Devant le lac, elle veut descendre. Je m’y oppose formellement et elle
s’obstine:
--Je vous dis que je ne m’enrhumerai pas pour une minute d’air pur. Je
commence même à avoir trop chaud à côté de vous. Chez moi, la nuit,
quand le poêle est éteint et que le vent se faufile par le vasistas pour
aller rejoindre la fenêtre, ça souffle terriblement. Je m’en moque. Je
me mets en rond, mes pieds dans mes mains pour me réchauffer.
--Je retiens une épreuve de la pose, Bouchette. Et votre... époux, que
fait-il pendant ce temps-là?
--Je vous ai déjà dit qu’il n’était pas toujours chez nous, Dieu merci.
Vous occupez pas de mon époux. Ça m’impatiente.
--Bouchette, c’est plus fort que moi. Je ne peux pas sentir un homme
tourner autour de la femme qui me plaît, légitimement ou non, sans avoir
envie de lui casser la figure. Vous comprenez?
--Je comprends, oui, que malgré votre sourire et vos yeux aimables, vous
ne valez pas mieux que les autres. Seulement si vous voulez qu’on se
plaise, faudrait changer de conversation. J’ai horreur des jaloux.
Elle aperçoit les cygnes, ouvre la portière, saute dans l’allée, parce
que l’auto ralentit et elle s’élance en pleine liberté, se met à courir.
Il y a des traces de neige, un petit vent aigre s’amuse à tourmenter des
papiers épars le long des pelouses.
--Bouchette!
Mon chauffeur s’arrête, s’esclaffe en dedans. Pour une poule de luxe, le
nom, comme le tailleur, est un peu court. Je retire mon pardessus, je
descends, car, enfin, non, je ne peux pas suivre cette créature-là
couvert d’un manteau pendant qu’elle s’en passe. Je m’aperçois, du
reste, que je n’ai pas plus froid que Bouchette et je la rejoins...
devant une voiture d’enfant!
Elle est en extase, absolument comme sur une poche de bonbons. La nurse
lui explique des choses. Je me demande si elles seraient, par hasard,
des voisines de mansardes.
--Il n’a pas froid, hein! le joujou au fond de sa boîte! Comme il est
beau! Regardez-moi ce pot de crème... A présent, le grand chic, c’est de
leur broder une fleur sur le coin de leur couvre-pieds. Une rose pour
les filles, un bleuet pour les garçons. Ah! ce que j’en ai brodé de ces
fleurs-là! (Elle rit.) Nounou, je vous remercie de me l’avoir laissé
embrasser. Tenez, voilà Monsieur qui va vous certifier que je n’ai pas
la gale!
La nurse pousse, de nouveau, son berceau roulant en nous saluant avec
une pudeur anglaise très distinguée.
--Vous aimez les enfants, Bouchette?
--Oui, beaucoup. Quand... (elle hésite) quand je me suis mariée, c’était
mon rêve d’en avoir un. Il paraît qu’il faut être deux dans la même
idée, pour ça. (Elle parle doucement, sans aucune intention malsaine.
Elle a l’air de continuer à rêver tout haut.) Mais il y a la vie chère,
les complications du logement, puis, l’ouvrage à rapporter, les courses,
des tas d’histoires. Il faut être juste, mon mari est plus raisonnable
que moi. Au jour de maintenant, on ne peut plus se mettre en ménage tout
à fait. Quand on s’établira à son compte...
--Vous me préviendrez, Bouchette.
--Pourquoi?
--Parce que je préfère les fleurs, même brodées, aux fruits les plus...
joufflus.
--Vous n’aimez pas les enfants, vous si câlin?
--Bouchette, à mon tour, changeons de conversation ou ça finira mal! (Je
passe mon bras sous le sien.) Racontez-moi plutôt l’histoire de votre
mariage, les choses convenables, bien entendu. Si je dois faire votre
portrait en bouquet d’oranger, je désire une description complète de la
robe des noces, du repas, des parents, des airs de violons ou de piano
mécanique. Racontez tout, ou je me fâche...
Elle se mord les lèvres comme quelqu’un qui va pleurer.
--Quand vous aurez fini de m’ironiser...
Elle a vraiment des mots inattendus.
Je me penche et l’embrasse dans le cou, sans trop appuyer, parce que
j’ai de moins en moins envie de cette femme. Elle me fait l’effet d’une
jeune pensionnaire qu’il ne serait pas désagréable de déniaiser un jour
de printemps, mais, aujourd’hui, non, tout sombre dans la neige, la
glace et le pot de crème! Décidément, je deviens capricieux comme un
malade.
Le fantôme de _l’autre_ s’est glissé entre nous, tout à l’heure, quand
celle-ci me montrait ses jambes. Comme une bouffée de parfum violent,
j’ai respiré son souvenir, toujours tenace. J’ai vu luire sa peau, d’un
blanc spécial qui n’est pas la blancheur d’aucune peau, ni celle de la
neige, ni celle de la glace, ni celle de la crème. J’ai senti, sous mes
doigts, à cet endroit précis que les médecins appellent le tact
sensoriel, cette impression de pétale, de fleur onctueuse, à pulpe
grasse, camélia, magnolia, nélumbo, de fleur froide qui brûle la chair
et qui fut la chair de ma chair.
Bouchette s’anime, je crois qu’elle raconte l’histoire de son union
libre, ou de son mariage, elle affirme et je finis par écouter:
--... Oui, c’était un enfer, chez mes parents. Le père abruti à ne plus
pouvoir manger sa soupe tout seul et la mère toujours exaspérée à cause
de mon frère, au front, dont on ne recevait pas de nouvelles. A
l’atelier, ça ne marchait pas mieux. J’étais en apprentissage pendant
les bombes. Il fallait voir mon trac dans les rues! Les meilleures
clientes étaient parties et, bien souvent, quand on allait livrer les
commandes, on ne rencontrait plus personne. Puis, je devais servir les
premières, leur porter leurs lettres à la poste pour leurs poilus et
leur enfiler leurs aiguilles quand elles pleuraient en lisant les
réponses. Si j’ai appris à coudre et à broder, ce n’est pas leur faute!
Il y en avait une qui était très méchante parce qu’elle avait plein de
boutons sur la figure. Elle m’appelait _Petit-Suisse_ à cause de mon
teint blanc. C’est celle-là qui m’a cherché quelqu’un pour ne plus avoir
à laver la vaisselle en rentrant chez nous. Alors, dès mes quinze ans,
elle m’a fait faire la connaissance d’un commis en représentation, un
commis aux halles, pour ses débuts, il s’est mis dans les étoffes plus
tard. On en faisait des métiers différents pendant la guerre! J’ai
demandé à réfléchir... j’ai réfléchi longtemps, parce que je me suis
tout de suite aperçu que ce garçon-là était un renfermé. Et il est
arrivé ce qui devait tout finir. Je suis sa femme, quoi! Nous nous
entendons très bien. De noces? Il n’y a pas de noce à vous conter,
monsieur Montarès. Ça ne se passe pas comme dans votre monde où l’on ne
pense qu’à ça! Ni mon père, ni ma mère, ne voulaient de ce mariage. On
n’a pas eu de fête, mais c’est moi qui ai déniché notre jolie mansarde
et même que le loyer est à mon nom, c’est moi qui le paie parce que
lorsqu’on est dans le commerce, on ne sait jamais...
C’est navrant; elle n’invente pas. C’est tellement plat, terne, dépourvu
de toute fraîcheur d’idylle, que ce doit être arrivé, et ce qu’elle
cache avec soin, je crois l’avoir deviné depuis le début de notre
aventure. Ils ne sont pas mariés, collés, simplement. Ils s’épouseront
quand ils auront réalisé les sommes proportionnées à leurs respectives
ambitions. Ces sortes d’associations ne sont pas rares dans tous les
mondes actuels. L’argent d’abord, l’amour ensuite ou ce qui en tient
lieu. Or, le diable a surgi en ma personne, le vieux diable
incorrigible, et l’œuvre de la tentation, le désir de savoir,
l’éternelle comédie du paradis terrestre recommence!
On a parlé de la tristesse de Satan. Hélas! Je m’imagine Satan plus
désespéré encore du désespoir qu’il peut créer, mais par anticipation.
Il ira quand même au but mauvais, parce qu’il y est destiné de toute
éternité. Il ne peut pas agir autrement.
Cette femme continue à me plaire. Je rêve, moi, d’une éducation plus
complète, d’une matière que l’on pétrirait pour en refabriquer une femme
nouvelle. Ce qui gâche tout, en amour, c’est qu’on ne peut pas être le
premier sans se vouer à la trahison certaine. Ce n’est jamais par le
plaisir que la femme fait sa première communion amoureuse, et elle ne
sera vraiment la grande initiée que lorsque la satiété viendra pour son
partenaire. Il y aurait un réel avantage à laisser dégrossir la statue
par des praticiens plus ou moins experts, l’artiste viendrait au moment
de faire surgir les valeurs de l’œuvre et récolterait le bénéfice de sa
virtuosité. (Ce que je dis là est l’enfance de l’art, car, dans
l’antiquité, les phallus de bronze des temples d’Isis prouvent que les
peuples, beaucoup plus proches de l’amour que ceux d’aujourd’hui,
avaient déjà découvert cette brutale vérité.) Au fond, le rêve de tous
les hommes ce serait de créer, artificiellement ou non, la poupée
splendide dont on serait l’unique mécanicien, lui ayant appris à parler,
à marcher... combien de temps ça pourrait-il durer? Eh! qu’importe le
temps, en amour! Une seconde ou des années, quand on souffre c’est
toujours trop long, et quand on est heureux, c’est l’éternité, tout de
même!
Un méchanceté me traverse l’esprit:
--Dites donc, Bouchette, vous avez connu votre mari pendant la guerre...
c’était donc un embusqué, votre commis en je ne sais quelle
représentation, légumes ou jersey de soie?
Elle fait un geste de révolte:
--Oh! non, non, monsieur Montarès. C’est un étranger. (Elle baisse un
peu la tête, confuse:) J’aurais voulu ne pas vous raconter ça. C’est ça
qui me gêne quand je parle de... mon mari. Il est Espagnol. Ce n’est pas
sa faute ni la mienne. Seulement, mon frère et ma mère n’ont jamais pu
le souffrir à cause de ça. Moi, gosse, je ne faisais pas de différence
entre un Espagnol et un Français. Tout le monde se battait. Le plus
fort, à mes yeux, c’était celui qui échappait à la tuerie en gardant le
bon droit pour lui, comme de juste. Plus tard, j’en ai eu un peu de
honte. Ça m’a fait attendre longtemps sans me décider. Mais vous savez,
ce n’est pas le courage qui lui manque à celui-là. Il a fait tous les
métiers pour gagner sa vie chez nous et honnêtement. Il sait se lever de
bonne heure. Il ne perd pas son temps en beaux discours. Il ne raconte
jamais rien. Il ne va pas au café, ne lit pas les journaux, ne s’occupe
pas de politique. Ah! s’il n’était pas tellement jaloux, soupçonneux!
Voyez-vous, quand on n’est pas du même pays, malgré qu’on se comprenne
dans la même langue, je crois que ça ne peut pas s’arranger...
--Que pensez-vous de l’amour, vous, Bouchette, au moins d’après ce qu’on
vous en a traduit.
Elle me répond spontanément, dans une véritable explosion de mépris:
--Ah! quelle sale invention!
--Fichtre! Vous êtes sévère pour la seule chose qui vaille la peine de
vivre, madame Bouchette.
--La seule chose qui vaudrait la peine de vivre, monsieur Alain
Montarès, ce serait d’avoir un bel enfant comme celui que nous avons vu
passer tout à l’heure. Alors, oui, peut-être, _ça nettoierait tout!_
... Qui donc prétendait que la France, épuisée par sa fausse victoire,
comme on l’est par une fausse couche, n’avait plus de cœur au ventre?
Pour dissimuler une légère émotion, je lui fais un solennel salut en
balayant la terre de mon feutre.
--Madame Bouchette, vous êtes une très grande petite fille et si vous ne
savez pas ce que vous dites, vous le dites joliment bien.
Elle est toute rose dans son court tailleur bleu-marine. Son casque de
satin noir lui tombe sur le nez, on ne voit plus que sa bouche
frémissante, toute rouge d’en avoir osé tant. Elle doit rouler des
larmes sous ses paupières dont les franges dépassent les bords de son
chapeau, assorties à la plume couchée. C’est l’oiseau en cage donnant du
bec sur les barreaux de sa prison qu’elle a voulu, raisonnablement,
transformer en nid afin de s’habituer à son esclavage plus ou moins
conjugal.
--J’ai dit une bêtise, murmura-t-elle, j’en conviens, mais c’est vous
qui en êtes cause. Aussi pourquoi me demandez-vous ce que je pense? Il
n’y a pas moyen de vous entendre parler de choses plus drôles que ça?
Vous me donnez des nerfs comme lorsque mes soies s’embrouillent. Si vous
me disiez quand vous ferez mon portrait?
Nous sommes revenus à la voiture. Le chauffeur ouvre la portière avec un
demi-sourire exaspérant. Il devine que ça ne marche pas très normalement
pour le patron. Quel oiseau sauvage ai-je pris dans mes filets, moi, qui
possède par métier le droit de choisir parmi tant de volières? Il doit
me trouver bien ridicule. D’ailleurs, je commence à l’être à mes propres
yeux, ce qui me suffit.
--Bouchette, voulez-vous m’écouter en essayant de comprendre? Je pense
qu’il est temps de s’expliquer en bons camarades, sinon en bon français.
Je ferai votre portrait ensuite, c’est une affaire conclue, même si nous
nous fâchions tout à fait, car votre bouche resterait la merveille de
l’aventure. Bouchette, je suis très malheureux. Une femme que j’ai
aimée, qui m’a aimé, ne m’aime plus. Je m’efforce de l’oublier. Je
voudrais, de temps en temps, passer une heure en la compagnie d’une
créature charmante, à qui je ne ferais nulle peine et qui ne me mettrait
pas trop ses ongles dans la peau, sous prétexte de me donner des leçons
de morale. J’ai horreur des femmes du monde, parce que j’ai horreur du
thé. J’ai encore plus horreur des femmes du demi-monde, parce que je
n’aime pas les mauvais alcools. Je voudrais connaître une femme de race
inconnue. Voulez-vous être celle-là? Si je gagne, à ce jeu dangereux, le
fameux mal dont vous m’exprimiez le plus profond dégoût, il y a encore
un instant, tant pis pour moi. Vous ne serez pas forcée de vous en
apercevoir, car je suis incapable de me plaindre ou de vous brutaliser.
Alors, on peut se rencontrer sans aucune mauvaise intention. Est-ce que
je vous fais encore peur?
--Oh! non, non, réplique-t-elle vivement. Plus du tout. Moi j’ai rêvé
souvent d’un ami qui serait tendre... tenez, tendre comme une amie. Avec
votre figure à l’américaine et vos yeux qui attirent, on vous croirait,
en effet, très gentil, très convenable. Ça me chagrinerait bien de
songer que vous me préparez un piège en me parlant de ce portrait.
Est-ce qu’on ne peut pas peindre ou dessiner dehors?
--Nous y voilà, Bouchette. En principe, non, parce qu’on a des gens
autour de soi et que, généralement, ces gens vous conseillent le jaune
quand on voit rose, ou le contraire. En outre, les attroupements sont
défendus sur la voie publique, la circulation étant déjà fort
compliquée. Et si le froid persiste, il vous faudra consentir à vous
habiller comme tout le monde, ne fût-ce qu’à mettre un manteau, par
exemple.
--Bon! Ça n’est pas difficile. Je vais doubler le mien. J’ai justement
une petite soie bleu pastel, ça ira très bien avec le tailleur et ça
fera plus chic en se retournant...
--Bouchette, regardez-moi un peu en face. Si je vous prêtais un
manteau...
--Puisque vous n’êtes pas marié, où le prendrez-vous, ce manteau?
--Un peintre, ma petite amie, c’est par définition, un magasin de
costume. Si vous veniez chez moi, vous n’auriez que l’embarras du choix,
je vous assure. Mes armoires sont remplies de tout ce qu’une jolie femme
peut imaginer sous le rapport... modes.
--Oui, beau masque, et pour m’habiller, essayer tout ça, il faudra
d’abord que je me déshabille, hein?
--Bouchette, vous me scandalisez!
Elle se penche, me regarde et soupire:
--Donnez-moi des arrhes. Ça se fait quand on ne connaît pas le client.
--Je ne saisis pas...
--C’est simple. Donnez-moi la bouche qui est dans votre carnet, après
j’aurai confiance. Il y aura un commencement d’exécution.
Je ris. C’est que je n’ai pas gardé le carnet sur moi et je lui réponds,
pour gagner du temps:
--Qu’en ferez-vous?
--Je le montrerai à mes amies qui verront bien que vous me prenez au
sérieux. Il y en a qui disent que c’est des inventions pour m’attirer
chez vous.
--Ah! oui, la sale invention que l’on appelle amour, n’est-ce pas? Non,
Bouchette, je ne vous aime pas encore, au moins d’amour.
A ma grande stupeur, au lieu de provoquer une crise de nerfs ou un
débordement de larmes chez cette petite nerveuse, ma réponse, un peu
rude, la fait s’épanouir:
--Ah! Tant mieux! Je sens bien que c’est vrai, et c’est pour ça,
voyez-vous, monsieur Montarès, que vous me plaisez tant. Donnez-moi le
portrait de ma bouche, vite, en signant dessous, bien gros. Ils verront
que vous ne craignez pas de vous compromettre.
Je l’examine attentivement. C’est une honnête petite fille têtue qui,
trop tôt transformée en femme, n’a pas besoin du plaisir ou l’ignore.
Elle est simplement flattée de devenir un modèle.
Je cherche mon portefeuille, j’en tire un carton de bristol, une
invitation à je ne sais plus quelle fête de nuit, dîner, souper, chez le
peintre Carlos Vera. Au dos de ce carton, j’esquisse la tête qui
s’encadre dans une des glaces de la voiture, une tête casquée de satin
noir comme une petite Minerve le serait d’un sombre acier, délicieux
monstre de sagesse et de grâce.
Le plaisir de copier ça m’empoigne. J’ajoute, derrière le casque, la
silhouette d’un cygne majestueux qui vogue sur les lames de verre de
l’étang et ressemble à un grand jouet apparu dans une vitrine. Ah! que
n’ai-je des couleurs, un brin de pastel, un simple crayon rose pour sa
bouche! Tout est fluide, se dégradant du vert pâle jusqu’au blanc
éblouissant de ces ourlets de neige. Les branches onduleuses des arbres,
au lent glissement de l’auto, font de très légères broderies veloutées
sur les moires du ciel d’un gris s’azurant çà et là. Ce n’est pas la
nature, c’est un décor, l’imitant, la corrigeant, la plaçant à notre
portée de pauvres humains falsifiés, stérilisés.
Si Bouchette et moi nous vivions dans une île déserte, elle n’aurait pas
ce qu’elle désire ou croit désirer; cependant, je la consolerais de ses
déceptions. Mais, me consolerait-elle des miennes?
Je montre à Bouchette sa jolie figure.
--Voilà, madame, une première manière. Ce n’est pas ce que je voudrais
réaliser et cela ne vaut rien pour la reproduction, soit dit sans
offenser les instincts sacrés que vous portez en vous! Nous tâcherons de
faire mieux, la prochaine fois. Maintenant, allons goûter.
Après une halte réconfortante dans une pâtisserie, je dépose doucement
la petite fille sur un trottoir de la rue Montmartre. Elle emporte
l’esquisse d’un air triomphant et me la fait signer:
--Surtout, appuyez bien pour que ça se lise facilement, m’a-t-elle
recommandé.