Mon chauffeur cligne de l’œil en m’arrêtant devant la gare Montparnasse.
Il devine, à mon air anxieux, que ce n’est pas un ami que j’attends.
Alors je l’envoie m’acheter des cigarettes d’une marque spéciale qu’il
trouvera difficilement, au moins je l’espère, dans les bureaux de ce
quartier. Cela me laissera le temps de la voir venir sans descendre de
voiture, car il fait vraiment trop froid, malgré le soleil. Il a neigé
cette nuit.
Je suis en retard d’une dizaine de minutes. Dès que le sort m’est
clément, mon fatalisme reprend le dessus. Puisque je dois la revoir,
rien ne presse et pourtant, ce matin, en relisant son billet, je
chantais! Son billet? Ah! ce pauvre morceau de papier quadrillé, coupé
en deux par économie ou manque d’usage, cette enveloppe jaune, trop
large... Mais l’écriture est propre, nette, sans faute d’orthographe,
sinon de français. Il n’y en a pas bien long et il y a ce qu’il faut. Le
rendez-vous courageusement offert. Elle dit: _du côté du départ_. Je ne
découvre rien, du côté du départ, qui lui ressemble. Les femmes passent
vite, les hommes ont le col du pardessus relevé. Personne, certainement,
n’a l’idée, aujourd’hui, de donner un rendez-vous d’amour en pleine rue.
Je descends et je vais chercher sous les arcades. Je trouve... du côté
de _l’arrivée_. Elle est là, debout, contre un pilier, petite silhouette
mince, et je ne sais pourquoi elle me produit l’impression d’une étude
de nu, au crayon, très chargée de traits indiquant des mouvements de
vêtements. Par ce froid dangereux, la gamine est en tailleur bien serré,
bien court, sans manteau. Je l’ai reconnue tout de suite, à sa bouche
qui luit, de loin, comme un point de feu dans l’ombre de cette voûte. La
jolie petite lumière qu’elle émet semble prête à s’éteindre dans la
pâleur du visage.
--Vous êtes folle, ma chère enfant! Sans manteau par ce froid-là? Vous
allez vous enrhumer.
Elle rit, devient plus rose. La fraise de sa bouche fond dans le lait de
son teint.
--Je ne croyais pas que vous viendriez! Je finissais pas me dire que
vous étiez très fâché contre moi. Ah! Je suis bien contente! c’est chic
d’être venu, monsieur Alain Montarès.
Je tressaille en l’entendant prononcer mon nom et ce m’est un plaisir
singulier. Je prends son bras, je l’entraîne. Pourvu que mon animal de
chauffeur, qui flaire une aventure louche, ne voie pas cette fillette en
tailleur de demi-saison par cette température de saison et demie!
--Venez vite, je vous demande pardon de vous avoir fait attendre, mais
c’est un peu de votre faute. Vous m’écrivez: _du côté du départ_, et je
vous trouve juste à l’opposé...
Elle me répond très doucement, avec le sourire:
--Bien sûr. En tournant le dos, ça faisait le contraire.
C’est tellement désarmant que je ris aussi.
Je la pousse dans l’auto et je lui jette sur les genoux une peau d’ours,
tout en guettant le chauffeur qui cherche, lui, des cigarettes
introuvables. J’insiste:
--Pourquoi sans manteau, jolie toquée, puisque vous en aviez un, l’autre
jour?
Je me penche sur ce visage, rose, joyeux, mais un peu crispé.
--C’est parce qu’il ne va pas avec mon tailleur neuf. Au dernier moment,
j’ai pensé que vous ne verriez pas ma robe, si je prenais mon manteau.
Et puis le noir, ça tue le bleu-marine.
Elle préfère, sûrement, se faire tuer par une grippe. Je saisis ses
mains gantées, que je baise le plus respectueusement du monde.
--Coquette! Que diable voulez-vous que ça fasse à votre vieil ami, votre
ami de huit jours, que vous soyez en bleu ou en noir?
Elle murmure, offensée:
--Oh! je comprends bien: c’est pour ma bouche, mais le reste n’est pas
mal non plus. Je veux mon portrait tout entier, moi.
Je crois qu’elle pose des conditions. Ou c’est très naïf, ou c’est trop
précis.
Le chauffeur revient, il n’a aucune cigarette et sent le rhum. Je ferme
la portière en lui indiquant la rue de Rennes, au hasard.
--Où allons-nous, Madame? (J’ajoute, plus bas): Où allons-nous,
_Bouchette?_
Elle éclate de rire et se laisse entourer de mon bras, embrasser, tout
en intercalant adroitement sa joue entre ses lèvres et les miennes.
--Ne me faites plus peur, monsieur Montarès, ou je descends. C’est votre
voiture, ça, ce n’est pas un taxi, alors, c’est presque chez vous,
recevez-moi poliment. Je voudrais tant qu’on ne se dispute pas!
Aurez-vous le cœur de me forcer à descendre par ce vilain froid? C’est
que, moi, je n’aime pas les scènes. On peut très bien s’expliquer sans
se fâcher et si ça ne va pas, on tire, chacun, sa révérence. Pourquoi me
feriez-vous repentir d’avoir confiance, puisque vous avez besoin de moi,
que je vous plais pour un dessin?...
Elle regarde droit, parle si simplement qu’on n’a pas envie, en effet,
de lui gâcher sa joie de petit modèle flatté. Elle semble enchantée de
sa dangereuse escapade. Après tout, maintenant que je la tiens, j’ai le
temps... Amusons-nous à lui faire la cour.
--Bouchette, avez-vous pensé à moi durant cette longue semaine où j’ai
désespéré de vous revoir?
Elle hoche la tête, subitement grave:
--Oui. J’ai songé que j’avais été malhonnête, avec vous, si gentil. Et
puis j’ai parlé de vous à des gens. Ils m’ont dit que vous me faisiez
bien de l’honneur de vouloir me copier pour les illustrés. J’ai des
amies dans la couture qui se sont fichues de moi: «Ton portrait par
Alain Montarès, tu en as de la veine, toi qui es laide!» On me trouve
laide à mon rayon. Je sais bien que je ne suis pas la beauté pour cartes
postales, pourtant j’ai de la ligne et si je voulais être mannequin, je
gagnerais davantage... c’est mon mari qui ne veut pas. Ce matin, en
essayant mon tailleur, je m’aimais tout plein.
--Et le rhume de cerveau?
--J’en ai vu d’autres! Je n’ai pas toujours eu de feu, chez nous, j’ai
jamais rien attrapé.
--Bouchette, vous êtes adorable. Enfin, où allons-nous: théâtre, cinéma,
dancing, goûter, quoi? En attendant... la pose, je voudrais vous
distraire. Vous avez tellement l’air d’une petite fille.
Elle laisse tomber ceci, qui me stupéfie, vu la saison, d’une voix tout
angoissée de désir:
--J’aimerais tant aller à la campagne!
--Vous voulez dire au Bois?
--Oui, pourvu que je puisse voir des arbres et de l’eau... et me
promener _assise_ dans des endroits où on arrive toujours si fatigué,
quand on va les chercher à pied! Paris c’est trop grand et la campagne
c’est trop loin. On reste comme en prison dans son idée de sortir.
Depuis que je suis née, je ne suis jamais sortie de la ville! Et j’ai
toujours eu envie d’aller ailleurs! (Puis elle s’écrie avec une
magnifique inconscience, peut-être pour échapper à son émotion:) Ah!
vous en avez une chance, vous, de pouvoir vous promener sans payer de
taxi.
Je lui tiens les mains.
--Bouchette?
--Monsieur Montarès...
Elle me regarde. Ses yeux de moineau franc sont ingénus et vifs. On ne
sait pas bien si elle plaisante ou si elle dissimule. Tout à coup, deux
perles glissent sur ses joues. C’est la fleur qui dégèle à cause de la
tiède atmosphère de la voiture. Le froid de l’attente, une peine
secrète, peut-être un remords, la tourmentent ou l’humilient; mais tout
cela fond dans la peau d’ours.
--J’ai eu tort de venir, me confie-t-elle à voix basse, j’ai mal fait de
penser à vous. Oui, c’est sûr, il y a quelque chose de changé. Je ne
suis pas assez raisonnable. Ce n’est pas tout à fait de ma faute. Vous
m’avez promis en me donnant votre carte, de tout m’offrir sans rien me
prendre. N’est-ce pas la convention? Est-ce que vous ne pouvez pas avoir
le caprice d’être honnête? Ce ne serait pas banal pour un homme.
Je commence à être effrayé, non pas de ce qu’elle dit, mais de ce
qu’elle espère. En effet, ce ne serait pas banal, si on pouvait _refaire
l’amour_, lui enlever son goût irrésistible pour la viande crue en lui
tendant un petit pain au lait. Sans aucune expérience de la vie, sinon
celle de la normale brutalité de son mari, ou de son amant, elle ne peut
pas concevoir la séduction sous une autre forme. Elle est attirée par la
curiosité d’entrer dans une espèce de féerie dont elle sera la petite
commère accompagnant le compère pour y prendre connaissance de son rôle.
Elle pénètre en plein monde inconnu, mais si elle aperçoit le piège,
l’obscurité d’une proposition ou l’outrage d’un geste, elle se jettera,
comme la première fois, à bas de la voiture. Un baiser par-ci par-là?
Mon Dieu, c’est la menue monnaie de la faute, un péché véniel pour la
midinette qu’elle représente. Le reste? C’est le devoir, le mari ou
l’amant qu’elle aime, à qui elle veut demeurer fidèle, malgré son
avarice, son compagnon de route ordinaire, celui qui marque le pas,
qu’on doit suivre. Moi je lui apprends à danser sur une corde raide.
Là-dessus, on est bien forcé de faire très attention... et puis c’est si
amusant d’avoir le vertige sans tomber!
--Bouchette, je ferai tout ce que vous voudrez. Ayez donc confiance en
moi et revenez me voir souvent. Vous accomplirez une bonne œuvre,
peut-être le miracle. Non, je ne veux pas vous perdre. Je suis même très
fier de vous avoir trouvée. N’ayez pas d’autre nom que celui que je vous
donne et parlez-moi le moins possible de votre époux, le Monsieur
avare...
--Mettez que je n’ai rien raconté de pareil. Vous en avez, vous, une
mémoire! C’est son droit, puisque je suis dépensière. Ça se balance.
Non, je n’ai plus peur de vous. Ce qui arrive, c’est toujours comme en
rêve. D’ailleurs les cartes m’avaient prévenue que je rencontrerais un
prince masqué dans un bal de mi-carême.
Elle se blottit au fond de la voiture, s’arrange un manteau avec la
fourrure d’ours et tend ses jambes, correctement gantées de soie jaune,
hors du fourreau bleu-marine de son tailleur. Il n’y a point de
provocation dans ce mouvement spontané. C’est simplement la sensation
d’être enfin à l’abri, de ne plus avoir froid, de jouir d’une normale
béatitude physique.
Je regarde ses jambes. Jolies, du mollet, un peu fortes de la cheville
et le pied trop large. Si on portait encore des bottines, elle serait
obligée d’adopter une pointure plus grande que celle de ses souliers
découverts. Elles sont tout de même enragées, les filles de notre
peuple, de se chausser comme ça; et avec ces bas universellement de
couleur ocre délavée qui leur font, à elles et aux voisines de
trottoirs, des jambes de Javanaises ou de Peaux-Rouges, elles vont dans
la boue, se mouillent, sont obligées à des raccommodages incessants. Il
est vrai que pour Bouchette cela fait partie de son métier, le
_remaillage_.
Malgré moi, à cause de quelques légères imperfections, je pense aux
jambes de _l’autre_. Je ferme les yeux. Gainées de Chantilly, on voyait
la peau transparaître sous la soie et c’était un rayon lunaire
traversant un nuage, une clarté se ramifiant sous une fumée. Ces
jambes-là, je ne pouvais pas les regarder sans devenir fou. C’était
vraiment, pour moi, l’évocation du temple par ses vivants piliers.
La petite, bercée au doux roulement de la voiture, semble dormir. Elle
réfléchit, se tâte pour bien se persuader qu’elle a rencontré son prince
de mi-carême. Que peut-il se passer dans ce cerveau d’enfant, de
fillette de vingt-trois ans, sans expérience et sans instruction,
n’ayant pour se défendre contre le vice que sa droiture naturelle?
Moralement, elle ignore tout, physiquement elle n’a pas l’idée d’une
puissance de séduction plus élevée ou plus raffinée que celle qu’il lui
a fallu subir la nuit de ses noces, légitimes ou non. Je sais bien qu’on
accuse, en ces cas d’innocence relative, les images de la rue, les
miennes ou celles du cinéma, mais l’ouvrière, la femme du peuple,
a-t-elle le temps de les voir, de les étudier, et si elle n’est pas née
avec des instincts de luxure, voit-elle toutes les voluptés promises
autrement que comme des contes à dormir debout ou des fruits exotiques
hors de prix? Alors? Que faire? Ce n’est pas elle qui a peur, c’est moi.
Je suis devant l’inconnu et n’ai plus le droit de me soustraire à sa
fascination, car j’ai désiré connaître... Il y a quelquefois plus de
lâcheté à fuir une occasion qu’à la déterminer. Fuir l’occasion, mais je
n’y aurais aucun mérite. Je n’y tiens pas. Je serais plus à mon aise,
sans y tenir davantage, si j’avais rencontré une gueuse, une
aventurière, décidée à profiter de toute sa chance et m’entôlant, au
besoin. Ce genre de demi-vertu me gêne comme ces _prenez garde à la
peinture_ vous empêchant de vous asseoir au milieu d’un jardin public,
au moment où vous désirez jouir des charmes du paysage.
A qui me plaindre, si, comme la mariée, l’aventure est trop belle?
Après tout, ce n’est pas mon métier, moi, de remailler la vie!
Allons toujours au Bois.
Le malheur, c’est qu’en France, lorsqu’on a coupé tous les lauriers, on
n’est pas fichu de replanter quoi que ce soit à leur place...