s'était glissé dans la loge où Manon était assise et qui n'avait cessé
de lui parler; je me doutais bien qu'ils traitaient d'affaires qui me
regardaient: mes intérêts pouvaient-ils être mieux qu'entre les mains de
ma chère Manon? Elle me fit bientôt signe de la rejoindre. Nous
quittâmes le bal, quoiqu'il fût encore très bonne heure. Je n'eus rien
de plus pressé que de lui demander si elle avait réussi: elle me
répondit que je n'avais qu'à la suivre et que je serais informée de
tout.
Nous trouvâmes à la porte l'inconnu que j'avais vu si longtemps lui
parler; il me présenta la main pour monter dans sa voiture, Manon y
entra aussi; il nous conduisit dans un appartement qu'il avait à l'hôtel
d'Espagne, dans la rue de Tournon: je n'ai vu de ma vie un homme aussi
tendre et aussi passionné que l'était M. D...; il était devenu amoureux
fou de moi au bal, sans me connaître. Quand nous fûmes arrivés dans son
appartement, il me fit bien voir combien il se trouvait heureux de me
posséder: tous ses mouvements devinrent des transports; il n'y eut point
d'endroit de mon corps qui n'eût part à ses caresses: tantôt je le
voyais à mes pieds me jurer mille fois qu'il m'aimerait toujours;
l'instant d'après, me tenant étroitement serrée dans ses bras, il me
peignait toute sa tendresse, me parlait de la vivacité de son amour et
m'accablait de mille baisers enflammés: trop heureux pour pouvoir l'être
davantage, l'excès de sa flamme s'opposait à son bonheur. J'avais ignoré
jusqu'alors que le trop d'amour fût un obstacle à la jouissance; je
regardais déjà son état comme un affront fait à mes charmes, affront que
les femmes, quelque philosophes qu'elles soient, ne pardonnent jamais.
M. D... s'aperçut d'un petit mouvement de dépit qui m'échappa malgré
moi; son amour en fut offensé. «Ma chère de Launay, me dit-il,
rendez-vous plus de justice et n'insultez point au malheur du plus
tendre et du plus passionné des amants, que dis-je? ce n'en est point
un, puisqu'il n'est occasionné que par l'excès d'une flamme qui fera
toujours mon bonheur. Oui, charmante de Launay, ajouta-t-il, si je
pouvais vous aimer moins, je serais bien plus sûr d'être heureux.»
Ce charme magique, qu'on ne peut définir, enfin cessa; son bonheur, que
je partageais, sut bien, en me détrompant, le justifier. M. D... était
très jeune et avait trop peu vécu pour être dans le cas de manquer aux
femmes d'une façon aussi offensante pour leurs charmes qu'humiliante
pour le coupable. Mille fois pendant le temps que je lui ai appartenu
j'ai goûté autant de plaisir à me rétracter qu'il en avait pris à se
justifier.
Quand il fut un peu plus calme, il me fit part des arrangements qu'il
voulait prendre pour vivre avec moi; il n'avait eu que le temps
d'instruire imparfaitement Manon des précautions dont il était obligé
d'user pour me voir. Il nous dit que sa famille le destinant à l'état
ecclésiastique, il était forcé de demeurer au collège d'Harcourt, où il
faisait ses dernières études; qu'il avait cet appartement pour y venir
de temps en temps faire des parties fines avec ses amis; qu'il voulait
que je l'occupasse; que j'aurais pour voisine la petite Berville, fort
aimable fille que son cousin entretenait; que si sa société pouvait me
convenir, nous ferions souvent des parties carrées; qu'elles étaient
toujours plus libertines et plus amusantes qu'un tête-à-tête: que pour
ce qui était de ma fortune, il voulait en prendre soin et que j'aurais
lieu d'être contente de la façon dont il en agirait avec moi.
J'aurais été très heureuse avec M. D... si j'avais pu lui être plus
fidèle, ou plutôt si j'avais été un peu moins libertine. M. de la V...
commençait à me venir voir bien plus rarement; je ne le voyais plus avec
autant de plaisir et nous n'osions nous dire que nous nous aimions
moins. S'il en coûte pour être inconstant, on s'avoue difficilement
infidèle: erreur de deux amants pour qui l'illusion est encore une sorte
de bonheur et qui voudraient être constants, même après le changement.
Je voyais toujours M. L..., mais comme un mentor et un ancien ami; il me
fallait donc quelqu'un avec qui je pusse partager mon coeur. J'aimais
assez M. D... et j'avoue qu'il aurait eu toute ma tendresse s'il ne
m'avait point entretenue; mais le moyen de convenir d'un goût qu'on peut
soupçonner n'être guidé que par l'intérêt, ou plutôt comment ne voir
qu'un homme et voir toujours le même quand on est d'un tempérament
libertin?
J'avais vu plusieurs fois avec M. L... M. de C..., page de M. le prince
de C...; sa figure m'avait paru aussi intéressante que j'avais remarqué
chez lui de plaisir à me voir. Je formai le dessein d'en faire mon
greluchon; les avances coûtent peu quand on aime et qu'on ne trouve
point de préjugés; je fis ma cour à M. de C..., je voulus lui dire la
première que je l'aimais; ses yeux m'avaient déjà prévenu; ils m'avaient
peint la vivacité de ses désirs; j'y avais lu tout mon bonheur avant que
d'y avoir vu naître le plaisir que lui faisait éprouver l'aveu du plus
tendre retour. Quand une femme a laissé lire dans son coeur; quand le
secret de son âme lui est échappé; quand une fois elle a prononcé un «Je
vous aime», qu'il lui en coûte peu pour couronner l'amour de l'objet qui
a su l'enflammer! M. de C... voulut se mettre à mes genoux; je me jetai
dans ses bras; je l'aimais, pouvais-je trop tôt le rendre heureux? Ma
défaite lui annonça sa victoire. Amour, ce n'est que sous tes étendards
que le vaincu et le vainqueur triomphent. Je lisais dans ses yeux tout
le plaisir que son âme éprouvait et voulait me faire partager; les miens
étaient remplis de ces larmes précieuses que l'amour ne fait verser qu'à
ses favoris; tendresse, désirs, transports, tout nous devint commun; ma
bouche, étroitement collée sur la sienne, lui communiquait tous mes
soupirs; sa langue était un trait qui faisait passer chez moi tout le
feu qui le consumait. Amour, nous avions réuni nos deux âmes pour mieux
sentir tes tendres faveurs; si tu nous avais conseillé de doubler notre
être, c'était pour multiplier nos plaisirs.
M. de C... et moi nous jouissions d'un bonheur tranquille; je goûtais
tous les jours, dans ses bras, tout ce que l'amour accorde de plaisirs à
deux coeurs bien unis; je savais les jours que M. D... devait venir
oublier avec moi les ennuyeuses vérités de la logique; quoique je ne lui
donnasse que deux leçons par semaine, je vis en peu de temps mon élève
en état de bien mieux soutenir une thèse d'amour qu'un système
scholastique.
J'étais trop bien informée des jours de congé pour me laisser surprendre
avec M. de C... S'il l'eût trouvé avec moi, il eût tiré des
conséquences, et il y avait tout à craindre d'un homme qui apprenait à
raisonner juste. M. D... n'était pourtant pas sans inquiétude, ni même
sans soupçon: il avait appris par la petite Berville, avec laquelle je
m'étais brouillée, qu'il venait souvent chez moi un page; il connaissait
trop mon faible pour cet état; mais en même temps il voyait
l'impossibilité qu'il y avait de s'assurer de ma fidélité dans un hôtel
garni, où deux cents personnes avaient le droit d'entrer à chaque
instant.
Il sut déguiser ses soupçons et me proposa d'aller demeurer dans la rue
du Paon: des raisons assez sages l'engageaient à me faire changer
d'appartement; il craignait, me dit-il, de rencontrer quelqu'un de
connaissance dans l'hôtel qui informât sa famille de la vie qu'il menait
avec moi. Je me rendis facilement à une proposition qui, en assurant mon
sort, paraissait perpétuer mon bonheur.
Je fus demeurer dans mon nouvel appartement, ne soupçonnant nullement
que la jalousie eût eu part à la manoeuvre de M. D...; je continuai à
voir M. de C... avec aussi peu de précaution qu'auparavant. L'hôtesse
était gagnée, M. D... l'avait mise dans ses intérêts, elle sut
l'informer de tout. La première fois qu'il me vint voir, il m'en fit de
sanglants reproches. Je voulus me justifier, il me dit, pour me
convaincre, les circonstances, me cita l'heure, le moment et me
dépeignit trop bien M. de C... pour que je pusse soupçonner d'être
trahie par une autre que par la maîtresse de la maison. Je fus forcée de
convenir qu'il était vrai que je le voyais quelquefois, que c'était un
ancien ami, mais que le coeur n'y avait aucune part, et qu'il savait
trop bien qu'il était le seul qui intéressât ce coeur qu'il offensait.
Il me répondit qu'il croyait mon aveu sincère, que mes intentions
pouvaient être fort bonnes et ma conduite droite, qu'il voulait bien
croire que je savais distinguer les droits de l'amant de ceux de l'ami,
mais qu'il ne voulait point de partage, sinon qu'il chercherait un coeur
qui méritât le sien. Je lui promis de ne plus voir M. de C... puisqu'il
lui faisait ombrage, et fus prendre, dès qu'il fut sorti, des
arrangements avec Manon, pour le voir le plus souvent que je pourrais.
Ce petit mouvement de jalousie avait réveillé chez moi un sentiment
qu'une jouissance trop facile aurait bientôt éteint; j'aimais davantage
M. de C... depuis qu'on m'avait fait promettre de m'en séparer; c'était
pour ajouter à mon bonheur que M. D... voulait s'opposer à mes plaisirs.
J'écrivis une lettre à mon amant où je l'informais de tout ce qui
s'était passé et le mettais au fait de ce que nous avions concerté,
Manon et moi, pour le faire entrer sans que l'hôtesse s'en aperçût.
Il se rendit à l'heure marquée dans une petite cour voisine, sur
laquelle une des fenêtres de mon cabinet donnait. Nous avions cru
pouvoir lui procurer une échelle de corde; mais il avait été impossible
à Manon d'en trouver. Mon amant montrait autant d'empressement pour me
venir trouver que j'étais désespérée de ne pouvoir lui en procurer le
moyen.
Nous étions dans le dernier embarras quand l'adroite Manon s'avisa d'un
stratagème qui lui réussit: elle noue les deux draps de mon lit ensemble
et en attache un des bouts à ma croisée. M. de C... fut bientôt dans mes
bras; un peu de difficulté assaisonne le plaisir et le rend plus
piquant. Je passai la nuit la plus délicieuse que j'eusse encore passée
avec lui. Manon, qui ne songeait qu'aux moyens de tromper notre Argus,
le fit sortir le matin avec l'habit de son mari. Nous usions du même
stratagème toutes les fois que nous voulions nous voir. Depuis que
j'avais trouvé le moyen de surprendre la jalouse prudence de mon
hôtesse, M. D... commençait à me voir sans alarmes; ses soupçons étaient
presque évanouis, quand un malheur pensa tout découvrir; sans la
présence d'esprit de Manon, nous étions tous perdus sans ressource.
Après avoir couru toute la nuit avec M. de C... nous étions rentrés nous
coucher à la pointe du jour. Il était deux heures après midi que je
reposais encore dans ses bras; on frappe à ma porte; j'entends la voix
de M. D...; j'appelle Manon, qui se lève à moitié endormie; je lui dis
que nous étions perdus, que c'était mon entreteneur, que j'avais reconnu
sa voix. Le danger pressait; elle ne trouva point de meilleur expédient
que de faire entrer M. de C... dans son lit; elle lui met sur la tête un
mauvais bonnet de laine qui était de la toilette de nuit de son mari et
cache à la hâte ses habits sous sa couverture. M. D... s'impatientait à
la porte et frappait comme un sourd. Manon va lui ouvrir tout en
grondant et en se frottant les yeux. Il demande pourquoi on l'avait fait
attendre si longtemps et que nous n'étions point levées à l'heure qu'il
était: la question était embarrassante; mais Manon manqua-t-elle jamais
d'un prétexte qui eût au moins un vernis de vraisemblance? Elle avait
très bien conduit tout jusqu'à ce moment; elle sut entièrement nous
tirer d'affaire par une maladie supposée: elle dit à M. D... qu'il était
bien maladroit de venir me réveiller; que j'avais eu une colique de
_miserere_ toute la nuit qui lui avait fait appréhender plusieurs fois
pour ma vie et qu'il n'y avait pas plus d'une heure que je reposais; que
m'ayant vue endormie, elle avait aussi voulu aller se coucher; mais
qu'elle n'avait jamais pu rester à côté de son mari qui était rentré le
matin ivre comme un cocher et qui puait le vin au point de ne pouvoir
pas en approcher.
Manon donnait un air de vérité à tout ce qu'elle disait, dont on ne
pouvait se garantir d'être dupe. M. D... fut au lit où était couché son
prétendu mari; et tirant M. de C... par le bras: «Eh bien! bonhomme, lui
dit-il, vous aimez donc à boire? Fi! il est bien mal de venir trouver sa
femme quand on n'est en état que de dormir.»
Si j'ai jamais éprouvé un moment critique de ma vie, ce fut dans cet
instant: dix fois je fus au moment de pousser un cri qui aurait tout
découvert. Je ne revins de ma crainte que quand j'entendis M. D...
s'approcher, sur la pointe des pieds, de mon lit: je vis bien que mon
rôle était de contrefaire la dormeuse; la frayeur que j'avais eue
m'avait mis dans un état très propre à faire valoir le mensonge de
Manon. Il lui dit qu'effectivement il me trouvait bien changée; il
ajouta qu'il avait chez lui une eau dont la bonté était reconnue pour
toutes sortes de coliques, et l'effet immanquable; qu'il allait en
chercher de peur qu'il ne me prît une seconde attaque.
Que je me trouvai soulagée quand je vis M. D... sortir de ma chambre! Je
courus me jeter au col de ma chère Manon; je l'embrassai mille fois,
elle me porta sur le lit de M. de C...; une sueur froide qui s'était
répandue sur tout mon corps avait glacé mes sens; il me réchauffa dans
ses bras; je sentis bientôt une douce chaleur courir dans mes veines: il
semblait que mon amant partageait avec moi son existence: l'amour n'est
jamais si tendre qu'après les alarmes; s'il vous rappelle les dangers
qu'il vous a fait courir, ce n'est que pour avoir le plaisir de vous en
dédommager et de vous faire mieux sentir le prix de ses faveurs.
Nous allions quelquefois, Manon et moi, passer la journée avec M. D...
Quoiqu'il fût dans un collège, il avait trouvé le moyen de nous faire
entrer par une petite porte de derrière sans être aperçues; il n'y avait
que son domestique qui fût dans le secret. L'idée de me voir seule de
femme cloîtrée, avec cinq ou six cents hommes, m'amusait beaucoup: je
jouissais en illusion des droits d'un sultan au milieu de son sérail; je
ne sais, mais j'avais plus de plaisir à être libertine dans la cellule
de M. D... que chez moi. L'ordre, l'espèce d'uniformité qui règne dans
ces sortes de maisons que je m'imaginais déranger, les précautions qu'il
fallait prendre pour jouir sans oser soupirer et pour empêcher que le
lit ne fût indiscret; la singularité, le mystère, tout semblait ajouter
à mes plaisirs; enfin, j'avais la douceur de goûter un plaisir défendu.
Je fus si souvent en retraite que tout fut découvert: le principal fut
informé du sexe de son nouveau pensionnaire; c'était une faute
irréparable, une chose sans exemple, enfin un crime de lèse-cagoterie.
M. D... fut obligé de quitter le collège; malgré toute la disposition
qu'il faisait voir pour l'état ecclésiastique, sa famille jugea à propos
de lui faire troquer son petit collet avec un régiment: il n'y eut que
moi qui perdis au change; un militaire ne vaut point un homme d'église
pour le service d'une femme; il semble qu'il y ait une grâce
particulière répandue sur cet état, attachée à l'habit et entièrement
indépendante de la valeur intrinsèque.
On allait entrer en campagne; le moment de ma disgrâce approchait; M.
D... avait déjà des ordres pour rejoindre; un domestique inconnu
m'apporta un matin une boîte; il me dit qu'il avait ordre de me la
remettre en mains propres et se retira sans vouloir jamais me dire de
quelle part elle m'était envoyée. Je l'ouvris avec empressement; je fus
étonnée d'y trouver un petit carrosse à six chevaux, avec plusieurs
pièces de vers, et un billet où on me marquait que la famille de M. D...
était trop flattée de son choix pour ne pas suppléer au peu de fortune
qu'il me laissait en me quittant; qu'une femme comme moi méritait bien,
au moins, d'avoir un équipage, et qu'on me suppliait d'accepter celui
que l'on était trop heureux de pouvoir m'offrir. Je n'ai jamais pu
savoir qui était l'auteur de cette mauvaise plaisanterie et n'ai point
vu depuis M. D...
Le peu que j'avais pu mettre de côté pendant le temps que j'avais été
entretenue fut bientôt dissipé: je me trouvai une seconde fois dans la
plus grande misère; j'avais tout mis en gage pour subsister; nous étions
dans une saison morte. En été, les parties sont très rares; de plus, la
guerre avait enlevé le peu de militaires qui font vivre les filles,
pendant que les gens riches sont sur leurs terres à récolter de quoi
fournir à leurs folies et les faire briller pendant l'hiver.
Voyant qu'il était inutile de paraître aux Tuileries et au Palais-Royal,
je pris le parti que Manon me conseillait depuis longtemps: il fallait
nous séparer; c'était ce qui m'avait toujours fait différer. J'aimais
Manon plus que moi-même; aussi jamais fille sut-elle si bien se plier à
tous mes caprices et faire réussir toutes mes folies: je la quittai en
lui faisant promettre de rentrer avec moi dès que ma fortune aurait
changé de face. Des arrangements différents, survenus depuis, nous ont
empêchées de nous rejoindre.
Je fus demeurer chez Mme Silvestre, femme du monde, entremetteuse du bon
ton, qui se mêlait de faire faire des parties avec toutes les filles
entretenues de Paris. Mme Silvestre ne recevait chez elle que des filles
jolies, qui se trouvaient endettées pour avoir resté trop longtemps sans
entreteneur; elle commençait par acquitter toutes leurs dettes et s'en
dédommageait ensuite amplement sur le produit des parties qu'elle leur
faisait faire. J'étais dans le cas, je devais et ne possédais rien;
d'ailleurs, on trouve plus facilement chez ces sortes de femmes un
entreteneur, qu'étant condamnée par la misère à habiter un cinquième à
crédit.
Il venait chez Mme Silvestre un homme assez commun dans son espèce:
c'était un vieux financier, mulet chargé d'or, paillard honteux et de
plus vieillard avare; je pouvais même ajouter gros et court, le portrait
n'en serait que plus ressemblant. Ce vieux pécheur avait fait un marché
qui en apparence était très avantageux pour Mme Silvestre, mais qui
l'aurait ruinée à la longue, autant par les essais différents qu'elle
était obligée de faire, que par le temps qu'elle y employait, sans y
pouvoir réussir. Elle n'avait pu encore être remboursée de quantité de
menus frais que l'extinction de chaleur chez M. P... lui avait
occasionnés: le mémoire des balais était un article qui montait très
haut et qui n'avait rien rapporté, tant il était familiarisé avec cet
émétique de la nature.
Mme Silvestre me fit part des conventions qu'elle avait arrêtées et
signées avec ce vieux paillard. Il était tombé d'accord de payer quatre
louis toutes les fois qu'on pourrait lui faire prendre du plaisir; mais
que quand on ne pourrait y réussir, les tentatives seraient gratis et
les frais pour la société des entrepreneurs. Quatre louis étaient bons à
gagner. Quoique M. P... eût été jusqu'alors le désespoir de toutes les
filles qui venaient chez Mme Silvestre, il n'était pas usé au point de
désespérer d'en tirer parti. La première fois qu'il vint à la maison, ce
qui lui arrivait deux fois la semaine, on me le mit entre les mains:
l'air assuré avec lequel je lui promis de gagner son argent lui fit
plaisir; il me dit qu'il serait charmé de le perdre avec moi, que je
portais une figure qui lui promettait d'y réussir. Le bonhomme était
fort en compliments, mais c'était tout; je savais qu'un vieux financier
devait avoir le coeur dur, mais je ne croyais pas qu'il y en eût dont
l'écaille fût à l'épreuve de toutes les caresses d'une jolie femme. M.
P... était un héros en ladrerie; une statue aurait été moins insensible:
le marché qu'il avait fait avait une apparence de générosité dont Mme
Silvestre était dupe: c'était parce qu'il se flattait qu'on ne pourrait
jamais le faire payer, qu'il avait cru ne rien hasarder à tant
promettre. J'étais depuis deux heures avec M. P... et j'avoue que
j'étais au bout de mon latin: je commençais même à désespérer de pouvoir
réussir. Mon ladre s'applaudissait dans le fond de l'âme d'avoir encore
eu une séance gratis, quand je m'aperçus que l'approche d'un jupon de
laine que j'avais ranimait un peu chez lui la nature qui était
insensible à toute autre épreuve.
Dans les grandes entreprises, les choses qui paraissent le moins de
conséquence ne sont point à négliger; c'est au hasard que l'on doit les
trois quarts des grandes découvertes: je fus à la source de la mienne et
fus en peu de temps assurée que la laine était un aimant pour M. P...,
qui attirait à l'endroit indiqué tout ce qui restait chez lui de chaleur
naturelle; c'était déjà beaucoup, mais ce n'était point encore assez
pour gagner son argent; ce n'est qu'à force d'expériences que l'on
parvient. Je remarquai que je perdais en une seconde tous les fruits du
travail d'une demi-heure; en un instant de repos je voyais les plus
belles espérances du monde disparaître et mes quatre louis avec elles;
il n'y avait qu'un mouvement très rapide et continuel qui pouvait les
assurer; pour cela il fallait avoir recours à l'art; j'appelai Mme
Silvestre pour concerter ensemble de quelle façon nous nous y
prendrions. M. P..., qui commençait à croire son marché mauvais, voulait
à toute force s'en dédire; mais malheureusement il avait compté son
argent d'avance; il fallait qu'il prît du plaisir malgré lui ou qu'il
consentît à le perdre.
Mme Silvestre était pleine d'imagination quand il s'agissait de ses
intérêts; elle eut bientôt trouvé un expédient qui nous réussit: c'était
une longue bande de laine dont elle emmaillota le nez du pauvre patient
et à laquelle nous donnâmes un mouvement perpétuel: l'effet répondait à
notre attente; tout réussissait le mieux du monde. M. P..., voyant ses
quatre louis lui échapper, voulut composer; il trouvait l'expédient très
bon, mais un peu cher; il nous proposa une capitulation fort honnête,
mais voyant que nous ne voulions point entendre parler d'accommodement,
il se décida à soutenir l'assaut de bonne grâce; sa défaite fut prompte
et notre vilain soupira autant de plaisir que de regret d'avoir perdu
son argent.
Il y avait déjà quelque temps que je demeurais chez Mme Silvestre quand,
dans un souper que je fis chez Mme La Croix, aussi femme du monde, chez
laquelle j'allais quelquefois, je fis la connaissance de M. le comte de
P... Ma figure lui plut, mon enjouement, un certain fonds de folie qui
me quittait rarement achevèrent de le déterminer à me proposer de
m'entretenir; j'acceptai avec empressement son offre: il remboursa à Mme
Silvestre ce qu'elle avait avancé pour moi et me mit en chambre, rue du
Bouloir. Les commencements de notre ménage furent assez tranquilles; M.
le comte de P... avait pour ami M. L..., grand jeune homme bien fait, de
la plus jolie figure du monde; j'en fis mon amant. L'air d'indifférence
avec lequel M. L... affectait de me parler quand ils se trouvaient
ensemble aidait beaucoup à le tromper; d'ailleurs M. le comte de P... le
croyait trop son ami pour le soupçonner d'une pareille trahison:
l'amitié a un bandeau derrière lequel se cache souvent l'amour. Dans
combien de ménages l'ami de Monsieur est l'amant de Madame! C'est même
le grand art des hommes à bonnes fortunes de savoir, en fêtant l'un,
plaire à l'autre, intéresser un argus, mettre à propos une soubrette
dans ses intérêts et caresser jusqu'au petit chien, de peur qu'il
n'aboie.
M. le comte de P... n'était jamais si content que quand il pouvait me
procurer son ami à souper. Pouvais-je être plus heureuse? Je vivais avec
un homme qui me payait bien, dont l'amitié était intéressée à faciliter
mes plaisirs; j'aimais, j'étais aimée; un bonheur si parfait ne pouvait
pas durer longtemps.
La famille de M. le comte de P..., après lui avoir fait différentes
remontrances qui n'eurent aucun effet, vit qu'il n'y avait point d'autre
parti à prendre, pour l'empêcher de me voir, que de me faire enfermer:
elle obtint un ordre pour me conduire à Sainte-Pélagie. Le moment
affreux de mon enlèvement arriva: j'étais seule chez moi quand je vis
entrer les ministres inexorables de la police, les vengeurs de la vertu;
l'exempt me présenta son ordre et m'ordonna de le suivre. On doute d'un
malheur qu'on croit ne point avoir mérité, même après qu'il est arrivé.
Je tombai à ses pieds, je lui demandai quel était mon crime et quelle
était la satisfaction qu'on en exigeait. Il me répondit qu'en lui
remettant un ordre, on ne l'informait point des raisons, qu'il était
chargé de me conduire à Sainte-Pélagie et que j'eusse à le suivre
promptement. «A Sainte-Pélagie! m'écriai-je, séjour affreux! On veut
donc ma mort?» La douleur m'empêcha d'en dire davantage.