Avec Bouchette, vêtue en jeune personne du meilleur monde, je suis allé
aux _Français_, matinée, bien entendu, car nous ne pouvons sortir que le
jour à cause du mari. J’essaie le poison des grands sentiments,
noblement exprimés, sur cette nature si franche et si fraîche. Elle a
écouté comme à l’église, en ouvrant ses yeux de moineau de toutes ses
forces intellectuelles.
Je lui demande ses impressions.
--Ça me fait l’effet de la patronne de notre maison de confections quand
elle nous déclare, à propos des modèles refusés, que la patrie est en
danger, rapport à ce qu’on ne travaille plus que huit heures. Moi,
n’est-ce pas, je ne suis que brodeuse, petite main, si vous voulez.
Toutes ces belles phrases, ça me passe par-dessus. J’y peux rien.
Et puis nous sommes allés au concert de l’_Olympia_, nous avons vu les
_hommes de bronze_ qui lui ont fait peur et entendu une très vieille,
sinon très absurde chanson, datant d’Aristide Bruant, je crois, une de
ces berceuses de peuple qui sont stupides, mais dont les refrains
obsédants contiennent peut-être toute la morale capable de l’émouvoir.
Un refrain dans ce style:
On l’appelait Éva la blonde.
Elle n’avait plus de parents,
Et comme elle était seule au monde,
Sa famille, c’était ses amants.
Alors, Bouchette, les nerfs tendus, les mains crispées sur le bord de la
loge, a éclaté en sanglots.
--Voyons, Bouchette, de la tenue. Vous allez nous faire remarquer. C’est
idiot. Sans compter que vous vous enlaidissez.
Je suis furieux. Elle redouble. Son minuscule mouchoir est à tordre,
voilà que ça coule le long de son corsage gris-perle. Il faudrait un
parapluie. Je l’emmène brutalement chez un pâtissier des boulevards où
elle se calme en voyant des gâteaux encore inconnus de sa gourmandise,
le seul vice que je lui connaisse.
Dans la voiture qui nous ramène, je me fâche:
--Enfin, voulez-vous me dire, Bouchette, pourquoi vous vous attendrissez
sur les malheurs d’une _Éva-chat-perdu_ qui s’offre toute une famille
d’amants? Vous avez vraiment un petit cœur dépravé, ma chérie.
--C’est pas ma faute, monsieur Montarès. J’ai pleuré parce que c’est la
vérité, cette chanson-là. On n’a plus de parents, et ce serait pourtant
la famille, un amant qui vous aimerait... aussi pour tout le reste!
Je la serre contre moi en respirant son parfum de jeune fleur après
l’orage, parfum qui domine _l’heure choisie_, laquelle heure, hélas!
tarde bien à sonner! Je commence à ne plus savoir ni ce qu’elle veut ni
ce que je veux, ce qui me force à vivre, en dehors d’elle, d’une
existence de bâton de chaise. Je suis ensorcelé. Je n’ose pas la réduire
à un rôle très vulgaire, parce que j’ai peur, précisément, de la
vulgarité qui pourrait en ressortir, tuant tous les autres délicieux
effets de sa nature primesautière. Les fleurs sauvages sont, à les
regarder vivre en liberté, les plus exquises des fleurs, mais cueillies,
mises dans un verre d’eau, elles se fanent très rapidement, se
décolorent, tous les détails de leurs grâces disparaissent et bientôt il
ne nous reste plus que... de l’herbe, une espèce de cheveux secs ou
mouillés, tout au plus bons pour les bestiaux: du foin.
--Bouchette, je vous adore, en attendant de vous aimer, seulement je ne
veux pas faire partie de la _famille_. Je préfère être tout seul, ou
pouvoir me l’imaginer. Lâchez votre mari ou votre amant, et venez vivre
chez moi. Nous ferons un charmant ménage qui durera un peu plus que
toujours, c’est-à-dire longtemps, pour parler comme un poète dont vous
ne goûteriez pas l’humour. Si vous redoutez la sévérité de Francine,
laissez-moi grimper à la mansarde où l’on ne tient pas debout. J’y
marcherai à quatre pattes. Je vous arrangerai cela comme un nid.
Murailles au vernis blanc crème, frise au pochoir représentant des
écureuils mangeant des noisettes, à moins que vous ne préfériez la
traditionnelle guirlande de myosotis. Meubles en bois clair, lit, tendu
de soie rayée pompadour... quoi? Que voulez-vous de moi, Bouchette? Je
cherche... Je ne peux donc rien vous offrir, à cause de ce mari espagnol
qui vous donnera, lui, des coups de couteau, s’il vient à s’apercevoir
de vos fugues!
Elle me tend son sourire navré avec sa bouche et je me grise de cette
rose rouge qu’elle me tient moins haut depuis quelque temps. Elle finira
par se prêter par miettes, comme une demi-vierge.
--Voyez-vous, monsieur Montarès, on ne peut pas appartenir à deux hommes
à la fois. C’est une idée que j’ai bien arrêtée dans ma tête, à cause
des enfants.
--Mais, petite malheureuse, il sera Espagnol, votre mioche, si jamais
vous en aviez un contrairement à mes intentions personnelles! Vous
feriez mieux, si vous tenez tant à ce genre de cadeau qui déplace les
lignes, de vous adresser à un peintre sachant dessiner en français.
Et la voilà qui repleure.
Le plus terrifiant, c’est que Francine monte la garde autour d’elle.
C’est mon modèle préféré, mais c’est aussi le sien, à elle, qui ne
dessine pourtant en aucune langue. Francine l’habille, la déshabille
avec des égards qu’elle n’a jamais eus pour les _Jeunesses_ de ma
collection. Elle est touchée, m’a-t-elle avoué, par l’honnêteté de cette
enfant qui, m’accompagnant au théâtre ou au cinéma en des costumes de
grande couture, des chapeaux du bon faiseur, n’emporte rien de chez moi,
revêt, pour s’évader du pavillon, son pauvre petit tailleur de quatre
sous et son manteau usé, quoique doublé de ciel. Bouchette redoute même
les parfums, _l’heure choisie_, durant laquelle on a oublié la mansarde
plus ou moins conjugale et elle se débarbouille, se frotte
vigoureusement les joues, les oreilles, pour que ça ne sente pas si bon.
--Cette enfant-là, Monsieur, déclare Francine, c’est tendre et solide
comme du pain complet. Elle fait un vilain métier, ça, c’est certain et
je ne comprends pas pourquoi ses parents le lui laissent faire, mais
elle est honnête: rien en dehors de la pose.
Avouer à Francine que ce n’est pas un modèle ordinaire, celui qu’on ne
paie pas, même pour la pose? Fichue situation! Par moment je serais
content de me rencontrer, nez à nez, avec le représentant de la maison
espagnole, et mon fatalisme intérieur m’interdit toute provocation
extérieure de ce côté-là. Une chose demeure indéniable, c’est que j’ai
le tort d’avoir commencé. Heureusement que Bouchette ne songe point à me
le reprocher: elle ignore la psychologie.
Aujourd’hui nous allons au _Faubourg_. Je suis très curieux d’étudier
les réactions de la sensibilité de cette primitive, sous le choc des
pensées bondissant dans une foule presque populaire. Le _Faubourg_ n’a
rien d’un théâtre et n’use de l’écran que lorsqu’un film est défendu. Ce
n’est pas non plus la réunion publique où, généralement, on reçoit
beaucoup plus de horions que de bons principes. On pourrait appeler ce
pittoresque rendez-vous de, souvent, très mauvaise compagnie, _l’auberge
des idées_. On entre là-dedans pour deux francs et on y entend
discourir, ou déblatérer, les plus grands noms de l’intelligence, que
l’on a, pour quarante sous, la permission d’interrompre, à la seule
condition, pas toujours respectée, de se montrer bref et courtois.
Néo Soldès, le directeur fondateur de cette école du libre propos, est
un beau jeune homme tenant à la fois du tribun et de l’acteur,
conservant le plus merveilleux sang-froid au milieu des plus violentes
polémiques, rompu à tous les exercices de force physique ou
intellectuelle, véritable gamin de Paris quant à la vivacité des
répliques, toujours armé du sourire du dilettante et capable de
maîtriser, avec la même persuasion de geste, l’ouvrier champion des
revendications sociales un peu _bu_ et l’intarissable poète de salon,
rendant, sur les spectateurs horrifiés, tous les thés de la Muse. Cette
étrange association de gens qui ne se connaissent pas entre eux donne
les résultats les plus inattendus à une époque où sévit la manie du
discours pour le discours. On y apprend des choses. C’est la conférence
contradictoire, moins le compère monotone. Les rafales d’injures et les
ovations y prennent une sincérité qui ne va pas sans grandeur. Des
orateurs connus aux interrupteurs inconnus, règne une sorte de fiévreuse
intimité d’où finit par jaillir la passion de la lumière. Si à la
_Chambre des députés_ on se vend, au _Faubourg_ on se donne et malgré la
véhémence des polémiques, c’est vraiment de l’art... j’allais dire de
l’amour, car, en sociologie, l’amour ce serait, peut-être, de préférer
le bien de la cause, ou du pays, à un triomphe de jolies petites
combinaisons aussi moralement sales que la chemise de la prostituée. Je
me hâte d’ajouter que je n’ai aucune opinion, pas plus en peinture qu’en
politique, mais je n’ai jamais pu serrer la main d’un député, sans, au
préalable, mettre des gants. Royaliste ou communiste, il a toujours
touché quinze mille francs _pour ça_. La France a vraiment tort de
s’encombrer de souteneurs, alors qu’elle est encore assez belle pour
avoir des amants.
--Comment faut s’habiller? demande timidement Bouchette.
--Le plus simplement possible, chérie. Vous rencontrerez là des
ouvrières comme vous qui sont, comme vous, très intelligentes et aussi
quelques grues de lettres espérant épater le public par la somptuosité
de leurs atours. Rangez-vous du côté de vos sœurs, les jolies
midinettes. J’aimerais à vous voir en cheveux!
--Mais à cause de vous, ce ne serait pas très convenable, monsieur Alain
Montarès, puisque vous allez être _accusé_. Enfin, de quoi vous
accuse-t-on?
Je ris. L’enfant est inquiète parce que mon album intitulé: _Jeunesse_,
du titre de la première gravure, où sa bouche fleurit au bout de la tige
d’un fourreau de satin blanc, va passer devant les pittoresques assises
du _Faubourg_. Néo Soldès me fait beaucoup d’honneur... Comment
expliquer à cette gamine sauvage que les contradictions, les critiques,
les cruautés, voire les injures, c’est de la réclame pour une œuvre sans
grande prétention artistique? J’ai fait ce que j’ai pu... je devrai le
reste à Bouchette. Ne nous frappons pas!
Elle va s’habiller mystérieusement dans le cabinet de toilette de mon
atelier et j’entends Francine lui recommander de ne pas oublier de bien
boutonner son vieux manteau, sa petite étole de lapin rasé, ou elle aura
froid. Elle exagère, Francine! Le tailleur de demi-saison me paraît
justement de saison.
Je renvoie ma voiture et nous prenons un taxi.
La salle est comble, archi-comble. C’est celle d’un théâtre sans
prétention au luxe avec une entrée modeste, un contrôle bon enfant qui
laisse passer les gens sans leur infliger des vexations saugrenues. A
deux heures et demie, tout le monde est là. Sous le rapport de
l’exactitude, le _Faubourg_ se montre royalement poli. Il n’est pas
rare, même, de voir des groupes de spectateurs attendant l’ouverture de
la salle en grignotant quelques vagues charcuteries, le lion populaire
s’aiguisant les dents!
Bouchette est en cheveux, dans une coiffure que je trouve un peu
négligée, rappelant celle de ma _Jeunesse_. Je n’ai pas le courage de me
plaindre, cependant je préférerais ne pas nous faire trop remarquer.
Parmi les spectateurs, je distingue une bande de joyeux rapins,
détestant les vieux maîtres d’instinct, ce en quoi ils ont souvent
raison, car l’habitude du succès engendre la monotonie de l’œuvre.
En marge des vieux maîtres et des jeunes écoles, je ne leur représente
guère qu’un indépendant qu’ils connaissent mal et dont les procédés ne
font l’objet d’aucun manifeste. Moi je ne manifeste pas, je travaille.
Et quand j’ai le temps de m’ennuyer, je m’amuse. Il serait plus franc
d’avouer que je m’amuse toujours, mon travail étant, par excellence, la
recherche de la beauté sous toutes ses formes et de la vérité aussi nue
que possible.
La cérémonie se déroule selon les rites coutumiers. Un ami fait un éloge
trop poussé de mes pages d’album, ce qui attire une réplique d’un
Monsieur grincheux, critique d’occasion, qui déclare que je n’ai jamais
su dessiner.
Immédiatement, la bande qui eût été contre moi si on m’avait découvert
un talent académique, tombe sur le Monsieur et, comme celui-ci n’a pas
d’estomac, il perd pied, abandonne. Des camarades épars dans la salle se
rallient, sifflent ou applaudissent; la mêlée devient générale. On
entend, dominant le vacarme, la voix pointue d’une dame que je ne
connais pas:
--A bas la pornographie! A bas la _Jeunesse_!
A laquelle voix pointue répond un cri rauque de phoque sortant de l’eau:
--Enlevez le pornographe, c’est un monstre qui déshonore la peinture et
les femmes!
Intérieurement, je me tords, mais Bouchette a des larmes plein les yeux.
Elle est debout, bien cadenassée dans son vieux manteau et sa petit
étole de lapin rasé. Elle a visiblement envie de dire ou de crier
quelque chose. Ses mains nerveuses se cramponnent au rebord de la loge.
Elle est, devant cette foule rugissante, trépidante, comme la souris en
face du chat.
Comment Néo Soldès a-t-il pu deviner l’état d’âme de cette enfant et
surtout... ce que j’ignore encore moi-même? Je le vois sauter, d’un
bond, de la scène où il trône, entre des pancartes barbouillées de
phrases énormes: «Les insultes ne sont pas des arguments.» «On est prié
de ne pas tuer l’orateur avant la fin de son discours.» «Ne jetez pas de
croûtes de pain aux animaux de la ménagerie, car le pain augmente tous
les jours!» Il fond sur Bouchette, tel l’oiseau de proie sur une
tremblante bestiole et il l’enlève à bout de bras. Je n’ai même pas le
temps d’intervenir. Bouchette, la pauvre Bouchette, hypnotisée par ce
terrible garçon, va faire ses débuts, elle monte sur une scène... autant
dire qu’il l’y porte, et j’assiste à un coup de théâtre que ni moi, ni
Bouchette, ni Néo Soldès n’avait pu préparer, un vrai coup de théâtre,
au moins pour nous trois.
Bouchette enlève fiévreusement son manteau, sa petite étole de lapin,
secoue ses chevaux qui s’écroulent et... je vois apparaître la
_Jeunesse_ de mon album, la jolie fille en fourreau de satin blanc, si
intime avec sa chair, ce fourreau, qu’en dépit de la décence montante de
la robe, elle semble nue.
--Voilà! fait Bouchette d’un accent désespéré qui retentit dans la
stupeur d’un instant de silence. C’est moi _la Jeunesse_ et il ne m’a
pas déshonorée! Vous êtes tous des lâches!...
Je ferme les yeux, comme sous le coup de fouet cinglant d’un éclair, et
la foudre, le classique tonnerre d’applaudissements, bouleverse toute la
salle.
C’est une Phryné d’un genre absolument inédit, le genre chaste, qui
gagne mon procès, car, en France, nous sommes encore à Athènes, où les
_héliastes_ sont toujours pleins d’indulgence pour la beauté naturelle:
nous aimons le soleil levant.
C’est égal, si je ne deviens pas le plus heureux des hommes, j’en serai,
certainement, le plus ridicule. Je gronde Bouchette, j’ai envie de la
battre.
Elle me répète, désolée, sanglotant sur mon épaule:
--Je vous le disais bien que je n’étais pas faite pour aller dans le
monde!...