XIV

L’oubli? A n’importe quel prix, décidément, il ne me paraît plus

possible. Cette petite fille n’est pas revenue et, confondant les deux

préoccupations sensuelles, c’est encore _l’autre_ que j’attends. Je n’ai

pas quitté Paris par politesse, parce que je ne veux pas que Bouchette

heurte son joli nez court à la porte de bois. Or, voici un mois qu’elle

n’a pas donné signe d’existence. Son imprudence à se montrer en public

au _Faubourg_, le seul endroit où l’on rencontre des gens de sa caste, a

peut-être attiré l’attention de ce mari (ou de cet amant) jaloux. On a

beau demeurer dans l’obscurité comme un hibou espagnol, on finit

toujours par découvrir son infortune, surtout si on a des amis bien

français. Nous ne l’avons pas trompé, cet époux qui ne tient qu’à la

possession légitime et je ne crois pas, cependant, qu’il lui reste une

chance sur mille d’échapper à sa prochaine naturalisation. Pauvre hibou!

Et pauvre moi!

J’ai rendu la couronne, que m’avait confiée la princesse Servandini,

dans une loge de l’Opéra-Comique, en présence du docteur Boreuil. Elle

m’a dit, très doucement, et sa voix ressemblait au bruit d’un ancien

changement de marche:

--Vous avez tort, Montarès. A votre âge on se range, et nous aurions

fait de beaux voyages.

Je lui ai répondu, en baisant ses mains sèches, avec une ferveur très

pieusement imitée:

--Je suis, hélas! un voyageur distrait, Madame.

Quant aux distractions, une à une, elles sont tombées en tournoyant dans

le vide, autant de pétales de fleurs allant rejoindre la grande rivière

qui passe emportant son secret, son noyé, tout au fond.

Sorgah est malade. Clara Lige, tellement vulgaire! Hubertine Cassan

exige un portrait nouveau dans tous les illustrés et Raoule Pierly me

parle de littérature, ce à quoi je ne comprends rien.

Partir? Les beaux voyages? On ne sait pas à quel point le paysage est,

en effet, un état d’âme et comme il devient une perturbation douloureuse

pour celui qui le contemple avec des yeux ailleurs. J’ai espéré, un

instant, fuir en emmenant Bouchette comme un brin de muguet dans le

porte-bouquet de la voiture. On irait s’échouer sur une plage déserte,

avant les baigneurs, ou en pleine campagne pour lui entendre faire des

réflexions amusantes; Bouchette me boude. Elle est fâchée. On s’est mal

séparés. J’étais nerveux. Je lui ai parlé durement. Je redoutais

l’étreinte irrésistible qui l’empêcherait de m’échapper et ferait,

enfin, de nous deux, le couple désassorti, mais rivé à la plus

tyrannique des habitudes. Rien n’est traître comme la différence de

classes, en amour. Instinctivement, Bouchette s’en rend compte. En

outre, ce qu’elle désire est inadmissible, au moins pour moi. Elle ne

reviendra peut-être jamais. Étrange sensation de délivrance!... J’aurais

dû exiger son adresse, son véritable nom. Des lassitudes

incompréhensibles me paralysent, maintenant. Je n’ai de volonté que pour

goûter la douleur d’aimer _l’autre_ sans aucun espoir.

... Et je pense à cette chose qui pousse peu à peu sur l’arbre mort, le

platane décapité, cette tige naissante d’un vert pâle, terminée par

l’embryon d’une feuille, de cette chose inouïe, de ce miracle de la

résurrection végétale permettant au platane centenaire d’assister à

l’éclosion de sa dernière branche. Je m’imaginais un de ces horribles

petits champignons vénéneux, fruit de la malsaine humidité des printemps

parisiens, un revenez-y du poison mystérieux qui a tué ce grand corps

mis en cage, et c’est bien sa propre race qui lui offre ce gage de

verdeur. Avec qui fait-il l’amour, celui-là? Ou est-ce une galanterie

posthume en l’honneur du portrait de la femme nue?

Nous sommes en Mai. Le temps est, ce soir, tiède comme un bain

délassant. J’ai dit à mon chauffeur de garer la voiture derrière un

pavillon du Bois et de m’attendre. Ils seront nombreux, les chauffeurs

qui attendent leur patron ou leur patronne en bonne fortune sous les

halliers aux verdures nouvelles! On prétend que les allées un peu

écartées des grandes voies ne sont pas très sûres, vers une heure du

matin. Allons donc! Les malfaiteurs eux-mêmes pensent-ils à d’autres

exploits, par ce temps-ci, qu’aux exploits amoureux? J’ai un revolver

dans ma poche pour le... surplus et, si je vaux un homme, Sirloup vaut

deux chiens.

La nuit est délicieuse. Elle est une de ces surprises que notre climat,

toujours si pluvieux, nous réserve quand tout nous semble perdu, gâché,

hors de saison.

C’est un des souvenirs d’une autre existence que les vieillards

regrettent en nous racontant des histoires qui font sourire nos âges

mûrs et se moquer les jeunes gens. On s’est habitué à tout: aux étés

froids, aux hivers fiévreux et aux verglas de Juin. Nous ne nous

étonnons plus de rien, surtout depuis la grande guerre. Le climat se

désaxe comme nos cerveaux. On peut impunément réhabiliter les traîtres,

déclarer acquis le bien volé et admettre la bonne foi de l’Allemagne. Ça

ne nous remue plus aucune fibre. Nous avons subi l’ablation d’un lobe

cérébral où nichait le bon sens et toutes les culbutes nous paraissent

inévitables. Le tour de force est devenu le tour de farce. On serait

seulement déçu d’apprendre que ça n’irait pas plus loin.

J’ai entendu, dernièrement, chez une bourgeoise très collet-monté, son

fils, un de mes camarades, répondre, parce que sa mère le pressait de se

marier, d’épouser la charmante jeune personne moderne qu’elle lui

prônait comme la meilleure des _garçonnes_: «Non, maman, n’insiste pas.

Je ne suis pas pédéraste.»

J’ai filé pour ne pas pouffer devant cette vieille dame fort comme il

faut, qui allait certainement me demander ce que ce mot voulait dire.

Oui, la nuit est délicieuse. Je rentrerai tard ou je ne rentrerai pas du

tout, dussé-je camper comme un homme sauvage. Sirloup m’a suivi, peu

soucieux de garder l’auto durant les beuveries de ces Messieurs les

chauffeurs. Le voilà ivre, lui, de cette liberté complète, sans témoin

gênant, sans compagne amoureuse ou capricieuse, absorbant l’attention de

son maître: on joue nous deux. Je lui jette un caillou et il s’élance

follement heureux de le distinguer parmi les mille et un cailloux de

l’allée, aux feux de ses deux topazes flambantes. Il court à travers les

pelouses pour y chasser de menues bestioles que son galop frénétique

expulsera de leur trou. Puis il revient, fait vivement le tour de ma

personne pour s’assurer que rien ne me menace. Je l’entends haleter

derrière mes talons. Loup et berger, il me guette et me garde, voudrait

sauter sur mes épaules ou se coucher à mes pieds. Ah! que c’est beau une

animalité pure! Aucun autre intérêt ne le guide, celui-là, que l’amour

pour son maître, et cet amour est pourtant fait, extrait, de tous les

intérêts réunis. Il représente l’intérêt suprême de la fidélité. Sirloup

est un monstre et un innocent. Sur un signe de moi, il tuera ou sauvera

quelqu’un... mais il attendra le signe. Il ne sait rien de mieux que mes

ordres.

Combien la douceur de l’air est émouvante! La fluide clarté de la lune

double toutes les lignes noires du paysage d’un ourlet de blancheur

opaline. On dirait que ce beau sein de femme, penché sur nous, laisse

couler une rivière de lait nourrissant de sa lumière toutes les bouches

d’ombre tendues avidement vers lui. Quel calme, dans ce parc immense

dessiné pour le seul plaisir du regard! Qui donc le connaît bien, la

nuit, ose le hanter, quand toutes les rumeurs s’apaisent, que la grande

ville, derrière lui, semble se taire pour écouter chanter ses

rossignols?

Malgré moi, le peintre travaille: je peuple de nymphes ces pelouses qui

se déroulent en tapis de velours allant tremper dans l’eau des lacs et

s’y franger d’émeraudes. Je vois danser mes belles illusions en rondes

multiples, tantôt légères comme le brouillard de ces prairies

artificielles, tantôt comme des écharpes tendues ou des ailes

transparentes.

Et la mélancolie de la solitude s’abat sur moi, m’étreint à me

suffoquer.

Que t’ai-je fait, ô Nature, pour que tu me condamnes à errer seul parmi

tes merveilles, amant toujours épris, sans trêve ni repos, de ce que tu

as de plus cruel: le tourment de la volupté. J’aime et j’ai oublié tes

plus naïfs commandements, tes ordres les plus impérieux, ô toi,

maîtresse des maîtres, et n’est-ce pas toi, par-dessus tout, que j’aime,

toi la beauté qu’on ne peut maquiller, toi qui transparais sous tous les

masques, nudité vivante et ardente qu’on ne pourra, probablement,

atteindre, posséder, qu’en se couchant pour toujours au lit de la tombe!

Nature, marâtre et amante tout ensemble, pourquoi m’as-tu doué de ta

puissance aveugle, inutile, si, vraiment, aucune de tes créatures

humaines ne peut l’égaler... ou la détruire? Vieux sans avoir subi la

déchéance de la maladie, j’ignore le doute ou la peur. Je demeure

debout, indéracinable comme l’arbre, là-bas, le centenaire décapité dont

le cœur, la flamme végétative ne veut pas mourir... et on dit encore de

moi: _le beau Montarès_. Que veux-tu donc que je devienne si jamais

personne, dans la foule de tes nymphes ou de tes filles, de mes

illusions ou de mes réalités, ne consent à s’unir à moi pour une

éternité de caresses?

J’aime l’amour, «j’ai la fureur d’aimer», pour refaire la sinistre

déclaration de Verlaine, et j’ai trahi l’amour parce que je l’ai compris

trop tard. Tout ce que j’ai possédé, je l’ai perdu pour ne pas avoir su

me l’expliquer à moi-même ou l’apprécier. Je ne peux qu’une réalisation:

être heureux au-dessus de tous les bonheurs ordinaires, être surhumain

au-dessus de la faiblesse humaine qui me jalouse, m’a pris en horreur,

me punit... Or, je ne suis pas coupable, sinon d’être moi, quelqu’un que

tu as enfanté à ton image, Nature, un être aveugle s’en allant à tâtons

vers sa destinée.

J’ai toujours été la proie d’une nuit de printemps et jamais je n’ai pu

résister au corps invisible qu’elle me représente, qui embrase le mien,

fait frémir, sous ma peau, ma chair et sous ma chair mes os qui me

brûlent. Où est-elle donc, cette compagne insolente qui joue de moi,

enflamme mes lèvres et me force à lui livrer tous les baisers, jamais

rendus? Est-ce une mère trop tendre, qui cherche à consoler le fils dont

elle redoute les caresses, ou une amante désespérée qui poursuit, de son

ombre, l’amant qui l’a trahie?

Je suis arrivé devant le lac sans rencontrer personne. Je me rappelle

les cygnes. Je vois celui qui s’estompait derrière la tête brune de

Bouchette, cet hiver. Les cygnes dorment et bercent mon désir sous leur

duvet irritant, la petite houppe à poudre de Bouchette qui leur fut

arrachée. La merveille du ciel, bleu marine, se mire dans les reflets

soyeux de l’eau, la rend profonde comme celle d’un océan. Quelle douceur

ce serait d’aller aborder là-bas, dans l’île, de courir sous les saules

où sa nudité pâle rendrait anxieux les grands oiseaux. Mais non, rien!

Tout est en rêve parce que jamais ne sonne l’heure de l’opportunité des

beaux hasards. Et, du reste, nous, les hommes trop civilisés, nous avons

le talent de les repousser pour des raisons qui ne sont pas la raison,

mais des préjugés imbéciles. Nous ne savons offrir le bonbon _Alibi_

qu’en toute connaissance de cause, nous sommes les aventuriers, qui ont

la terreur de l’aventure, sans vrai courage, sans audace, sans tout

l’amour, ce pourquoi nous ne sommes pas dignes de vivre, même à notre

époque où tout est permis.

Refaire l'amour · 第 20 / 31 题