Chez Carlos Véra.
Je fouille fiévreusement dans toutes mes poches, puis, je me rappelle
cette tête de gamine que j’ai crayonnée au dos de ce carton. C’est comme
un geste inconscient qui fut, jadis, accompli dans un jour de mon
adolescence. Ai-je rêvé ça, dans mon âge trop mûr? Oui, cette petite
fille de la rue, fuyant les bombes de la guerre le long du trottoir,
emportant... un autre carton, celui des chapeaux, de la commande
pressée, que ses mains adroites viennent de terminer sans trop trembler
de peur au fond d’un obscur atelier de couture... Je n’ai pas revu
Bouchette depuis quinze jours.
--Zut! Je ne retrouve plus mon invitation.
--Mais, monsieur n’en a pas besoin, répond le préposé au vestiaire avec
un sourire condescendant, monsieur est connu dans la maison.
Je passe et gravis l’escalier de marbre jaune dont la rampe est ruchée
de roses de Nice. Carlos Véra nous convie à dîner, ce soir, entre
hommes, seulement, c’est-à-dire que l’élément féminin sera composé de
modèles, d’amies de tout repos, point difficiles sur le choix des
conversations.
--Pour manger ou boire, prétend le cher Maître du portrait mondain, j’ai
horreur des gueules vertueuses; ça me coupe l’appétit.
S’il consent à les peindre avec amour, il préfère les autres, pour
l’amitié. Mais il n’admet pas la négligence du service sous prétexte
d’intimité. Il possède un chef extraordinaire qui prépare des plats
absolument ignorés des restaurants, des valets de pied en livrée bleue,
et un hôtel construit d’après ses plans, payé de toute une fortune
américaine.
Il y aura, paraît-il, Chancère, le député communiste, Félibien Moro, le
journaliste _qui en ajoute_, le docteur Boreuil, Jacques Otorel, le
caricaturiste, et moi.
Je suis gai. Naturellement: je me sors! J’ai envie de me griser de vins
rares, de parfums de fleurs et de femmes. Je me sens capable de dévorer
et de prendre la musique, ou la lumière, comme une éponge. Il ne faudra
pas me presser beaucoup pour me faire tout avouer. Je suis à la fois
très malheureux et très heureux. Tout me transporte ou m’exaspère. Ça
commencera par des sanglots de violons et ça finira par des rires de
pécheresses.
Dans la maison de ce peintre on vit en Italie. Le plafond trompe-l’œil,
se voile à demi du treillage doré d’une pergola, d’où retombent des
cascades de roses jaunes. L’éclairage, très doux, donne l’illusion d’une
nuit de pleine lune. On pénètre dans un jardin où il fait chaud comme en
été. Le long des volières, aux barreaux de feuillage, des oiseaux
réveillés par la clarté poussent des cris de joie aigus et lancent le
jet empenné de leurs menues flèches multicolores. De l’eau gazouille
avec eux sous le gazon du tapis dans un canal de marbre, qui traverse la
haute laine couleur de mousse où l’on enfonce jusqu’aux chevilles. Les
murailles d’une pierre translucide veinée de jaune pâle, percées en
arcades se contrariant, font fuir les salons voisins dans une étrange
perspective. Sous l’une de ces arcades, au fond d’une niche de lierre,
une Diane ancienne, à regards morts, nous menace de son arc vide. Toutes
ces choses artificiellement vraies sont de mauvais goût, parce qu’on ne
peut se mettre en harmonie avec elles que sous la tunique romaine ou des
travestis de carnaval très fête galante. Si les roses ne sentaient pas
si bon, ce serait intolérable.
Carlos Véra nous reçoit en costume d’atelier, toujours le même, moins
les taches, large pantalon de velours bleu sombre en protestation contre
le noir, couleur dont il ne s’est jamais servi malgré son grand âge,
ample veston sur chemise de soie molle, cravate flottante, véritable
drapeau de la tradition. En dépit de ses soixante-dix ans sonnés et de
sa rosette, qui, elle, n’est pas artificielle, il affecte l’allure
débraillée des anciens rapins de Montmartre, mais il va tout de même en
habit chez les femmes du monde. Il est encore admirablement d’aplomb
sous sa crinière grise, qui l’auréole à la Dieu le Père, et sa barbe
rousse, inexplicablement rousse, qui l’apparente au Juif errant. Ses
traits réguliers sont un peu gonflés par l’abus probable des alcools, et
ses prunelles, en grains de muscat, commencent à se noyer, se fondre
comme des raisins à l’eau-de-vie. C’est un bon Maître, indulgent, pas
très intelligent, une de ces brutes de génie qu’on présente en exemple
aux générations futures, lorsqu’elles ont envie de regimber contre les
influences du milieu. Carlos Véra a commencé par peindre gras des
héroïnes de bal de barrière. Il était, du temps de Zola, un des plus
fervents apôtres, non de la nature, mais de la banlieue parisienne; un
beau matin, une passion pour une très riche Américaine, dont il fit un
portrait retentissant, l’entraîna à la suite de son modèle dans le pays
de l’or vierge. Il en revint complètement brouillé avec les
blanchisseuses de son premier pinceau et sa fortune grandit de toute la
noblesse de ses ambitions. Il fit le contraire de ce qu’il aurait dû
faire et le fit avec un certain talent. Il ne lui resta, de ses anciens
goûts, pour la nature ou le naturalisme, qu’une pose à la hussarde dont
il s’excuse auprès des dames, pendant qu’il cherche à persuader les
hommes de la rigidité de sa conscience d’artiste. J’ai dû fréquenter
quelques années son atelier, où j’ai pris l’horreur du principe arrêté
en même temps que celle du modèle payant.
Chancère, le député communiste, qui a épousé la veuve d’un marchand de
denrées coloniales, est en habit des plus corrects. Il a le teint
bilieux, la parole coupante. S’il ne se promène pas le couteau entre les
dents, c’est qu’il redoute de briser son râtelier. On le devine
tellement ulcéré d’estomac et d’esprit qu’on n’ose guère le contredire,
de peur de lui voir sortir de sa poche une petite guillotine pour se
tailler les ongles. Il fait les discours les plus incohérents qu’on ait
jamais entendus, au moins en France. Je le crois tout simplement embêté
par une maladie bizarre, gagnée dans un laboratoire de toxicologie. Là
il a emmagasiné des poisons lents qu’il distille dans ses extravagantes
revendications sociales. Ça ne sent pas la poudre, mais la pommade
soufrée. Il n’aime visiblement rien, ni les hommes ni les femmes, pas
davantage la bonne chère. Aussi est-il pour la suppression de toutes les
jouissances connues. Quant au peuple, dont il représente les espérances,
il ne l’a jamais vu qu’à l’état de cobayes dans des cages d’expériences.
Il serait désolé de lui rendre la liberté, puisqu’il perdrait l’occasion
d’étudier l’application de son venin-sérum sur ses maladies de peau! Ce
qui l’attire ici, c’est l’espérance d’un rabais au sujet du portrait de
sa bourgeoise commencé depuis un mois.
Félibien Moro est un journaliste-romancier se débrouillant entre
l’article à donner et le chapitre à finir. Il travaille tantôt l’un,
tantôt l’autre et aboutit à certaines erreurs d’informations pouvant lui
servir également de situations dramatiques, d’où confusion des langues,
des anecdotes, des dates et surtout du style. Il n’est pas cruel, mais
il enverrait un personnage au bagne plutôt que d’en démordre. Si on lui
fait une observation au sujet de ses grandiloquences, il affirme qu’il y
était, s’agirait-il d’un crime. En haut lieu, on lui confie volontiers
les reportages à l’étranger, car il dépasse, de beaucoup, toute la
diplomatie européenne.
Le docteur Boreuil, lui, est un superbe échantillon de la race humaine,
ni vieux ni jeune, un type romain, une tête à profil régulier, à
mâchoire énergique. Il rit, pouffe comme un enfant, tout lui semble
drôle. Occupant une situation des plus sérieuses parmi les médecins
légistes, il a éprouvé le besoin de fonder un cercle de jolies femmes où
les postulantes ne sont reçues que si elles peuvent lui montrer pattes
blanches, ont des mains répondant à tel signalement bien établi.
Quant à Jacques Otorel, le caricaturiste, c’est un doux, un pur, un
gentil garçon timide. Il sourit, salue et s’en va. Le lendemain, on
trouve un écho ou un masque effondrant la réputation d’un cher Maître ou
d’une actrice dans une feuille bien pensante. On croit qu’il l’a fait
exprès, mais c’est malgré lui; il salit ingénument comme on embellirait
avec ferveur. A son sujet cette épigramme qui a couru tous les ateliers
et qu’on n’a pas encore osé imprimer:
Jacques Otorel est un bassin
Qui penche, en art, vers l’anarchie
Son écriture c’est son dessin
Et il dessine comme on...
Quoique, en effet, un peu _bassin_, il est charmant. Il plaît aux
mondaines parce qu’il n’est pas marié, et qu’on ne lui connaît aucune
liaison. Tout est donc à espérer, même qu’il vous épargne.
--Nous attendrons les dames, fait le maître de la maison. En petit
comité ou en cérémonie, ces garces-là se font toujours attendre. On ne
peut pourtant pas dire que leurs toilettes leur prennent du temps, de
nos jours, puisqu’elles sont en robes-chemises à n’importe quelle
occasion.
Il se met à rire (il n’y a que lui qui rit de ce qu’il dit), me secoue
la main en ajoutant, l’air moitié fâché, moitié flatté:
--Ah! te voilà, Don Juan?
Les plaisanteries de Carlos Véra jettent généralement un froid et nous
nous entre-regardons pour savoir lequel de nous pourrait être, ou ne pas
être, Don Juan.
Pour lui infliger un démenti arrive la princesse Servandini, une
importante personne hors de tous les mondes. Si elle se montre à peu
près exacte, c’est probablement parce qu’elle est de race royale, et, en
outre, presque toujours fourrée dans la maison. Elle aime à vivre parmi
les grandes libertés de tous les arts. La chère princesse a un nez
chevalin, une denture assortie, la voix éraillée d’un ouvreur de
portière. Elle dit tout ce qu’elle pense, ne comprend rien à ce qu’on
dit, parce qu’elle rapporte tout au même état d’âme qui est plutôt un
certain état de corps. Sommairement vêtue d’une tunique d’écailles, très
décolletée, elle exhibe des seins en poche et des yeux pochés avec le
plus souverain mépris pour ses personnelles disgrâces. Ni fard, ni
poudre, une peau de requin, mais sur sa tignasse en crinière de vieille
lionne, son fameux diadème auquel s’intéressent tous les joailliers
parisiens. Il se compose d’un saphir énorme, pareil à un œil de poisson
féroce, de rubis volumineux, de topazes carrées, de brillants et de
perles sertis dans un or ancien qui vous a tout l’aspect d’un cuivre
sale. Il paraît que c’est là une fortune de rajah et elle porte ça en
serre-chignon, un tantinet en arrière comme une reine d’opéra-bouffe. De
temps en temps, elle lui donne une tape amicale pour le ramener aux
sentiments des convenances.
Nous défilons devant elle, baise-main obligatoire, et elle nous toise,
dédaigneuse ou de mauvaise humeur, tel un piqueur qui compterait ses
chiens.
On prétend qu’elle fut aimée passionnément par des gens qui en sont
morts. Elle n’a pas trop l’air de s’en souvenir. Elle amène souvent un
gigolo quelconque, levé n’importe où, qu’elle présente comme un
secrétaire d’ambassade, sans aucun souci de la vraisemblance.
Quelquefois elle est obligée, pour le présenter, de lui louer un habit
qui ne lui va pas! Authentiquement la veuve d’un prince italien et fille
d’un roi d’Autriche, dont je ne me rappelle plus le numéro, elle a
contribué à l’histoire scandaleuse de ce pays de toute la puissance de
son tempérament. Ce soir, elle est seule, ce qui donne à réfléchir.
Enfin, une à une, et arrivant en retard, s’épanouissent les autres
fleurs de la corbeille sur le gazon du tapis, exhalant des parfums
capiteux qui rendent ceux des roses-thé un peu fades.
La danseuse Sorgah, Clara Lige, le modèle, Hubertine Cassan, l’actrice,
et Raoule Pierly sans autre emploi défini que celui de remplacer tous
les autres, car elle a tous les talents réunis d’une fort intelligente
courtisane.
Sorgah, la danseuse, une statuette d’ambre clair, a des yeux superbes,
ne vivant pas, semblant en onyx, et le plus doux des sourires. Presque
nue, elle doit grelotter dans son étroit pagne hindou, d’un bleu
tournant au vert turquoise. A ses bras, à ses jambes sonnent des anneaux
d’or massif reliés par des chaînettes de perles. Je sais qu’elle a
toujours froid, même quand elle danse, et elle dansera jusqu’à en
mourir, dans les sinistres courants d’air de nos théâtres occidentaux.
Clara Lige est drapée de blanc, une longue frange d’argent se colle à
ses mollets comme les ondulations d’une caressante cascade. Celle-là ne
dira rien, mais d’un seul geste évoquera toute la beauté plastique de
l’antiquité. Il vaudra peut-être mieux ne pas lui demander son avis sur
les problèmes de la vie moderne, parce qu’elle n’a qu’un mot pour les
résoudre tous: ça l’... Parfaitement!
Hubertine Cassan, qui joue les ingénues, est un bouquet de roses;
costume étoffé, jupe bouffante, sous la pointe d’un corsage Louis XV. De
là, elle nous sort un buste de garçonnet, une tête tondue et brune d’un
effet singulier parce qu’elle est laide, mais peu à peu cela s’arrange,
sa jeunesse réelle corrige les jeux simiesques de sa physionomie. Elle
devient séduisante à force de grimaces.
Raoule Pierly, en femme comme il faut, c’est-à-dire en noir, arbore une
tunique de satin agrafée sur le ventre par un simple triangle de
diamants. Elle se tient très bien, parle peu, mais en excellent
français, est coiffée de sa chevelure immense, qu’elle se refuse
noblement à couper, comme une impératrice pourrait être accablée du
fardeau de son empire. Très blonde, ses yeux d’émeraude ont la
profondeur de deux gouffres. Il est, dit-on, assez imprudent d’y
plonger.
Moi, je n’en sais rien... n’étant pas assez riche pour le savoir.
X
On est à peine aux _cailles sur canapé_ que le canapé envahit déjà
toutes les discussions. La salle à manger, où les oiseaux des volières
du salon sont remplacées par des viviers de cristal remplis de toutes
les espèces de poissons connus, est une reproduction (je n’y suis pas
allé voir) d’un sous-sol du palais de Tibère. La table de marbre rose
pousse comme un champignon de corail au milieu d’une espèce de piscine
asséchée. Tout autour, des divans et l’on est confortablement assis sans
avoir trop l’air de Romains en habits français. Un orchestre lointain,
peu gênant pour la conversation, répand dans l’atmosphère tantôt la
gaieté d’un foxtrott, tantôt la langueur d’une sérénade. Les verres sont
cabochonnés à en devenir pustuleux ou élancés et lisses comme de
virginales corolles. Je ne sais ni ce que je mange ni ce que je bois,
mais on me l’explique de temps en temps, ce qui n’arrive tout de même
pas à me couper l’appétit.
Ces dames ont des théories subversives, discutent sur la pudeur
envisagée comme suprême condiment de l’amour. Le canapé gagne de plus en
plus! Carlos Véra, tout en faisant des signes sévères à ses domestiques
pour aiguiller le service des vins, tapote dans le dos de sa voisine, la
pauvre petite Sorgah, et l’idole vivante me regarde fixement de ses yeux
d’onyx en souriant avec l’effort d’une danseuse fatiguée. Sorgah est
toujours amoureuse... mais je n’y peux rien. Méritant mieux, elle n’eut
guère que mon caprice pendant que l’_Autre_, l’idole peinte, accaparait
tout l’amour. Ainsi va le monde, au moins celui de nos sens.
--Pourquoi n’auriez-vous pas le droit, mesdames, déclare le docteur
Boreuil, de vous exprimer très naturellement au sujet de vos goûts? La
pudeur, c’est le produit combiné de la cruauté du beaucoup trop avec la
crainte du pas assez, une crainte, en somme, fort légitime.
Boreuil conserve un grand sérieux en disant ça, comme le professeur qui
s’adresse à des élèves dont il faut flatter la faiblesse en tous les
thèmes. Il adore conter des histoires un peu salées, sans dépasser la
mesure, et surtout mystifier son auditoire.
Je regarde au fond de mon verre où l’on vient de verser un vin fameux,
le redoutable et si rare vin _des Arçures_ qui ne voyage pas (comment
est-il ici?), un liquide épais, noir, bitumeux, semblant recéler un
brûlant exotisme, alors qu’il fut récolté tout simplement sur les
coteaux du Jura.
--La pudeur? Un joli mot. Il habille bien, mais c’est le demi-deuil du
plaisir. Avant, il gêne. Après, il tue. Ah! Si on pouvait faire passer
la pudeur d’un seul coup à tout l’éternel féminin!
--Il en faudrait peut-être plusieurs, me répond la princesse Servandini
en assujettissant son fameux diadème d’une tape cavalière.
--Certainement, débarrassons les femmes de la pudeur, affirme le député
Chancère. Dans mon traité du _Communisme intégral_, j’ai déjà donné
quelques aperçus... tous pouvant prétendre à toutes et toutes pouvant
s’adresser à tous. Bien entendu, j’abolis l’union libre parce que ce
n’est qu’une pâle copie du mariage. A mes yeux, se coller n’est pas plus
sain que se marier. Mon rêve, et celui de l’humanité, a été, de tous
temps, l’accouplement passager. Je n’y mets qu’une seule condition: le
consentement mutuel...
--... ou le pari! interrompt Boreuil.
Sans broncher, Chancère continue:
--On y viendra quand on aura compris l’inutilité des engagements à long
terme et l’immoralité de l’argent. On s’échange en nature. Payer une
femme est ridicule... si ça lui fait plaisir, et, la dédommager, si ça
l’ennuie, est toujours humiliant sinon pour elle, au moins pour l’autre.
La pudeur n’existe qu’à l’état de convention mondaine. Le féminisme qui
rendra les deux sexes égaux l’abolit de plus en plus. Maintenant les
femmes fument dans la rue, elles sont _la première de ces Messieurs_
chez le coiffeur, et travaillant comme des hommes, elles ont droit aux
mêmes délassements...
--... obligatoires et gratuits! ponctue l’incorrigible Boreuil.
Lui, en fait de communisme, il en tiendrait pour Tibère! N’importe quel
tyran éclairé plutôt que la masse des idiots.
Les voisines se révoltent, brusquement, par esprit de contradiction, un
esprit instinctif chez elles.
--Si vous abolissez la pudeur, fait Raoule Pierly, les enfants de vingt
ans, les poètes, les timides, viendront alors se consoler chez nous. (Et
elle ajoute avec un joli sourire:) Elle se réfugiera dans notre sein,
votre pudeur inutile. Ce sera notre accessoire de cotillon!
--Justement, interjette Félibien Moro, on ira l’y apprendre comme un
art, et pour cet art-là il faudra des prêtresses profondément
instruites.
Le singe Hubertine Cassan se signe dévotement:
--On dira: Sainte Pudeur, et on mentionnera pour le client ingénu: salon
bleu sans jeu de glaces!
Clara Lige, dont les bretelles de ruban sont à peu près le seul corsage,
fait le geste impatient d’en relever une.
--Vous dites vraiment des saletés, Messieurs. Nous ne sommes ni des
chiennes ni des religieuses, mais vous, par exemple, vous êtes...
--Oh! Clara, taisez-vous, murmure Sorgah qui a très peur des mots. Moi
je sais bien que la pudeur, c’est de l’amour triste.
--Enfin, fait Carlos Véra, ça n’a jamais gâté un beau modèle ni un beau
sentiment. Je ne suis pas pour tant de chichi quand je suis pressé;
cependant, quand il s’agit de la pose, c’est une autre affaire. La ligne
doit rester noble.
Jacques Otorel laisse glisser ceci, entre deux petites toux sèches:
--La ligne? Mais il n’y en a pas de ligne. Tout au plus des écorces: le
vêtement, le linge, la peau, la chair. Lorsqu’on touche à la vérité, on
touche au squelette. Ça, oui, c’est peut-être une ligne, un os.
Boreuil riposte:
--On s’en aperçoit quand vous nous campez une bonne femme. Elle me
rendrait la pudeur familière. Heureusement que vos os contiennent de la
moelle, mon cher garçon!... Voyons, voyons, revenons à la pudeur des
discours, imitons ce fameux collègue répondant à l’académie des
silencieux, qui lui présente une coupe pleine pour lui indiquer qu’on ne
peut pas le recevoir, en posant dessus une feuille de rose, laquelle
surnage sans la faire déborder...
--Mon cher, vous êtes dégoûtant, déclare la princesse d’un ton
péremptoire.
Un instant, le docteur la regarde effaré, puis comprenant l’écho que sa
phrase a éveillé dans le cerveau désert de cette terrible ogresse, il se
met à rire comme un fou, s’étrangle et boit.
--Qu’est-ce que vous faites, dit Raoule Pierly, tout à coup très
hautaine, de la nervosité de vos victimes? Il y a les jours de
mélancolie où on attend l’âme sœur et non pas le champion de boxe. Où
l’on désire causer et non pas se battre. Il y a de l’électricité dans
l’air, et ce qui domine c’est encore le parfum des fleurs, bien plus
fort en temps d’orage, des fleurs que l’on voudrait respirer à deux sans
penser à les cueillir...
L’idée que cette grande prostituée peut avoir une notion de la pudeur,
au fond de son métier abominable me révolte, m’exaspère et je crache:
--Oui, Madame, toute l’électricité que vous voudrez, mais c’est
généralement en pressant un bouton qu’on obtient la lumière.
Elles sont furieuses, m’injurient, en tumulte.
--Insolent! murmure Raoule Pierly écœurée.
--Lâche! fait Clara Lige, très digne.
--Je voudrais avoir des indications sur la prise du courant, insinue
Hubertine.
--La lumière est éternelle! rêve Sorgah qui pense, sans doute, au soleil
de son pays.
--Eh bien, mesdames, puisque la pudeur est, ce soir, votre dada, nous
demandons à éteindre toutes les lumières. On verra ce que ça donnera,
déclare Carlos qui commence à s’attendrir, un peu trop, à mon avis, sur
les épaules de Sorgah.
--Moi, je propose une autre expérience, dis-je subitement emporté par
une idée folle. Selon vous, Mesdames, la pudeur est une loi d’amour et
une des plus rigoureuses. Nous devons tous en demeurer certains, ici,
par courtoisie, d’abord et aussi parce qu’il vous est facile de nous le
prouver. Eh bien! Supposez qu’on vous offre la possibilité d’abolir
cette pudeur sans que vous y soyez consentantes, que, demeurant
innocentes de tous les gestes, une loi plus forte que votre... chasteté
naturelle vous contraigne à n’en pas tenir compte? En un mot si un
aphrodisiaque vous paralysait sous le seul rapport de la pudeur:
qu’arriverait-il?
--Ça dépendrait de l’enjeu! fait pensivement Raoule Pierly revenue aux
questions professionnelles.
--Oh! l’enjeu...? Nous parlons d’amour et non pas d’affaires! Peu
importe! Un homme, des hommes. Puisqu’il s’agit d’une course au plaisir,
mettons des... coureurs!... Voulez-vous que nous tentions l’épreuve? Si
la pudeur existe réellement comme suprême loi de l’amour, elle sera la
plus forte et abolira le besoin du plaisir, le plus impérieux que je
sache, sinon... Et dans les deux cas vous restez les victimes, puisque
les gestes en cause, les manifestations de cette expérience seront
involontaires. Moi, j’ai une théorie sur la pudeur. La pudeur... c’est
l’alibi.
Les hommes font une figure appropriée au sujet. Ils sont un peu inquiets
et cependant très intrigués. Rien n’amuse plus les animaux de toutes les
espèces et plus l’animal humain que tous les autres, comme de lâcher un
nouveau gibier sur un terrain de chasse. La princesse Servandini rit de
toutes ses dents chevalines et Sorgah me contemple avec une terreur
mêlée d’admiration.
J’ai, en cherchant mon invitation dans le vestiaire, retrouvé dans une
de mes poches une petite bonbonnière d’émail où traînent encore quelques
pastilles parfumées.
Je tire cette boîte, je l’ouvre et sur le ton d’un vendeur de produits
destinés à détruire les rats, je conclus:
--Voici, Mesdames et Messieurs, les nouvelles pastilles du marquis de
Sade, inoffensives je crois, car on m’a dit les avoir purifiées de tout
venin, stérilisées à l’usage des... âmes sensibles, gardant cependant
toutes leurs vertus, pardon, leurs propriétés surexcitantes. Elles
restent donc pour vous, pour nous, la permission ou _l’alibi_. Vous
prenez une de ces perles de luxure, vous avalez, par là-dessus, quelques
coupes de champagne... et c’est le triomphe de l’amour ou celui de la
pudeur.
--Dites donc, Montarès, murmure Boreuil, vous exagérez! Qu’est-ce que
c’est que vos pastilles? Vous en avez de bonnes dans vos bonbonnières,
vous. C’est un truc à nous faire aller en prison, de nos jours, comme du
temps du divin marquis...
Je réponds, tout haut:
--Je n’en sais absolument rien. Nous allons les essayer docteur. Je
consens, d’avance, à les payer de ma liberté.
D’un seul mouvement, elles sont toutes autour de moi. Sorgah, délivrée
de son vieux peintre, se penche, anxieuse, sur mon épaule. Hubertine
Cassan s’assied sur le bord de la table en renversant une corbeille de
fruits. Clara Lige, droite, couve des yeux la petite boîte comme un
épervier fascinerait un jeune lapin. Quant à Raoule Pierly, toujours
distante et femme du meilleur monde, elle se mord les lèvres, les dents
rageuses.
Boreuil, de plus en plus inquiet, flaire une pastille.
--Ça sent la violette. Il doit y avoir des cantharides. Quant à
supprimer les effets désastreux de la cantharide... bien malin serait
celui qui...
Je lui coupe la parole:
--Mon cher docteur, je ne redoute aucune aventure, même fâcheuse. Mes
pastilles ne sont vraiment dangereuses que pour la pudeur de ces dames.
Rien à craindre pour leur santé... si elles se portent bien! Il se peut,
du reste, que nos belles amies réagissent contre leurs trop doux effets.
Si elles ne réagissent pas, elles demeureront innocentes, au moins
devant moi, leur complice.
Boreuil, à cause de sa situation de médecin légiste, est perplexe. Les
mauvaises plaisanteries ont des limites. Partagé entre l’envie de
laisser faire et celle de confisquer la boîte, il tourmente un petit
four jusqu’à l’écraser.
Jacques Otorel, pelant une poire, la pose, brusquement, sur son
assiette:
--Et moi qui oublie mon rendez-vous! Carlos Véra, je vous avais prévenu?
Je vais au bal des _Moïses bleus_. Je n’ai que le temps de préparer
quelques cartons...
Sûr du mutisme de ce brave cher Maître, tout absorbé dans la confection
d’un mélange de champagne, de liqueurs de plusieurs marques auxquelles
il ajoute des cerises confites et de la glace en poudre, il s’esquive
discrètement.
--Vous savez, Mesdames, ce petit Montarès, un gamin que j’ai vu naître
au dessin, c’est un Don Juan, gronde Carlos Véra. Pour moi, je préfère
mon vieux curaçao à l’angustura, voilà mon opinion!
--Voyons, Montarès, pas de blague, me chuchote le député communiste,
avec vos sales réputations: Don Juan, le Marquis de Sade... Vous serez
bien avancé quand vous nous aurez mis toutes ces filles sur les bras.
Moi, j’ai l’habitude d’être fidèle à ma femme par mesure d’hygiène. Il
est de toute évidence que je n’aurais pas dû me marier, mais ça date
d’avant la guerre! C’est stupide de jouer avec le feu. Ces brebis vont
devenir enragées.
Depuis les vins fins les domestiques ont très discrètement disparu pour
aller servir le café dans le salon jaune. Les femmes, autour de moi, se
consultent du regard. Les mets et les alcools terriblement épicés qu’on
leur a offerts embrument leurs cervelles de douces colombes poignardées
par le désir d’une suprême curiosité. Ne sont-elles pas toutes plus ou
moins infestées de drogues préventives, curatives ou inoffensives que
leur vendent nos charlatans à la mode? Celle-là... c’est une nouveauté,
oui.
--Attention, Mesdames! (Et je tends ma boîte d’émail à Boreuil.) Il
convient d’en prélever une pour notre excellent docteur qui la
conservera aux fins d’analyse, le cas échéant.
Boreuil prend une pastille, la flaire encore en faisant une grimace
dubitative, puis la glisse dans la poche de son gilet.
--La séance continue! dit-il un peu vexé.
--Nous nous en remettons à la logique de ces dames. La logique, c’est la
règle de tous les jeux. Ces dames auront le choix (et j’appuie) entre la
disparition furtive ou la crise de nerfs qui dénoue toujours tout. Vous
parliez de pari, docteur, au début du dîner, moi je fais celui-ci: ou la
pudeur existe ou mes pilules en représentent _l’alibi_.
--Tu parles! déclare brutalement Clara Lige. Moi je ne sais pas ce que
c’est qu’un _alibi_. Tu pourrais bien t’expliquer en français.
--L’alibi, déclare sentencieusement Félibien Moro, ça se fabrique sur
mesure à la Chambre correctionnelle.
Félibien Moro est ravi de tremper dans une affaire de mœurs. Il ne sera
certainement pas acteur mais historien, et quel historien!
--Oui, affirme Boreuil, ça se décline, c’est un mot latin: _alibi, Ali
Baba, aliboron_. Ces dames ne peuvent pas ignorer le latin qui, en ces
mots, brave l’honnêteté.
Les femmes s’exaspèrent.
--Assez de boniment! fait Hubertine Cassan, moi j’avale votre dragée
d’Hercule en vous conseillant fort d’en garder une pour vous, Montarès.
Et elle puise dans la bonbonnière. Toutes l’imitent, sauf la princesse
Servandini.
--Je n’ai jamais eu besoin de ça, avoue-t-elle froidement. D’ailleurs
les hommes du monde, les artistes, ça ne me dit pas grand’chose. C’est à
eux, en effet, qu’il faudrait en donner... de l’avoine. J’ai rendez-vous
dans un cabaret des Halles, où doit m’attendre ma voiture. Montarès,
vous êtes trop compliqué.
La boîte est vide.
--Alain, me glisse affectueusement Boreuil, ça dépasse un peu la
permission... vous avez de l’esprit et vous êtes en train de risquer une
énorme bêtise. Dites-moi qui vous a vendu ces pastilles... ou je fiche
le camp.
--Qu’est-ce que vous redoutez?
--De perdre la face, sinon le pari. Ça ne se passera pas sans scandale,
surtout avec cette poule de luxe, la Pierly. Elle n’a rien à perdre du
tout et comme elle aime à poser en public... j’emporte votre pilule et
j’imite Otorel. Serviteur!
--Moi aussi! grogne le député communiste, je vous lâche. Adèle m’attend
toujours passé minuit et, demain matin, j’ai une réunion salle Contade.
Montarès, je ne comprends rien à cette façon de s’amuser, sinon... Le
bruit court que vous descendez de ces illustres chenapans qui firent la
conquête de Jérusalem. Vous feriez mieux de nous expliquer pourquoi des
catholiques à la mentalité pourrie de _Dieu le veut!_ se mirent en tête
de conquérir la sépulture d’un juif. Puisque vous êtes amateur de
logique, creusez ça.
--Mon cher député, vous êtes mal renseigné. Je ne descends pas, moi, je
monte...
Et je lui fais luire mes dents, sans couteau. Pauvre diable de
bolcheviste! Il a peur des femmes...
... Il reste, dans le salon aux roses jaunes, trois convives mâles, la
princesse Servandini, le journaliste Félibien Moro et moi. Notre cher
maître Carlos Véra dort profondément sur une pile de coussins verts qui
joue le banc de mousse. Le vieux faune doit s’imaginer que Sorgah le
berce dans ses bras d’ambre clair, mais Sorgah danse, vêtue seulement de
ses chaînes de perles cliquetant contre ses anneaux d’or massif.
Félibien Moro prend des notes et tout le café froid mis à sa disposition
par les déserteurs.
Il prépare sa copie, un article incendiaire où il en ajoutera selon son
frénétique usage. Roman ou chronique?
En couronne, autour de moi, les fleurs de la guirlande sont éparses,
toutes pudeurs effeuillées. Oh! les merveilleuses pilules, et comme ces
dames furent ingénues dans les différents aveux de leurs abandons
tellement légitimes qu’elles feraient vraiment mieux de m’en rapporter
tout le mérite.
Cette idée de _l’alibi_ est géniale.
Je bâille un peu. Il est près de trois heures du matin. Sorgah danse
avec une étonnante souplesse de reins et un regard _d’au-delà_ très
troublant. Que voit-elle? La passion enlaçant la Mort, essayant de
l’arrêter? Ou la vie, la belle vie dont tous ses gestes vont scandant ou
rythmant les plus folles extases?
La princesse, debout, accoudée à la Diane aux yeux clos qui tend son arc
impuissant vers le cruel chasseur, m’examine du haut de son face-à-main.
Elle a l’air d’une vieille sirène en retraite dans sa cuirasse
d’écailles. Elle contemple le tableau merveilleux de ces femmes
endormies dont les formes blanches, les crinières blondes ou brunes
s’étalent sur l’herbe fausse du jardin d’amour. Hubertine Cassan sort de
sa robe comme une couleuvre sortirait d’un bouquet. Clara Lige a
l’aspect d’une statue renversée par un vent d’orage. Quant à Raoule
Pierly, la tunique fendue sous le triangle de diamants, elle a repris
son impudeur professionnelle... en gardant la pose...
Le profil chevalin de la princesse, que je détaille pour le reconstituer
quelque part, sujet de ferronnerie ou gargouille, a une pureté de granit
gris qui n’est pas sans noblesse.
Elle vient à pas de louve, se penche, me touche à l’épaule. Je sens ses
doigts crochus dans ma chair, comme la bête de boucherie, si elle
n’était pas devenue inerte, pourrait sentir le crochet de l’étal.
--Montarès, me dit-elle, de sa voix rauque, je vais où vous savez, mais
je ne veux pas y aller avec cela. Ce ne serait pas prudent (elle enlève
son fameux diadème), parce que ce n’est pas une chose à confier aux
domestiques de notre époque. Vous me le rapporterez quand vous voudrez.
Je passe machinalement le diadème à mon poignet, puis je le pousse
jusqu’au haut de mon bras où il s’arrête, me donnant une horrible
sensation de griffes me râpant la peau.
--Princesse, vous n’êtes pas sérieuse. Et si je ne vous le rapportais
pas?
--Oh! fait-elle impassible, ces objets-là on ne peut ni les voler ni les
prêter quand on est d’un certain monde... tout au plus peut-on les...
partager.
Et elle s’en va, traînant derrière elle sa demi-queue d’écailles de
nacre frisée de la frange plus claire du jour naissant.