XI

Je me débats dans les nuages ou des flocons d’ouate. Je crois même que

j’en mange. C’est affreux! Enfin, je reviens peu à peu à la surface de

la vie, j’ouvre les yeux, je tends les bras... où sont donc passés tous

ces fantômes et cette bizarre figure de cheval gris dominant ces chairs

blanches? De la chair ou du coton? Mon Dieu, que je voudrais donc me

débarrasser de ce cauchemar! Voilà un rêve que je ne souhaite pas à mon

pire ennemi: devenir le mari de la princesse. Un coup de couteau dans le

haut du bras, juste à l’endroit sensible du biceps! Le cauchemar

s’accentue. Je ne suis pas réveillé. J’ai le bras pris par un étau. J’y

porte la main avec hésitation, m’attendant à le trouver serré par la

gueule puissante de Sirloup. Non. C’est le fameux diadème, la petite

couronne cache-peigne!

Je m’assieds sur mon lit en essayant de raisonner. Pourquoi ai-je le

diadème de Mme Servandini en bracelet dans le haut du bras? Je secoue et

je fais tomber le fabuleux bijou. Voilà l’œil de poisson féroce,

l’énorme saphir unique au monde. On dirait une taie bleuâtre sur une

prunelle malade. Et les rubis, en gouttes de sang, m’aveuglent, les

topazes me brûlent, les brillants me piquent de leurs pointes cuisantes.

C’est une couronne insolente, lourde comme un boulet. En désespoir de

cause je le glisse sous mon oreiller. Il vaut mieux, tout de même, qu’on

ne voie pas ça chez moi. Je me retourne afin de me rendormir lorsque

j’entends, à travers les flocons d’ouate, la voix sourdement

respectueuse de Nestor.

--Monsieur sait-il qu’il est midi? Je suis bien obligé de prévenir

Monsieur que son modèle attend.

--Un modèle, ce matin, quel modèle? Je n’ai demandé personne pour ce

matin, moi?

--C’est une petite dame bien gentille qui s’imagine que vous êtes malade

et qu’on veut le lui cacher.

--Zut! Laissez-moi dormir. Je n’ai pas faim. Très soif, seulement.

Donnez-moi un verre d’eau glacée.

Après le verre d’eau, Nestor s’en va.

Ma chambre, très grande, tendue de damas jaune est dénuée de bibelots

encombrants. Une fort belle commode Louis XV bombe un ventre important

en face d’un miroir très, trop moderne. Le lit, au milieu, est vaste,

excellent. L’air joue autour comme s’il était situé en pleine campagne.

Sirloup, étendu à mes pieds, me semble à cent lieues de moi. Ce chien-là

bâille de faim si moi je bâille de sommeil, mais il ne se permettrait

pas de se lever sans une formelle autorisation. Il regarde les deux

fenêtres aux vitres verdâtres, des croisées anciennes, cintrées du haut,

laissant pénétrer le jour du jardin comme tomberait l’eau d’une citerne.

Sirloup gronde et retrousse ses babines.

Il y a quelqu’un dans le jardin.

Je finis par aller voir.

Bouchette! C’est Bouchette qui s’en retourne vers la grille, ma grille

en barreaux de prison!

Personne, même de dos, ne peut avoir la tournure de Bouchette, et, la

flanquant en gardes du corps très respectueux de son chagrin, Nestor et

Francine la reconduisent en multipliant leurs petits saluts

bienveillants. Un modèle qui pleure! Ils n’ont jamais vu ça chez moi.

Je ne peux pas ouvrir la fenêtre dans le costume que je mets la nuit--je

couche tout nu--alors j’ai une idée, car, non, je ne veux pas qu’on

renvoie Bouchette. Je prends Sirloup au collier et je lui indique la

scène.

--Tu vas leur porter ça, Sirloup.

Et je griffonne sur la première feuille de papier à dessin que je

rencontre ce mot fiévreux:

«Bouchette, je suis à vous dans un instant. Commencez à déjeuner sans

moi; j’ai besoin de vous pour travailler. Merci d’être venue.»

Sirloup hoche la tête, dresse les oreilles, regarde attentivement dans

le jardin, me regarde et file, dégringole l’escalier quatre à quatre.

Il est superbe, se dressant devant Bouchette, la bousculant de ses

fortes pattes, lui offrant ma missive avec toute la dignité d’un agent

de liaison. Je vois des gestes de terreur, puis de gaîté. Francine

flatte le chien et Nestor fait vivement volte-face.

Il me faut un instant, qui dure une heure, pour me préparer à recevoir

Bouchette d’une façon décente. Ça, c’est bien ma veine! Traits tirés,

les yeux creux, le cerveau en bouillie. Nestor se multiplie autour de

moi dans le cabinet de toilette, répétant qu’il a prévenu Monsieur.

--Un modèle unique, Nestor!

Nestor demeure insensible quant au modèle unique, mais c’est le déjeuner

qui l’inquiète.

--Froid ou trop cuit, grogne-t-il en appuyant son gant de crin, neuf,

comme par hasard.

Après la douche, ça va mieux. Les flocons d’ouate se sont envolés. Mon

cauchemar se change en rêve angélique. Je n’ai jamais été si pur

d’intention. Je suis l’homme de bonne volonté dont parle l’Écriture, car

j’ai la paix. Un coup d’œil à la grande glace. J’ai simplement l’aspect

d’une vieille femme! Il y a des chances pour que Bouchette me trouve

très bien. Tant pis pour moi.

--Nestor, dites à Francine de faire un soufflé au chocolat, qu’elle

n’oublie pas les friandises, les fruits, des fleurs, qu’elle soigne son

couvert, hein!

Et je descends.

--Bouchette! Ma pauvre Bouchette!

Elle est mélancoliquement assise près de la table.

Sirloup la surveille. Il la retiendrait probablement par la jupe si elle

voulait sortir.

D’un bond, la jeune femme est sur moi, ses mains tendues.

--Oui, je suis venue. Je n’y tenais plus de vous voir. J’ai eu raison.

Quelque chose me disait que vous étiez malade. Comme vous êtes pâle?

Qu’est-ce que vous avez, monsieur Montarès?

--Je n’ai rien, Bouchette. On se lève tard quand on a passé la nuit...

dans le monde. Si vous m’aviez prévenu de votre visite, au moins la

veille! Nous allons faire du bel ouvrage, dessiner une jolie Bouchette,

une vraie, celle-là. D’abord, à table. Sirloup, tiens-toi tranquille

entre nous deux. Nous avons faim.

La table étincelle de tous les joujoux de la maison et une délicieuse

odeur de chocolat vanillé monte des sous-sols.

Bouchette, consolée, se tamponne les yeux avec sa houppe à poudre de riz

et s’en fourre dans le nez, en reniflant fort.

Elle a quitté son manteau, et son tailleur court lui va mieux que

jamais. Elle a, sous la lumière crue, un cou jeune et tendre avec un

léger pli sous l’oreille. Cela sort de sa blouse de soie bleue comme le

renflement d’un cornet d’arum.

--Voyez-vous, monsieur Montarès, dit-elle de sa voix douce, je n’aurais

jamais dû me mêler de vous. A présent, je ne peux plus me passer de

votre conversation. C’est comme quand on chantait dans la cour de mon

atelier, je n’entendais toujours pas très bien ce qu’on disait, mais je

me grisais de la voix et ça me berçait encore que c’était déjà fini...

Comme c’est beau, chez vous! Un jardin, un chien, des fleurs dans une

pièce d’eau! On se croirait bien loin de Paris. Vous êtes là chez vous,

comme un roi... et vos domestiques ont l’air d’être vos parents. Je suis

bien contente que vous ne soyez plus malade si vous ne mentez pas. Mon

portrait? Ça va en faire des jalouses! Ils ne diront plus que je suis

laide. (Elle ôte son chapeau.) J’ai des cheveux tout plein, seulement,

je ne sais pas me coiffer à la mode. Je les couperai, si vous aimez

mieux...

Je l’écoute, ravi. Elle va, vient, se rassied et caresse Sirloup qui lui

donne de vigoureux coups de patte pour l’assurer de son dévouement. Je

remarque, non sans attendrissement, que ce qui l’éblouit, ce ne sont ni

les cristaux taillés, ni les argenteries des vitrines, encore moins le

couvert où Francine a prodigué les figurines de Sèvres sur un carré de

Venise. Ce qui l’enchante, c’est le jardin, les fleurs, les grands

arbres. On a envie de l’embrasser!

Elle baisse les yeux, subitement, sous mon regard plus chaud.

--Oui, j’ai pleuré. Ça m’est parti malgré moi, quand ils m’ont dit

qu’ils ne pouvaient pas vous réveiller de nouveau, puisque vous ne

m’attendiez pas.

--Ma pauvre Bouchette! Est-ce que je ne vous attends pas toujours? Moi,

je n’ai pas votre adresse pour vous faire signe.

--Le beau malheur! Et la dame qui est partie, celle que vous aimez tant?

Elle n’est donc pas revenue, celle-là?

--Je l’ai peut-être oubliée, chérie.

--Non, monsieur Montarès. Ça ne s’oublie pas, ce qui fait mal... mais il

faut bien vivre...

Elle a souvent de ces phrases, profondément naturelles, dans lesquelles

on se mire comme dans le fleuve qui passe en emportant un secret, son

abominable noyé, tout au fond.

J’allume des cigarettes et lui montre comment Sirloup fume. Elle rit.

Après le dessert, nous faisons un tour. Je lui permets de visiter toute

la maison, sauf le boudoir-serre dont je ferme la porte à clef d’un

geste nerveux. Elle n’entrera jamais là. Ne scandalisons pas les

enfants.

L’atelier la plonge dans un grand respect, celui de l’ouvrière pour

l’ouvrier. Elle ne peut pas se figurer que je suis l’auteur de tout ça

et à moi tout seul. Enfin je lui explique ce que je lui demande,

puisqu’elle veut m’aider. Je voudrais, sans jeu de mots, recommencer ma

_Jeunesse_, celle que j’ai ratée, parce que la gamine qui me l’a posée,

plus jeune qu’elle pourtant, n’était pas aussi naïve, sentait la

vulgarité pour ne pas dire le vice.

Je fais monter Bouchette sur l’estrade où l’on peut tenir la pose sans

trop de fatigue, et je lui mets dans les bras la botte de fleurs, un

fagot de mai rose et blanc qu’elle doit lever au-dessus de sa tête, très

haut. Le tailleur gâte le mouvement de ses lignes dures.

--Non, Bouchette, ce n’est pas ça. Il faut un drapé de soie blanche.

Vous allez suivre Francine dans le cabinet de toilette et elle vous

habillera, car elle a une grande habitude. Ne vous émotionnez pas. Tous

les paravents et toutes les portes que vous voudrez seront refermés sur

vous.

Elle a, de nouveau, envie de pleurer, mais notre Francine, arrivée au

coup de timbre, la rassure.

Ça s’éternise. Francine, derrière le paravent, me fait signe, car elle

ne pense pas qu’on ait à prendre plus de précaution avec celle-là

qu’avec les autres.

--Je ne sais pas comment la coiffer, Monsieur. Elle s’impatiente et

parle de les couper. Vous pouvez venir.

J’entre dans cette pièce tendue de perse rose où le divan est très

étroit, le miroir très large, où toutes les torchères sont allumées à

cause des faux jours du dehors. Ma _Jeunesse_ est là, debout, la tête

inclinée sur ses cheveux qu’elle tord avec, sans qu’elle s’en doute, le

geste romantique d’Aphrodite fécondant le monde. Le corps, droit, moulé

très exactement dans un fourreau de satin blanc, plie à peine sur la

hanche gauche où se noue le vêtement en écharpe. On dirait, tant est

savant ce nœud d’écharpe, qu’il entraîne toute la chair du modèle, la

fait prisonnière, l’épouse dans un enveloppement merveilleusement

chaste, la défend contre les hardiesses du regard, l’enferme pour n’en

donner que le dessin pur. Ce costume, pas un vêtement mais une

application artistique d’une étoffe sur un nu, est une création d’Alex,

de mon ami Alex, de chez Dœuillet, le grand habilleur de poupées

parisiennes et du monde entier.

Sous la lumière, le satin se teinte de rose et d’or, a le ton d’un

marbre chaud du soleil de l’été.

La chevelure est superbe mais mal soignée, le brun fauve de cette nappe

est huileux par place; on devine que la jeune femme n’a pas le temps de

les brosser tous les jours. Chose singulière, je m’aperçois de ce détail

qui choque le peintre et qui aurait laissé l’homme indifférent... hier

matin.

--Francine, dis-je d’un ton froid, il faut me laver cette chevelure.

Elle est magnifique. C’est dommage.

--Je ne veux pas. Ce sera trop long. Laissez-moi les couper, monsieur

Montarès, vous aurez un modèle à la mode, supplie Bouchette.

J’entends des ciseaux qui grincent.

--Bouchette, vous n’êtes pas folle! (J’ajoute, plus bas:) Et votre mari,

qu’est-ce qu’il dirait si je lui renvoyais une femme tondue?

Francine est partie, en fuite de souris pressée.

--Ça c’est vrai, balbutie Bouchette interdite, mais c’était une

occasion... elles se moquent toutes de moi, à l’atelier, parce que je

n’ose pas.

--Dans le mien, d’atelier, ma chère petite, on a le respect de la beauté

sous toutes ses formes. Je ne manque pas de _garçonnes_ à copier quand

il m’en faut, croyez-le bien!

--Oh! vous, je commence à croire que vous avez trop de femmes, et

l’étonnant c’est que vous puissiez travailler avec.

--Bouchette...

--Non, non, laissez-moi, je n’ai rien dit. Ne m’embrassez pas les mains.

Vous me donnez sur les nerfs. Ah! mon Dieu, Sirloup... comme il m’a fait

peur!

Le chien vient nous rejoindre, silencieux, héraldique, terriblement

sournois. Il a l’air de nous gronder:

--Eh bien, mes enfants, vous n’espériez pas vous passer de moi, je suis

la bête, celle qui vous épie...

Alors, par contenance, Bouchette le couvre de caresses qu’il reçoit

comme des hommages qui lui sont dus.

Refaire l'amour · 第 17 / 31 题