L’oubli? A n’importe quel prix, décidément, il ne me paraît plus
possible. Cette petite fille n’est pas revenue et, confondant les deux
préoccupations sensuelles, c’est encore _l’autre_ que j’attends. Je n’ai
pas quitté Paris par politesse, parce que je ne veux pas que Bouchette
heurte son joli nez court à la porte de bois. Or, voici un mois qu’elle
n’a pas donné signe d’existence. Son imprudence à se montrer en public
au _Faubourg_, le seul endroit où l’on rencontre des gens de sa caste, a
peut-être attiré l’attention de ce mari (ou de cet amant) jaloux. On a
beau demeurer dans l’obscurité comme un hibou espagnol, on finit
toujours par découvrir son infortune, surtout si on a des amis bien
français. Nous ne l’avons pas trompé, cet époux qui ne tient qu’à la
possession légitime et je ne crois pas, cependant, qu’il lui reste une
chance sur mille d’échapper à sa prochaine naturalisation. Pauvre hibou!
Et pauvre moi!
J’ai rendu la couronne, que m’avait confiée la princesse Servandini,
dans une loge de l’Opéra-Comique, en présence du docteur Boreuil. Elle
m’a dit, très doucement, et sa voix ressemblait au bruit d’un ancien
changement de marche:
--Vous avez tort, Montarès. A votre âge on se range, et nous aurions
fait de beaux voyages.
Je lui ai répondu, en baisant ses mains sèches, avec une ferveur très
pieusement imitée:
--Je suis, hélas! un voyageur distrait, Madame.
Quant aux distractions, une à une, elles sont tombées en tournoyant dans
le vide, autant de pétales de fleurs allant rejoindre la grande rivière
qui passe emportant son secret, son noyé, tout au fond.
Sorgah est malade. Clara Lige, tellement vulgaire! Hubertine Cassan
exige un portrait nouveau dans tous les illustrés et Raoule Pierly me
parle de littérature, ce à quoi je ne comprends rien.
Partir? Les beaux voyages? On ne sait pas à quel point le paysage est,
en effet, un état d’âme et comme il devient une perturbation douloureuse
pour celui qui le contemple avec des yeux ailleurs. J’ai espéré, un
instant, fuir en emmenant Bouchette comme un brin de muguet dans le
porte-bouquet de la voiture. On irait s’échouer sur une plage déserte,
avant les baigneurs, ou en pleine campagne pour lui entendre faire des
réflexions amusantes; Bouchette me boude. Elle est fâchée. On s’est mal
séparés. J’étais nerveux. Je lui ai parlé durement. Je redoutais
l’étreinte irrésistible qui l’empêcherait de m’échapper et ferait,
enfin, de nous deux, le couple désassorti, mais rivé à la plus
tyrannique des habitudes. Rien n’est traître comme la différence de
classes, en amour. Instinctivement, Bouchette s’en rend compte. En
outre, ce qu’elle désire est inadmissible, au moins pour moi. Elle ne
reviendra peut-être jamais. Étrange sensation de délivrance!... J’aurais
dû exiger son adresse, son véritable nom. Des lassitudes
incompréhensibles me paralysent, maintenant. Je n’ai de volonté que pour
goûter la douleur d’aimer _l’autre_ sans aucun espoir.
... Et je pense à cette chose qui pousse peu à peu sur l’arbre mort, le
platane décapité, cette tige naissante d’un vert pâle, terminée par
l’embryon d’une feuille, de cette chose inouïe, de ce miracle de la
résurrection végétale permettant au platane centenaire d’assister à
l’éclosion de sa dernière branche. Je m’imaginais un de ces horribles
petits champignons vénéneux, fruit de la malsaine humidité des printemps
parisiens, un revenez-y du poison mystérieux qui a tué ce grand corps
mis en cage, et c’est bien sa propre race qui lui offre ce gage de
verdeur. Avec qui fait-il l’amour, celui-là? Ou est-ce une galanterie
posthume en l’honneur du portrait de la femme nue?
Nous sommes en Mai. Le temps est, ce soir, tiède comme un bain
délassant. J’ai dit à mon chauffeur de garer la voiture derrière un
pavillon du Bois et de m’attendre. Ils seront nombreux, les chauffeurs
qui attendent leur patron ou leur patronne en bonne fortune sous les
halliers aux verdures nouvelles! On prétend que les allées un peu
écartées des grandes voies ne sont pas très sûres, vers une heure du
matin. Allons donc! Les malfaiteurs eux-mêmes pensent-ils à d’autres
exploits, par ce temps-ci, qu’aux exploits amoureux? J’ai un revolver
dans ma poche pour le... surplus et, si je vaux un homme, Sirloup vaut
deux chiens.
La nuit est délicieuse. Elle est une de ces surprises que notre climat,
toujours si pluvieux, nous réserve quand tout nous semble perdu, gâché,
hors de saison.
C’est un des souvenirs d’une autre existence que les vieillards
regrettent en nous racontant des histoires qui font sourire nos âges
mûrs et se moquer les jeunes gens. On s’est habitué à tout: aux étés
froids, aux hivers fiévreux et aux verglas de Juin. Nous ne nous
étonnons plus de rien, surtout depuis la grande guerre. Le climat se
désaxe comme nos cerveaux. On peut impunément réhabiliter les traîtres,
déclarer acquis le bien volé et admettre la bonne foi de l’Allemagne. Ça
ne nous remue plus aucune fibre. Nous avons subi l’ablation d’un lobe
cérébral où nichait le bon sens et toutes les culbutes nous paraissent
inévitables. Le tour de force est devenu le tour de farce. On serait
seulement déçu d’apprendre que ça n’irait pas plus loin.
J’ai entendu, dernièrement, chez une bourgeoise très collet-monté, son
fils, un de mes camarades, répondre, parce que sa mère le pressait de se
marier, d’épouser la charmante jeune personne moderne qu’elle lui
prônait comme la meilleure des _garçonnes_: «Non, maman, n’insiste pas.
Je ne suis pas pédéraste.»
J’ai filé pour ne pas pouffer devant cette vieille dame fort comme il
faut, qui allait certainement me demander ce que ce mot voulait dire.
Oui, la nuit est délicieuse. Je rentrerai tard ou je ne rentrerai pas du
tout, dussé-je camper comme un homme sauvage. Sirloup m’a suivi, peu
soucieux de garder l’auto durant les beuveries de ces Messieurs les
chauffeurs. Le voilà ivre, lui, de cette liberté complète, sans témoin
gênant, sans compagne amoureuse ou capricieuse, absorbant l’attention de
son maître: on joue nous deux. Je lui jette un caillou et il s’élance
follement heureux de le distinguer parmi les mille et un cailloux de
l’allée, aux feux de ses deux topazes flambantes. Il court à travers les
pelouses pour y chasser de menues bestioles que son galop frénétique
expulsera de leur trou. Puis il revient, fait vivement le tour de ma
personne pour s’assurer que rien ne me menace. Je l’entends haleter
derrière mes talons. Loup et berger, il me guette et me garde, voudrait
sauter sur mes épaules ou se coucher à mes pieds. Ah! que c’est beau une
animalité pure! Aucun autre intérêt ne le guide, celui-là, que l’amour
pour son maître, et cet amour est pourtant fait, extrait, de tous les
intérêts réunis. Il représente l’intérêt suprême de la fidélité. Sirloup
est un monstre et un innocent. Sur un signe de moi, il tuera ou sauvera
quelqu’un... mais il attendra le signe. Il ne sait rien de mieux que mes
ordres.
Combien la douceur de l’air est émouvante! La fluide clarté de la lune
double toutes les lignes noires du paysage d’un ourlet de blancheur
opaline. On dirait que ce beau sein de femme, penché sur nous, laisse
couler une rivière de lait nourrissant de sa lumière toutes les bouches
d’ombre tendues avidement vers lui. Quel calme, dans ce parc immense
dessiné pour le seul plaisir du regard! Qui donc le connaît bien, la
nuit, ose le hanter, quand toutes les rumeurs s’apaisent, que la grande
ville, derrière lui, semble se taire pour écouter chanter ses
rossignols?
Malgré moi, le peintre travaille: je peuple de nymphes ces pelouses qui
se déroulent en tapis de velours allant tremper dans l’eau des lacs et
s’y franger d’émeraudes. Je vois danser mes belles illusions en rondes
multiples, tantôt légères comme le brouillard de ces prairies
artificielles, tantôt comme des écharpes tendues ou des ailes
transparentes.
Et la mélancolie de la solitude s’abat sur moi, m’étreint à me
suffoquer.
Que t’ai-je fait, ô Nature, pour que tu me condamnes à errer seul parmi
tes merveilles, amant toujours épris, sans trêve ni repos, de ce que tu
as de plus cruel: le tourment de la volupté. J’aime et j’ai oublié tes
plus naïfs commandements, tes ordres les plus impérieux, ô toi,
maîtresse des maîtres, et n’est-ce pas toi, par-dessus tout, que j’aime,
toi la beauté qu’on ne peut maquiller, toi qui transparais sous tous les
masques, nudité vivante et ardente qu’on ne pourra, probablement,
atteindre, posséder, qu’en se couchant pour toujours au lit de la tombe!
Nature, marâtre et amante tout ensemble, pourquoi m’as-tu doué de ta
puissance aveugle, inutile, si, vraiment, aucune de tes créatures
humaines ne peut l’égaler... ou la détruire? Vieux sans avoir subi la
déchéance de la maladie, j’ignore le doute ou la peur. Je demeure
debout, indéracinable comme l’arbre, là-bas, le centenaire décapité dont
le cœur, la flamme végétative ne veut pas mourir... et on dit encore de
moi: _le beau Montarès_. Que veux-tu donc que je devienne si jamais
personne, dans la foule de tes nymphes ou de tes filles, de mes
illusions ou de mes réalités, ne consent à s’unir à moi pour une
éternité de caresses?
J’aime l’amour, «j’ai la fureur d’aimer», pour refaire la sinistre
déclaration de Verlaine, et j’ai trahi l’amour parce que je l’ai compris
trop tard. Tout ce que j’ai possédé, je l’ai perdu pour ne pas avoir su
me l’expliquer à moi-même ou l’apprécier. Je ne peux qu’une réalisation:
être heureux au-dessus de tous les bonheurs ordinaires, être surhumain
au-dessus de la faiblesse humaine qui me jalouse, m’a pris en horreur,
me punit... Or, je ne suis pas coupable, sinon d’être moi, quelqu’un que
tu as enfanté à ton image, Nature, un être aveugle s’en allant à tâtons
vers sa destinée.
J’ai toujours été la proie d’une nuit de printemps et jamais je n’ai pu
résister au corps invisible qu’elle me représente, qui embrase le mien,
fait frémir, sous ma peau, ma chair et sous ma chair mes os qui me
brûlent. Où est-elle donc, cette compagne insolente qui joue de moi,
enflamme mes lèvres et me force à lui livrer tous les baisers, jamais
rendus? Est-ce une mère trop tendre, qui cherche à consoler le fils dont
elle redoute les caresses, ou une amante désespérée qui poursuit, de son
ombre, l’amant qui l’a trahie?
Je suis arrivé devant le lac sans rencontrer personne. Je me rappelle
les cygnes. Je vois celui qui s’estompait derrière la tête brune de
Bouchette, cet hiver. Les cygnes dorment et bercent mon désir sous leur
duvet irritant, la petite houppe à poudre de Bouchette qui leur fut
arrachée. La merveille du ciel, bleu marine, se mire dans les reflets
soyeux de l’eau, la rend profonde comme celle d’un océan. Quelle douceur
ce serait d’aller aborder là-bas, dans l’île, de courir sous les saules
où sa nudité pâle rendrait anxieux les grands oiseaux. Mais non, rien!
Tout est en rêve parce que jamais ne sonne l’heure de l’opportunité des
beaux hasards. Et, du reste, nous, les hommes trop civilisés, nous avons
le talent de les repousser pour des raisons qui ne sont pas la raison,
mais des préjugés imbéciles. Nous ne savons offrir le bonbon _Alibi_
qu’en toute connaissance de cause, nous sommes les aventuriers, qui ont
la terreur de l’aventure, sans vrai courage, sans audace, sans tout
l’amour, ce pourquoi nous ne sommes pas dignes de vivre, même à notre
époque où tout est permis.