XII

Je n’ai jamais si bien travaillé. Bouchette et moi, nous sommes sages

devant la même image. Au soir tombant, ma _Jeunesse_ part, emportant un

paquet de gâteaux, une gerbe de roses avec une étrange fierté d’allure.

Ses beaux cheveux séchés, ondulés, massés en casque lourd, elle semble

dresser sa tête de poupée parisienne dans un mouvement d’orgueil,

peut-être emprunté aux déesses qu’elle a pu admirer chez moi. Elle

reviendra, elle remettra le costume de la pose et elle a, en outre,

essayé un joli manteau de petit gris, un amour de casque d’argent brodé

de chenilles noires. Peu à peu, la coquetterie gagne du terrain. Elle

lui lèche les pieds comme la marée montante du désir, ou Sirloup, le

respectueux courtisan, de plus en plus l’agent de liaison. (Ce chien

adore les femmes qui me plaisent.)

--Bouchette, supposez que vous soyez une actrice?... Vous prenez le

costume de vos rôles et vous les ôtez avant de rentrer chez vous. Par

exemple, vous pouvez toujours emporter _l’heure choisie_, parfum de

Nerys. Voyez plutôt dans le tiroir de la coiffeuse.

--Ça, non! Je laisse encore ça chez vous, monsieur Montarès. Mon... mari

n’aurait qu’à sentir cette odeur-là. S’il ne connaît pas le nom des

fioles, il sait très bien que je n’ai pas les moyens de me les offrir.

--Ma chérie, c’est de la démence de ménager ce garçon. Tôt ou tard,

votre Espagnol sera... _naturalisé_. Aveugle de naissance, alors? Et

vous le dites jaloux?

--Il est jaloux, oui, mais pas Français, justement. Il ne s’occupe de

rien de ce qui est la vie parisienne. Il dit que nous sommes tous des

dépravés ou des fous. Il ne lit pas un journal, il ne regarde pas une

gravure, il est absent de tout. Depuis que je le connais, il n’a jamais

mis les pieds dans un concert et, comme il ne fait plus la

représentation où je travaille, il ne peut rien savoir ni de vous ni de

moi.

--L’impunité, Bouchette. Profitons-en. Restez avec moi ce soir. J’ai un

ami à dîner, nous ne serons pas en tête à tête et, telle Cendrillon,

vous rentrerez dès minuit.

--Il faut que je me trouve chez nous pour le dîner, s’il revient à cette

heure-là. Je ne dois pas découcher. Il me l’a fait jurer sur un Christ

de son pays.

--Fichtre! Vous croyez en Dieu, Bouchette?

--Pas au sien. Il est trop laid! Mais j’ai juré, ça suffit... Au revoir!

Et elle part en coup de vent. J’entends crier les gonds de la grille

appelant au secours pour une petite femme qui se noie dans la grande mer

des illusions.

Je ne suis pas triste. Je ne suis pas gai. Calme plat.

Le docteur Boreuil arrive, correctement, vers huit heures. Il pénètre

dans mon atelier avec l’air intrigué de l’homme qu’un grave problème

philosophique préoccupe et tout plein de son sujet:

--Voyons, Montarès, que signifie cette mystification, chez Carlos Véra,

hier?... me dit-il.

--Pourquoi me demandez-vous ça?

--Parce que j’ai regardé votre pastille de près. C’est du simple

chlorate de potasse, des bonbons anodins pour la toux et, même parfumé à

la violette, le chlorate de potasse n’est pas un aphrodisiaque,

sacrebleu!

--Si!

Il pouffe. Je lui offre des cigares.

Confortablement installés en deux fauteuils face à la scène qui

représente l’esquisse de ma _Jeunesse_, du rose, du blanc, l’idylle pure

d’un corps ignorant sa nudité avec le satin le pressant de son

enveloppe, nous ne sommes plus que deux hommes assagis, très blasés,

très loin de la servitude mondaine qui nous a enseigné le respect de la

femme.

--Mon cher docteur, j’implore le secret professionnel. La dragée que

vous avez analysée était pareille à toutes les autres, elle ne

contenait, en effet, aucun aphrodisiaque. Vous vous rappelez mon mot à

leur sujet, elles représentaient _l’alibi_. Voulez-vous suivre mon

raisonnement en oubliant que vous êtes un savant pour ne vous rappeler

que votre appétit des histoires salées? J’ai mystifié ces dames comme

les mystifient les tireuses de cartes, les chiromanciennes, les spirites

et les prêtres qui le font, eux, pour en obtenir la forte somme ou

l’absolue confiance. Si je leur avais dit: Vous allez vous abandonner

toutes à un seul homme,--ça aurait manqué de galanterie. J’étais

ridicule et elles aussi. Sans compter que les voisins auraient voulu

intervenir, en exceptant ce bon Carlos Véra, plus porté sur le mélange

des alcools que sur celui des nuances de chevelures féminines.

Comprenez-moi et excusez-moi. En vous annonçant une reprise du fameux

drame des pastilles du marquis de Sade, j’obtenais d’abord la

tranquillité. Cela devenait impressionnant au point de vous faire vous

abstenir, dans le doute. De notre temps, on a la terreur des aventures

d’amour! Une fois le champ des aventures déblayé, ces dames devaient,

fatalement, se laisser entraîner par leur curiosité, surtout par le

phénomène bien connu de l’autosuggestion s’accompagnant de vins généreux

et de propos incendiaires. Je ne me permettrais pas d’insister sur mes

mérites personnels, car ce serait de mauvais goût.

--Et Félibien Moro?

--Le journaliste romancier a pris des notes, le document humain avant

tout, n’est-ce pas? Quand on lira ça dans le journal ou dans le livre,

on lui trouvera une imagination excessive.

Boreuil se lève, se met à arpenter l’atelier en secouant son cigare.

--Ah! je ne marche plus! Vous êtes enragé, mon cher! Non, ça n’est pas

permis, ça dépasse même toutes les permissions. Je suis... démoralisé.

--Mais, je le sais bien que vous n’avez pas marché. Je ne suis pas

enragé. C’est elles qui le sont, les filles d’Ève, encore faut-il leur

en fournir discrètement l’occasion, l’_alibi_. Par acquit de conscience,

je retire du jeu le diadème de la princesse et les chaînes de perles de

la danseuse Sorgah qui est, depuis longtemps, mon amie. Simple retour de

flamme! Quant à Mme Servandini, elle m’a proposé le bon motif,

c’est-à-dire le mariage. En voilà une qui n’en veut croire que ses

propres yeux.

Boreuil objecte:

--Elle prétend, en des termes des plus précis, qu’elle n’épousera qu’un

fort de la Halle ou un très vieil aristocrate, assez blasé pour lui

passer toutes ses frasques...

--Il est évident qu’elle épouserait les deux si elle les rencontrait

dans le même homme.

--Ça ne l’empêche pas d’aller aux Halles chercher... l’autre, j’ai vu,

moi de mes propres yeux, sa voiture en face d’un _Caveau_, vers cinq

heures du matin.

--Moins ceci.

Et je sors le diadème que je garde sur moi par mesure de précaution...

Boreuil a un sourire d’enfant étonné:

--Déjà, et alors qu’est-ce que vous allez en faire?

--Le lui rendre. Si vous voulez, nous irons demain soir dans sa loge à

l’_Opéra-Comique_ et je lui remettrai l’objet devant vous. Ce que je

redoute le plus, c’est ce genre d’équivoque. Je suis un monstre venu de

plus loin qu’elle... Ça ne s’achète pas, les monstres de ma trempe.

Nous allons dîner. Nous sommes de nouveau bons amis. Au milieu du repas,

Boreuil, qui n’a pas cessé de raconter des histoires de clinique, me

pose encore une question, jovialement:

--Dites-moi, Montarès. Êtes-vous certain de représenter un personnage

normal?

--Je me porte admirablement. Tenez, aujourd’hui, j’ai travaillé comme

depuis longtemps je n’avais pu le faire avec un joli modèle de tout

repos, une petite femme que je respecte beaucoup, parce qu’elle est à la

fois ignorante et honnête.

--L’esquisse à la botte de mai rose?

--Oui.

--Pourvu que ça dure!

--Ça durera parce que je suis amoureux,

--Vous? Allons donc!

--Pas de celle-là, d’une autre.

--Montarès, vous êtes une énigme. Expliquez-vous encore... qu’est-ce que

l’amour vient faire dans votre cas?

Un instant je regarde cet homme très franc, pas jaloux à la mauvaise

manière des mâles entre eux, mais qui croit peut-être qu’il existe _des

cas_ et qu’on peut classer chaque individu par l’étude de ses manies ou

de ses tares. C’est un scientifique.

--Boreuil, je vous scandalise, mais je ne veux pas en abuser. J’avoue:

je suis plutôt un chaste. J’ai horreur du vice, horreur des histoires du

genre de celles que vous me racontiez tout à l’heure. Le hasard m’a

simplement repris ma femelle, et je ne suis plus qu’un pauvre mâle

désemparé. Je crois que le couple erre à travers les siècles en se

cherchant et qu’il ne se reforme que par un miracle des circonstances.

Et c’est sans doute pour cela qu’on n’aime qu’une fois en toute

connaissance de cause. Cela peut durer jusqu’à la mort, à la seule

condition de ne pas survivre à la plénitude des sensations ou des

sentiments. Il faudrait avoir le courage de tuer ou de se tuer.

Remarquez, je vous prie, que le monde entier tourne autour du sujet.

Toutes les légendes et toutes les religions en sont la preuve. Mais

l’humanité a perdu le sens des sens et ne sait même pas ce qu’elle

désire, parce qu’elle est appauvrie sous tous les rapports. Bientôt il

vous faudra créer des maisons de santé pour les gens bien portants comme

vous et moi, parce que les gens bien portants seront la terreur des

autres. Ce seront les grands carnassiers perdus dans la forêt des

appétits, justement anormaux. Il est anormal d’aimer l’argent, les

honneurs, la coco et de parler perpétuellement pour ne rien dire, de se

leurrer mutuellement sur toutes sortes de crimes que l’on commet au nom

de toutes sortes de conventions sociales qui ne tiennent jamais devant

les grands ouragans: la guerre ou la peste, la famine ou l’inondation.

La puissance éternelle c’est l’amour. Si l’homme avait compris quelque

chose à la vie qu’on lui donnait pour en jouir et non pas pour la

diminuer au nom de je ne sais quel respect dit humain, il aurait, depuis

beau jour, construit et le temple de l’esprit et le palais des grâces,

nous serions plus heureux, nous vivrions plus longtemps, au moins plus

fort. Le train de notre existence a déraillé, il déraillera jusqu’au

précipice... puis, s’il reste un couple, des êtres jeunes, sains et qui

auront tout oublié de l’enseignement trop professionnel des parents,

alors pourra-t-on recommencer en beauté. Pour le moment ça me paraît

devoir finir en laideur... Voulez-vous que nous prenions le café dans la

serre, mon cher ami?

Dans la serre, Boreuil contemple silencieusement la femme nue, boit son

café par petits coups de gorge voluptueux et méditatifs.

--Finir en beauté? Hum! Si vous rencontriez, un soir de dépression

physique, le modèle de cette étude-là, une fantaisie de votre trop riche

imagination, votre chef-d’œuvre, certainement, pourriez-vous le

reconnaître? Tout est hasard dans la vie des amoureux ou des monstres de

votre espèce.

Et mon invité part, de bonne heure, prétextant que je dois avoir besoin

de sommeil.

La nuit... les rideaux de velours violet m’enveloppent de leur somptueux

catafalque. La lampe, mise en veilleuse par Francine, donne une lumière

qu’on s’attend à voir mourir d’une minute à l’autre. Tout est sombre.

Sirloup dort, au pied du portrait, le nez entre les pattes. Il ne songe

plus à la chatte des concierges rôdant autour des nids. Je fume. Le

mince filet de fumée, comme un encens, monte vers la femme aux bras

tordus en arrière et qui rit, qui rit follement de me revoir prostré

devant le disque éclatant de son ventre. Où irais-je encore pour la

fuir? A quels excès me faudra-t-il encore me condamner? Il serait

peut-être plus simple de chercher à la rejoindre. Existe-t-elle encore?

Boreuil a raison. Je l’ai peut-être inventée et si je la rencontrais, la

reconnaîtrais-je? N’ai-je pas dépassé, maintenant, la limite du possible

amour? La nature et l’amour ont horreur du vide! Avec les vagues données

que je possède sur sa situation sociale, que puis-je espérer? Durant

trois ans, je l’ai retrouvée, l’hiver, dans un appartement très

quelconque, loué tout meublé. Elle revenait là pour des raisons de

famille, vivant séparée de son mari, un M. Vallier, propriétaire d’un

haras en province, un homme fantôme qu’on ne risquait rencontrer nulle

part. Mme Pauline Vallier sortait peu, ne fréquentait guère que les

théâtres, cherchant à se distraire d’une neurasthénie commençante. Nous

nous rencontrâmes dans un de ces endroits publics, puis ce fut le coup

de foudre, de part et d’autre, la passion... et je n’ai pas su la

garder, parce que je ne la sentais pas à moi entièrement. Il aurait

fallu s’expliquer ou abdiquer mon indépendance, mon orgueil d’artiste,

en un mot ma liberté à laquelle je tiens énormément... et qui,

aujourd’hui, ne me sert à rien! Je n’ai pas l’habitude de m’intéresser

aux femmes en dehors de l’amour... est-ce que par hasard j’ai eu tort

pour celle-là?

J’étouffe sous ces plis lourds qui portent en eux tous mes soupirs,

toutes mes anxiétés, les mille et une tortures d’un abandon que je

m’imagine injustifié! Non, je ne céderai pas plus à la tentation de

chercher à rejoindre Mme Pauline Vallier que je ne consentirais à me

mettre en suiveur, aux trousses de ma petite amie Bouchette. Je sais que

Bouchette reviendra parce qu’elle m’aimera. Mme Pauline Vallier ne

reviendra pas parce qu’elle ne m’aime plus.

Le vent tourne autour de ma cage de verre, on est en mars et il souffle

furieusement pour chasser le vieil hiver qui s’obstine en des pluies

glaciales. Sirloup dresse l’oreille, de temps en temps, au gémissement

mystérieux du grand ancêtre qui va encore plus vite que lui, rase la

terre, joue avec les brindilles ou s’élance à la tête des arbres pour

les faire plier. Je regarde le platane décapité. Il a, sur la gauche,

une petite boursouflure, comme un furoncle. Encore une de ces

végétations malsaines qu’il va nous exhiber, lichen, ou champignon! Il

luit, dans l’ombre mauve, tel un corps exhumé, le corps d’un vampire

dont on ne sait si l’existence végétative n’est pas un danger secret.

--Sirloup, allons dormir, mon chien. Le sommeil est la seule chose

bienfaisante parce qu’il ressemble à la mort, tout en nous permettant

d’assister à notre résurrection.

Refaire l'amour · 第 18 / 31 题