Il me restait une petite douceur dans mon désespoir. L'exempt qui devait

me conduire était le même qui avait déjà été chargé de l'ordre pour

m'enlever en sortant de chez Mme Verne. Je me jetai à ses genoux, je lui

en rappelai l'époque et les circonstances: «Vous êtes l'ami de M. L...,

lui dis-je, vous ne refuserez pas une grâce à une malheureuse qu'il a

tant aimée et pour laquelle il a encore quelques bontés; sauvez-moi de

l'infamie dont tout le monde va être témoin, vous le pouvez; renvoyez

votre suite; je vous suivrai sans escorte: c'est la grâce que j'ose

attendre de vous, dont je serai toute ma vie reconnaissante.» C'est la

première fois peut-être qu'un exempt ait été sensible; l'ami de M. L...

se rendit à mes larmes, il envoya sa troupe devant et je montai seule

avec lui dans la voiture qui devait me conduire: il me promit en route

d'informer M. L... de mon malheur et de travailler avec lui pour me

faire sortir promptement; il voulut bien aussi se charger d'une lettre

pour remettre à mon amant, où je lui faisais part de mon infortune et

l'intéressais par tout ce que l'amour a de plus tendre à solliciter mon

élargissement.

Quelle retraite pour une femme du monde qu'une maison où l'horreur fait

son séjour et où la perte de la liberté est le moindre des malheurs!

L'incertitude de mon sort ne servait qu'à augmenter mon désespoir; je me

crus, dès le troisième jour, oubliée de tout l'univers; je me trouvais

entourée de victimes que la part que je prenais à leur malheur me

peignait aussi innocentes que moi et qui y étaient retenues depuis

plusieurs années, sans espoir d'en jamais sortir: je croyais dans leurs

infortunes lire mon sort; je n'envisageais qu'un avenir éternellement

malheureux: cette idée me jetait dans le dernier désespoir. Tandis que

je m'abandonnais à tout le noir de mes réflexions, M. L... sollicitait

mon élargissement.

M. le comte de P... étant allé voyager, ma liberté n'était plus suspecte

à sa famille: elle fut la première à travailler à me faire sortir. M.

L... vint lui-même m'annoncer un bonheur que son amour lui rendait

commun: j'embrassai mon amant et mon libérateur. Si j'ai jamais goûté

dans ma vie un bonheur bien parfait, ce fut dans cet instant: mon âme

suffisait à peine à goûter tout l'excès de ma félicité; le même moment

qui me rendait ma liberté me mettait dans les bras d'un amant qui

m'adorait autant que je l'aimais.

Je me serais crue indigne de la tendresse de M. L... si j'avais pu me

décider à reparaître à Paris après la sorte d'infamie attachée au séjour

dont je sortais; je ne pouvais la cacher qu'en trouvant un prétexte à

l'absence que je venais de faire.

Je lui proposai de me faire entrer, pour quelque temps, dans un couvent:

il approuva fort mon dessein, et nous travaillâmes à l'exécuter. Il est

vrai qu'on pouvait tirer mille conséquences de mon goût pour la

retraite, mais aucune n'était aussi humiliante que l'aveu de celle que

je venais de faire.

J'entrai à Saint-H..., où je passais pour la femme d'un officier que ses

affaires avaient éloigné de Paris et dont j'attendais le retour dans la

solitude. M. L... passait pour mon frère; on ne pouvait pas trouver

mauvais qu'il vînt me voir très souvent, mais se voir au travers d'une

grille, quand on s'aime beaucoup, c'est aigrir son mal, c'est avoir

toujours présent un bonheur dont on est privé; j'étais bien maîtresse

d'en sortir, mais je voulais qu'on sût dans Paris que j'y étais; je

comptais qu'on serait dupe de mon stratagème: le public ne l'est jamais.

C'était la première fois que je sacrifiais un plaisir réel à un préjugé

imaginaire; aussi j'ai bien juré depuis que ce serait le seul pas que je

ferais dans ma vie par bienséance, ou plutôt par respect pour le mot

chimérique de réputation.

Je n'aurais pas été capable d'un long sacrifice, si je n'avais pas

trouvé le secret de séduire la tourière; elle était ancienne dans son

poste et, par conséquent, au fait d'intrigues; elle me promit de servir

mon amour: elle avait dans la tête tous les mémoires galants des

doyennes de la communauté, elle m'en fit part; c'étaient des conseils

qu'elle me donnait pour conduire mystérieusement et religieusement la

passion que j'avais pour M. L...

L'amour dans un cloître est un enfant gâté: que de soins! que

d'attentions! que de petits riens inventés par la volupté, ignorés des

mondains et qui ne sont connus que dans les couvents de filles! Qu'une

religieuse entend bien tous les petits détails d'une jouissance! qu'elle

est fine dans le plaisir! que de recherches dans les cloîtres! Il semble

que tout, jusqu'à l'air que l'on y respire, soit plus voluptueux.

Quoique pensionnaire, j'avais prié qu'on me permît de porter la robe; je

voulais avoir part aux grâces de l'état. M. L... m'aimait davantage

habillée en religieuse; il me trouvait plus libertine: un voile, une

guimpe, tout prête à l'illusion et fournit au plaisir.

Ma vocation pour l'état monastique augmentait de jour en jour, je

m'accommodais assez bien de la vie de religieuse et je serais longtemps

restée dans ma retraite, si une indisposition qui survint à la tourière

n'avait dérangé toutes les intrigues de la maison. Celle qui fut nommée

pour la remplacer n'avait jamais connu l'amour; il y avait tout à

craindre à lui en parler la première: je fus la moins attrapée. Voyant

que je ne pouvais plus faire entrer M. L... je pris le parti de

reparaître dans le monde, d'autant plus que je voyais bien qu'il était

inutile de vouloir tromper le public. Je fus aux spectacles; on me

trouva plus jolie que je n'étais auparavant; on disait tout bas que le

régime m'avait bien réussi. Je fus plus suivie et plus fêtée aux

promenades, que je n'avais jamais été; tout le monde voulut m'avoir;

j'acceptai M. N..., conseiller au Parlement; je n'étais point riche et

c'était celui qui m'offrait davantage.

M. N... avait toujours fait beaucoup de bien à toutes les femmes qu'il

avait entretenues; il était généreux, il ne me refusa rien et me mit

parfaitement bien dans mes meubles; il avait la réputation d'être

extrêmement jaloux; mais je me flattais de le tromper, ou plutôt de le

familiariser avec les greluchons; enfin, je comptais le mettre au ton de

tous les honnêtes gens qui entretiennent des filles. Il trouva plusieurs

fois M. L... chez moi, sans qu'il parût lui porter ombrage; je crus déjà

M. N... corrigé: comme il ne couchait pas tous les jours chez moi, mon

amant prenait la place les jours qu'il n'y venait point. Il arriva un

jour assez tard, que j'étais à table avec mon amant; il ne parut point

du tout surpris du tête-à-tête, ni formalisé de nous trouver ensemble;

il lui fit mille politesses et me caressa même plus qu'à son ordinaire;

il me dit qu'il venait prendre congé de moi, qu'il partait la nuit pour

aller passer deux ou trois jours à la campagne et me quitta, en me

disant qu'il aurait le plaisir de me voir dès qu'il serait de retour.

Je lui trouvai un air si vrai et si naturel dans tout ce qu'il dit,

qu'il me fut impossible de démêler aucun soupçon de jalousie; mais sa

fausse aisance n'était qu'un piège pour m'attraper plus sûrement: il

avait placé un domestique dans une allée voisine, pour voir si M. L...

sortirait et venir l'en informer; son espion fut lui dire, à deux heures

du matin, qu'il n'était sorti personne. Il se transporta aussitôt chez

moi dans une petite voiture et en déshabillé de campagne; il avait la

clef, il monte et se trouve entré dans ma chambre avant que je m'en

fusse seulement aperçue: il ne parut point plus étonné de me trouver

couchée avec M. L... qu'il ne l'avait été quelques heures auparavant de

nous trouver souper ensemble: il vint s'asseoir sur mon lit, badiner

avec moi. «Comme vous voyez, me dit-il, je suis en habit de voyage et

vais partir dans la minute; je n'ai pas été assez impoli pour passer

devant votre porte sans monter vous dire un petit adieu: il est deux

heures, ma voiture m'attend; je pars, portez-vous bien.»

Je ne savais que penser de la visite de M. N...; son air satisfait,

qu'il avait conservé jusqu'à la fin, amusait autant M. L... qu'il me

paraissait singulier. Je sus malheureusement à quoi m'en tenir deux

jours après: il me fit dire qu'il était de retour de la campagne,

m'envoya proposer de me mener à une vente de bijoux de femmes; il me

marquait qu'il y en aurait, peut-être, quelqu'un qui pourrait me

convenir; que si cela m'arrangeait, il viendrait me prendre dans sa

voiture à trois heures. Je lui fis réponse que je l'attendrais: il me

tint parole. Nous fûmes ensemble à la vente supposée, qui était finie

depuis quinze jours: il me dit que pour réparer son école, il voulait me

mener promener. Nous fûmes ensemble au bois de Boulogne, nous y restâmes

assez tard; il me reconduisit ensuite chez moi, où il se dispensa de

monter, étant engagé, me dit-il, de souper ailleurs. Je monte dans mon

appartement; mais quelle fut ma surprise, en ouvrant la porte, de n'y

trouver que les quatre murailles! M. N... pendant notre promenade, avait

fait reprendre tout ce qu'il m'avait donné: mon lit, mes glaces, mes

bijoux, tout était enlevé: je reçus le soir même une lettre de lui, où

il me marquait que M. L... pouvait présentement coucher avec moi tant

qu'il voudrait.

Mon état était affreux, je restais avec la seule robe que j'avais sur

moi: je fus coucher chez Mme Sylvestre, qui me fit toutes les offres

imaginables et me dit qu'elle serait charmée que je trouvasse un

entreteneur chez elle; que mon second choix serait, peut-être, plus

heureux que le premier. J'aurais été obligée de demeurer une seconde

fois chez elle, si M. le duc de C..., qui avait appris ma disgrâce, sans

en savoir les raisons, ne m'avait fait proposer de m'entretenir. Je

vécus peu de temps avec lui; des raisons assez simples nous séparèrent.

Je voyais dans ce temps-là M. le marquis de L... que je goûtais

beaucoup; il m'offrait de me faire les mêmes avantages: un certain

penchant dont on ne peut rendre raison, le goût du changement qui a

toujours été pour moi un plaisir réel, me décidèrent à quitter M. le duc

de C... pour vivre avec lui. J'avais ignoré jusqu'alors que la constance

pût être quelquefois la source du vrai bonheur. M. le marquis de L...

sut le premier me faire goûter un plaisir réel dans la fidélité;

d'ailleurs, je commençais à être moins folle; mes passions étaient moins

fortes, mes désirs moins vifs; si j'étais encore quelquefois libertine,

c'était plutôt par imagination et par habitude que par tempérament et

par désir. Je lui suis restée plusieurs années fidèle, ou plutôt

trouvant moins de plaisir à lui manquer, je prenais des précautions plus

sages et plus sûres pour le tromper.

Le public commençait déjà à oublier ce que j'avais été: moi-même je

rougissais de mes premières années, quand une idée de libertinage, une

malheureuse étincelle de tempérament, vint trahir la réputation de fille

sage, dont je croyais être jalouse, et m'enlever en même temps M. le

marquis de L... Les hommes ayant fait les lois, pouvaient-elles être à

notre avantage? C'est le lion de la fable qui fait le partage du cerf:

ils nous ont soumis à mille préjugés, dont ils se sont seuls réservé le

droit de secouer l'esclavage: le mot de déshonneur n'est point fait pour

eux; la vertu, ce trésor factice qu'ils ont voulu nous rendre si

précieux, n'est qu'un être imaginaire qu'ils ont inventé pour assurer

leurs plaisirs aux dépens de notre bonheur.

Un joli homme se fait une espèce de point d'honneur d'avoir été

libertin; on ne veut point nous laisser deviner qu'il puisse l'être: une

femme philosophe sur cet article est une femme sans moeurs, une femme

déshonorée dans la société civile. Le plus honnête homme du monde peut

avouer, sans rougir, une intrigue avec une grisette; des passades faites

avec certaines soubrettes ne déshonorent point la liste des bonnes

fortunes d'un homme à la mode. Princes, ducs et marquis entretiennent

publiquement des filles de théâtre; une femme qui paraît au spectacle

avec un acteur serait déshonorée: le préjugé l'a décidé ainsi; l'usage

en a fait une loi, devant laquelle doit plier la raison: tout n'est

qu'inconséquence dans le monde, et tout est faux à notre désavantage.

Nous sommes faibles, on nous attaque; nous cédons, on nous méprise;

voilà les hommes, voilà, sans doute, cet équilibre de raison, cette

justesse dans les idées; avantages qu'ils prétendent avoir seuls, et qui

les ont autorisés à s'ériger en législateurs. Comme mon dessein n'est

point de moraliser, je reviens à mon histoire.

J'appartenais depuis longtemps à M. le marquis de L..., mon bonheur

paraissait d'autant mieux assuré qu'il était plus tranquille: un goût

fondé sur une ancienne connaissance, affermi par une longue habitude, me

permettait de vivre autant que je voudrais avec lui. Une idée libertine,

un moment de tempérament, me fit tout hasarder, fortune et réputation.

Il est des instants où rien ne coûte pour se satisfaire, où la voix de

l'honneur n'est plus entendue, où la vie même ne paraît d'aucun prix

devant une forte passion; la vertu quelquefois se tait: on ne cherche

point d'exemple, quand on ne prétend point se justifier: un aveu que le

préjugé seul rend honteux chez moi n'a point besoin d'excuse. Un

désavantage qu'on retire de la philosophie est d'apprendre à ne point

rougir mal à propos.

J'étais servie par un grand domestique, jeune, bien fait et d'une jolie

figure, dont l'air distingué démentait en tout l'état et la naissance;

ses attentions, le plaisir qu'il prenait à me servir me faisaient assez

voir les impressions que je faisais sur son coeur; ses petits soins

recherchés, ses respects me plurent; tout, jusqu'à son silence, parlait

en sa faveur; je l'aimai, je voulus me satisfaire et le rendre heureux.

Une femme soumise au préjugé, et qui saurait se parer de la théorie du

sentiment, aurait bientôt d'un Lafleur fait un amant déguisé.

Mais ce vain artifice est peu fait pour mon coeur; je ne rougirai point

d'avouer que Lafleur me plaisait, quoique Lafleur. Je ne jouis pas

longtemps d'un bonheur qu'on regardera, peut-être, comme humiliant. M.

le marquis de L... le trouva un jour couché avec moi; il eût pu

sacrifier mon amant à sa vengeance; le mépris fut la seule arme dont il

se servit. J'eus beau lui dire qu'on n'était point infidèle par

libertinage, quand on aimait par sentiment; j'employai inutilement

larmes et prières, la réponse de M. le marquis de L... fut qu'il me

quittait pour toujours et qu'il me méprisait plus qu'il ne m'avait

jamais aimée. La philosophie vint heureusement à mon secours; je sentis

qu'il était aussi humiliant pour elle de chercher à me justifier qu'il

aurait été honteux à mon entreteneur d'oublier l'offense.

Je ne fus pas longtemps sans appartenir à quelque autre; mon heureux

destin, malgré mes traverses et mon inconstance, me faisait trouver des

entreteneurs plus que je ne voulais. M. M..., jeune Américain, succéda à

M. le marquis de L... Je lui ai fait faire en peu de temps la triste

expérience que les richesses du nouveau monde ne sont point inépuisables

quand on aime et qu'on a affaire à une fille maniérée.

Les refus de son banquier mirent fin à son bonheur, en terminant nos

plaisirs: il me quitta pour aller gronder ses économes de ce qu'ils

n'étaient pas aussi industrieux à lui fournir de l'argent qu'il était

habile à le dépenser.

Voilà, madame, ce que vous avez exigé de moi: vous avez voulu savoir le

détail de ma vie, je vous ai obéi.

Présentement revenue de mes erreurs, aussi heureuse qu'aimée, aussi

fidèle que tendre, je goûte tous les instants de ma vie dans les bras de

M. R..., plutôt mon amant que mon entreteneur, un bonheur plus réel et

plus tranquille, une félicité plus parfaite que les erreurs de vingt

années de libertinage ne m'ont procuré de faux plaisirs.

FIN

LE COFFRET DU BIBLIOPHILE

La Secte des Anandrynes. Confession de Mlle Sapho 1 vol.

Le Petit-Neveu de Grécourt 1 vol.

Anecdotes pour servir à l'histoire secrète des Ebugors 1 vol.

Julie philosophe, histoire d'une citoyenne active et libertine 1 vol.

Correspondance de Mme Gourdan, dite la Petite Comtesse 1 vol.

Portefeuille d'un Talon rouge.--La Journée amoureuse 1 vol.

Les Cannevas de la Pâris (Histoire de l'Hôtel du Roule) 1 vol.

Souvenirs d'une Cocodette (1870) 1 vol.

Le Loppine. Texte italien et traduction française 1 vol.

La Belle Alsacienne ou Telle mère, telle fille (1801) 1 vol.

Lettres amoureuses d'un Frère à son Elève (1878) 1 vol.

Poèmes luxurieux du divin Arétin.--Le Tarif des Putains

de Venise 1 vol.

Correspondance d'Eulalie ou Tableau du libertinage de Paris 2 vol.

Le Parnasse satyrique du XVIIIe siècle 1 vol.

La Galerie des femmes, par J.-E. de Jouy 1 vol.

Le Souper des Petits-Maîtres 1 vol.

Cadenas et Ceintures de chasteté 1 vol.

Les Dévotions de Mme de Bethzamooth 1 vol.

La Raffaella 1 vol.

Contes de Jos. Vasselier 1 vol.

Histoire de Mlle Brion 1 vol.

La Philosophie des Courtisanes 1 vol.

Les Sonnettes 1 vol.

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Histoire de Mlle Brion dite Comtesse de Launay (1754) Introduction, Essai bibliographique par Guillaume Apollinaire · 第 4 / 4 段