J'aurais dans cet état passé toute la nuit si Manon, qui était restée

sur la porte pour imaginer quelque stratagème pour me faire sortir,

n'avait aperçu son mari. Elle l'appela, lui fit part de notre

malheureuse aventure et l'envoya chercher M. L..., qui devait être dans

la foire à se promener. Effectivement, il ne tarda pas à paraître; le

mari de Manon l'avait mis au fait de ce qui nous était arrivé. Il

commença par demander aux pages et officiers assemblés ce qu'ils me

voulaient, me fit sortir de ma retraite, en proposant au premier qui le

trouverait mauvais de se couper la gorge avec lui. Sa bravoure me tira

d'affaire. Je sortis sans craindre d'être insultée; je pris un fiacre,

où M. L... entra avec nous, et me fis reconduire chez moi.

Mon étourderie l'avait mis de fort mauvaise humeur; il me traita comme

je le méritais et me dit que, puisque j'avais envie de me conduire

toujours à ma tête, il ne voulait pas davantage entendre parler de moi.

Ses reproches me touchèrent sensiblement; il était facile de voir qu'ils

partaient d'un coeur que j'intéressais et qui m'était attaché. Je ne pus

m'empêcher de pleurer. Ses procédés exigeaient quelque reconnaissance de

ma part: je lui demandai mille pardons. Manon, de son côté, travaillait

à l'apaiser. Il se rendit à mes larmes plutôt qu'à ses sollicitations,

et nous arrivâmes chez moi, la paix faite.

M. L... me quitta bientôt pour aller à ses affaires. Il me promit de

revenir souper avec le marquis. Je fis ressouvenir Manon de ce qu'elle

m'avait promis; elle me répondit que c'était la connaître mal que de la

soupçonner de m'avoir pu oublier, que j'aurais dû lui remarquer plus de

zèle quand il s'agissait de servir mes plaisirs, qu'elle allait

retourner à la foire, où M. de la V... lui avait donné rendez-vous, et

que je pouvais compter, quelque chose qu'il arrivât, de l'avoir à passer

la nuit avec moi.

Je la vis bientôt revenir avec mon cher de la V... Je n'avais pas encore

eu le temps de lui dire combien je l'aimais et je n'avais appris que par

ses transports qu'il m'était toujours fidèle quand Manon vint nous

avertir que quelqu'un montait. Nous n'eûmes que le temps de le faire

entrer dans un cabinet qui me servait de garde-robe. C'étaient M. L...,

et le marquis avec deux de ses amis qu'il m'amenait à souper: ils me

trouvèrent fort triste. Je ne voulus point manger ni me mettre à table,

et ne dis pas un mot pendant tout le repas. Ils furent assez simples

pour attribuer ma mauvaise humeur à l'aventure qui m'était arrivée le

soir et à la leçon que m'avait faite M. L... Elle n'était occasionnée

que par l'embarras où j'étais pour mon cher de la V... Je craignais à

chaque instant quelque curiosité indiscrète de leur part. Un homme qui

m'aurait mieux entretenue que le marquis aurait voulu faire part à ses

amis de ses générosités et leur faire visiter jusqu'à la cave. Une fille

bien meublée fait honneur à son entreteneur. Peu d'hommes

malheureusement sont jaloux de se faire une réputation de ce côté-là.

Je lisais sur leurs figures que, pour peu que je voulusse me livrer et

être folle à mon ordinaire, ils passeraient une partie de la nuit;

c'était justement ce que je craignais et ce qui m'avait fait prendre le

parti de bouder. Mon caprice les ennuya: ils me quittèrent bientôt pour

aller trouver quelque fille qui fût plus disposée à les amuser et à

rire. C'était ce que je demandais. Ils ne furent pas plutôt sortis que

je courus délivrer mon cher prisonnier. Nous nous mîmes à table avec

Manon, qui nous fit beaucoup rire en nous faisant part de tous les

stratagèmes qu'elle avait imaginés pour les faire sortir s'ils avaient

voulu s'entêter à passer la nuit chez moi. Ses ressources étaient

inépuisables, elle fit presque seule tous les frais de la conversation.

M. de la V... et moi, les yeux fixés les uns sur les autres, nous y

lisions toutes les sensations que nos coeurs éprouvaient: tendre

langage, jouissance de l'âme, que vous savez bien peindre tous les

plaisirs que deux amants ont goûtés! Avec quelle volupté vous leur en

promettez de nouveaux! Nous étions trop occupés de notre bonheur pour

rester plus longtemps à table. Mon cher de la V... me porta dans ses

bras sur un autel préparé par l'Amour, asile du mystère et du silence.

Ce dieu serait-il si sûr de triompher s'il nous rendait moins heureux?

Par combien de victoires ne nous fait-il pas oublier une défaite qui est

si nécessaire à notre bonheur? Déjà quatre fois ma bouche, collée sur la

sienne, avait reçu son dernier soupir, et quatre fois par le partage de

mon âme j'avais créé chez lui un nouvel être. Cher amant, il m'en

souvient encore, tu ne recevais la vie que pour m'en faire un nouveau

sacrifice; je n'acceptais ton offrande que pour avoir encore une fois le

plaisir de partager avec toi mon existence. Moments voluptueux,

jouissance précieuse, instants dérobés à la divinité, pourquoi

durez-vous si peu? craignez-vous de vous multiplier aux dépens de notre

être? vous seuls nous attachez à la vie: peut-on regretter de la perdre

par un excès de bonheur!

Épuisés de fatigue et de plaisirs, nous commencions à goûter les

douceurs du sommeil quand je fus réveillée par les cris d'une jeune

chatte que j'avais, dont un gros matou sollicitait les faveurs.

Libertine comme je l'ai toujours été, je fus charmée de trouver un objet

qui me retraçât le plaisir que je venais de goûter: il me semblait avoir

donné à toute la nature le signal du bonheur: tout me paraissait ne

respirer l'amour que pour perpétuer ma félicité. J'éveillai mon cher de

la V... pour qu'il pût partager avec moi un plaisir imaginaire, puisque

nous ne pouvions plus jouir autrement. «Voyons, lui dis-je, des heureux,

puisqu'il ne nous est plus permis de l'être.» Il trouva mon idée bien

folle et prit pourtant plaisir au spectacle.

Il n'est point, je crois, d'animaux dans la nature qui se fassent des

déclarations d'un air d'aussi mauvaise humeur: chaque agacerie

ressemblait à une querelle qui allait se terminer par un combat

sanglant. Le matou contait ses douceurs en jurant, et des coups de

griffe étaient les faveurs dont la belle récompensait sa tendresse. Nous

voulûmes raisonner de leurs amours. M. de la V... tira nombre de

conjectures sur tout ce qu'il remarquait entre ces deux amants. Il me

dit que la résistance que l'on remarquait chez la femelle prouvait

plutôt une sage économie dans le plaisir que peu de penchant à le

goûter. Il prit là-dessus occasion de badiner les femmes sur la facilité

avec laquelle elles se prêtaient au plaisir, me dit que toutes leurs

raisons ne servaient qu'à hâter leur défaite; que, quoique bien mieux

organisées, elles n'entendaient pas si bien leur intérêt quand il

s'agissait de jouir; que c'était toujours être dupe que de s'éloigner de

la nature. Je voulus combattre son argument et lui répondis que la

facilité chez les femmes venait plutôt de la connaissance qu'elles

avaient du plaisir que de leur faiblesse; que c'était être sage de

savoir être heureuse, et que je pensais qu'on ne pouvait trop se

dépêcher de l'être: que si cependant il croyait que la résistance

ajoutât au plaisir, je saurais me faire violence pour multiplier son

bonheur.

Il me prit au mot et me dit que, quoiqu'il commençât à me faire sa cour

dans le moment où les affaires du matou étaient en fort bon train, il me

défiait de résister aussi longtemps que la chatte. J'acceptai le pari,

et pour lui prouver que je répondais de moi, je lui dis que ce serait

l'instant de sa défaite qui déciderait du moment de notre bonheur. Les

agaceries que je voyais faire à ma chatte semblaient me dire que ce

moment n'était pas éloigné. Je crus ne rien risquer à en faire au plus

dangereux des matous. Les yeux fixés sur elle, j'étudiais tous ses

mouvements. Mon cher de la V..., qui se voyait sûr du pari, en lisant

dans les miens qu'elle résisterait trop longtemps pour que je pusse le

gagner, me disait, en riant, que je hasarderais trop: que ma chatte

était bien plus prudente, et qu'il avait bien envie de voir comment je

m'en tirerais. Je sentais à chaque instant que mon pari devenait plus

mauvais, il ne me restait plus qu'une faible lueur d'espérance que je

vis bientôt détruite par l'imprudence du matou. Une patte maladroitement

placée permit à la chatte de se dérober; le matou jura, la chatte donna

des coups de griffe: les cartes se brouillèrent. Je vis bien alors le

tort que j'avais eu de m'engager. Mon cher de la V..., plus adroit que

le matou, ne me permettait pas de m'échapper. Me trouvant prise, je lui

proposai le pari nul. Il me dit que non; mais que si je perdais, il me

proposait ma revanche. Voyant qu'il fallait céder à la force, je voulus

du moins mourir comme je m'étais défendue et périr en Romaine. Le

poignard était levé, je volai au-devant de la mort. Percée de mille

coups, j'adorais, en expirant, le vainqueur qui me les portait: mon âme

était prête à m'abandonner; j'ouvrais une faible paupière pour jouir, en

expirant, du plaisir de mourir vengée. Mon cher ennemi, frappé des mêmes

coups qu'il me portait, semblait même, en triomphant, me demander grâce.

j'entendis bientôt mon vainqueur soupirer; un même instant confondit nos

deux âmes. Quels moments, grands dieux! Pour en connaître le prix, il ne

suffit pas d'avoir joui, il faut avoir aimé. Tendres amants, ce n'est

qu'en vous les rappelant qu'on peut vous les peindre.

Nous employâmes le reste de la nuit à réparer nos forces. Manon entra

très tard dans ma chambre; elle me trouva endormie dans les bras de mon

cher de la V... Elle eut la cruauté de nous réveiller pour nous dire

qu'il était temps de nous séparer, que le marquis ayant fait la vie

pendant la nuit, il pourrait entrer chez moi de meilleure heure qu'à son

ordinaire et que nous serions perdus s'il nous trouvait ensemble.

Nous nous rendîmes à ses conseils. J'embrassai mon cher de la V..., qui

me promit de me venir voir dès le lendemain, s'il lui était possible.

Plusieurs jours se passèrent sans que j'eusse le plaisir de le revoir.

Son absence m'inquiéta. Quand on aime on s'alarme facilement. Je lui

écrivis une lettre que Manon se chargea de lui rendre. Elle apprit à

l'hôtel de C... que M. le prince étant allé à Versailles, il avait été

obligé de le suivre et qu'il devait y rester plusieurs jours: cette

nouvelle fut pour moi un coup de foudre. Quand on aime bien, la

séparation est le dernier des malheurs.

Je proposai à Manon de l'aller trouver. Elle me répondit que, comme le

marquis ne passait pas un jour sans me voir, il ne serait pas facile de

s'absenter sans qu'il s'en aperçût, et que c'était me brouiller avec M.

L... s'il venait à le savoir. Ses réflexions étaient très sages, mais

l'amour se conduit peu par les conseils de la sagesse. J'essayai de

flatter son amour-propre: je lui dis qu'elle avait trop d'esprit pour ne

pas trouver une excuse quand la faute serait faite. La vanité est un

piège dont peu de personnes se méfient. Mon expédient réussit. Nous

fûmes à Versailles. J'étais logée à la Reine de France; je fis dire à

mon cher de la V... de s'y rendre. Il fut aussi enchanté de me voir

qu'il en parut étonné. Il me demanda si le marquis m'avait quittée: je

lui répondis que non, mais que j'avais volontiers consenti à risquer de

le perdre pour avoir le plaisir de le voir, que mes intérêts étaient

bien peu de chose quand il s'agissait de mon bonheur. Nous passâmes

plusieurs jours ensemble, toujours heureux. J'oubliais avec plaisir les

avantages que me faisait le marquis. Le peu d'argent que je possédais

m'obligea bientôt de retourner à Paris. La première personne que

j'aperçus en descendant du pot de chambre que j'avais pris fut M. L...

Il était inutile de chercher à s'excuser: il savait tout. Je voulus

pourtant donner à mon voyage un prétexte de curiosité: ma défaite le mit

si fort en colère qu'il me donna deux soufflets. Ce procédé me rendit

furieuse: je me crus déshonorée à jamais si je n'en tirais vengeance; la

seule qui soit permise à notre sexe est d'exiger des excuses et une

réparation authentique. J'obligeai M. L... à me suivre chez le

commissaire Le Conte; je lui peignis l'offense que j'avais reçue avec

tout le désespoir que m'en prêtait le souvenir. M. L... ne répondait

qu'en disant que j'étais une coquine, qu'il allait, en sortant de chez

lui, me faire enfermer. Manon prit la parole et dit qu'il était vrai que

j'avais été assez malheureuse pour l'aimer, que je portais même dans mon

sein un gage de ma faiblesse et un témoin qui me préparait peut-être une

éternité de regrets. Le commissaire Le Conte, bon homme dans le fond,

fut sensible à l'éloquence de Manon et parut touché de mon état; il

travailla à nous raccommoder. Le premier mouvement de M. L... était

passé: la nature, qui parlait chez lui, le trompait en ma faveur. Il fut

flatté que je le crusse père d'un enfant qui était un gage bien précieux

de la tendresse de mon cher de la V... Il m'était avantageux de ne le

pas détromper: il fallait quelqu'un qui voulût s'en reconnaître père. M.

L... voulait bien s'en charger: il avait plus de droit pour s'abuser que

la plupart des maris qui se trouvent environnés d'une nombreuse famille

sans avoir jamais songé à laisser d'héritiers. De ce moment, son amour

augmenta de moitié; ses attentions pour moi se multiplièrent à l'infini;

la reconnaissance lui donna des droits réels sur mon coeur, et si

quelque chose peut tenir lieu d'un sentiment auquel on ne peut

commander, M. L... n'eut rien à désirer.

Soit que les revenus du marquis fussent diminués, soit que son amour fût

éteint, je ne le vis plus depuis mon voyage de Versailles. Je louai un

appartement dans la rue Jacob, pour y faire mes couches: mon cher de la

V... m'y venait voir de temps en temps. J'avais un goût décidé pour

courir toutes les nuits: je faisais souvent cette partie avec lui et

plusieurs pages de ses amis; nous ne rentrions jamais que le matin.

C'est un goût qui m'a duré dix années de ma vie et qui m'a exposée à

mille aventures nocturnes, les unes plus singulières que les autres. Ce

penchant était si fort chez moi que quand je ne trouvais personne pour

m'accompagner, je sortais seule avec Manon; quelquefois nous

raccrochions pour nous amuser. Il y avait un café, près des Tuileries,

où j'étais fort connue et où je menais mes bonnes fortunes, quelque

heure de nuit qu'il fût. J'aimais assez à boire, et l'aurore me trouvait

souvent le verre à la main.

Je menai cette joyeuse vie jusqu'au moment où je devins mère d'un fils.

M. L... n'eut rien de plus pressé que d'aller, comme père de l'enfant,

se faire inscrire, à Saint-Sulpice, sur un grand livre où l'amour

souvent représente et dont l'hymen fait toujours les frais. Pour faire

les choses plus en règle, il voulut régaler toutes les personnes qui

avaient été employées à la cérémonie. Je vis bientôt arriver chez moi

marguilliers, clercs et les doyens de la confrérie des cocus: ces

messieurs font preuve de cocuage comme d'autres le font de noblesse; il

faut être marié pour être reçu frère et avoir eu plusieurs femmes pour

entrer dans les charges; chaque nouvelle infidélité est un degré qui les

conduit au doyenné. Que l'on verrait de femmes zélées pour l'avancement

de leurs maris si la marche de tous les états était la même que celle de

la confrérie des gens mariés! Que de jeunes époux se trouveraient

étonnés, au bout d'une année de mariage, de se voir parvenus aux

premières dignités!

Toute la sainte légende, commodément attablée, buvait de son mieux.

Manon vint m'avertir que M. de la V... était dans un cabinet pratiqué à

côté de l'alcôve où j'étais; il venait pour voir son fils: je le lui

envoyai. Je voyais d'un côté mon cher de la V... lui prodiguer toute la

tendresse qu'il avait pour sa mère, de l'autre M. L... reforcer les plus

hardis buveurs de la troupe. Ce contraste me fit beaucoup rire; c'était

un tableau de la vie conjugale, où l'amour trouve toujours le secret de

friponner l'hymen.

Relevée de mes couches, je me produisis souvent aux spectacles; je parus

fréquemment aux promenades, manoeuvre qui annonce toujours une fille qui

cherche à se faire entretenir. M. B..., colonel, devina le premier mon

dessein: il me proposa de vivre avec moi. Ses parchemins n'étaient pas

si anciens que ceux du marquis, mais il passait pour jouir de plus de

fortune: libéral, mais sans conduite, devant plus qu'il ne possédait;

gros joueur, aimant passionnément les femmes et la dépense; en un mot,

colonel de toutes les façons. Les offres qu'il me fit tenaient de sa

générosité, mais son peu d'arrangement ne lui permit jamais d'y

satisfaire. Nous convînmes de vingt-cinq louis par mois; il me loua un

appartement dans la rue Château-Bourbon, où je fus demeurer: quoiqu'il

ne m'en ait jamais payé le premier sol, je fus censée lui appartenir

pendant deux mois, toujours dans l'espérance de toucher mes

appointements. Sa façon d'entretenir n'était point ruineuse; aussi

avait-il vingt maîtresses dans Paris qui lui composaient une espèce de

sérail libre. Pendant les deux mois que j'ai eu l'honneur d'être au

nombre de ses sultanes, il ne me fit que deux fois la grâce de me jeter

le mouchoir. Je dois lui rendre une justice: c'est que j'étais aussi peu

gênée avec lui qu'il me payait mal.

Il n'aurait pas été sage à M. B... d'être jaloux et il avait trop

d'esprit pour ne pas respecter son bonheur. Comment d'ailleurs s'assurer

de la fidélité de vingt filles répandues dans les quatre coins de Paris?

Tous les eunuques de la Turquie voudraient en vain en répondre; elles

sauraient bientôt mettre toute leur prudence en défaut et tromper leur

jalouse servitude.

Il n'est quelquefois pas mal que des filles sacrifient quelque chose de

leur intérêt en préférant pour entreteneurs des gens de nom, qui les

paient très mal, à d'honnêtes particuliers qui seraient dans le cas de

faire leur fortune: ceci sert à les faire connaître; elles ont pourtant

l'attention d'en excepter nos bons fermiers, qui ont le pas sur la

naissance. Avoir des gens titrés sur son compte, se faire des

protecteurs d'un certain rang est la manie de toutes les filles qui

veulent être du bon ton. Combien de ces seigneurs qu'elles recherchent

vont distribuer des protections dans les cinq et sixièmes de la rue

Saint-Honoré? N'importe: il est aussi essentiel à une jolie fille qu'on

voie entrer tous les jours chez elle deux ou trois coureurs et cinq ou

six grands domestiques dont la livrée soit de remarque, que d'avoir un

greluchon.

J'avais toujours entendu dire qu'honneurs ne rassasient point; j'en fis

la triste expérience avec M. B... Plusieurs fois je fus vingt-quatre

heures sans manger; et je crois que je serais morte de faim si les

pages, et surtout de la V..., ne m'avaient envoyé leurs portions de

l'hôtel, quand ils ne pouvaient pas la venir manger avec moi: c'étaient

eux tous qui m'entretenaient, et tous jouissaient des droits d'un

entreteneur; tous rivaux heureux et trop amis pour ne pas partager les

mêmes plaisirs. Je ne remarquai jamais entre eux aucun procédé

désobligeant: aussi d'accord dans leur bonheur que tous portés à faire

des folies, il ne nous passa point une idée dans la tête, si

extravagante et si folle qu'elle fût, que nous n'exécutâmes.

Peignez-vous, madame, tout ce que peut imaginer une fille libertine à

l'école de cinq ou six pages.

Un jour de messe de minuit, ils me proposèrent de courir les églises

habillée en page. Qu'une fille a d'esprit sous cet habit! il n'est point

de malice qu'on ne m'eût appris et point d'étourderie dont je ne me

sentisse capable. Manon, qui me connaissait, voulut m'accompagner, de

peur qu'il ne m'arrivât quelque scène où elle fût nécessaire pour me

tirer d'embarras: de plus, elle savait que sa présence m'en imposait.

Nous fûmes à Saint-Sulpice, où je me fis un plaisir de déranger tout le

monde, pour percer à la sacristie. J'y parvins, après avoir fait perdre

patience à cinq ou six dévotes, que mon étourderie empêcha de faire leur

bonjour, par la mauvaise humeur que cela leur occasionna. La bile des

dévots s'échauffe facilement: les confitures et les liqueurs dont ils se

nourrissent sont des matières combustibles qu'ils emploient plutôt pour

réveiller chez eux la nature éteinte par l'excès des plaisirs que pour

réparer les faiblesses occasionnées par des austérités imaginaires dont

ils font parade, et qu'ils font servir de prétexte à leur intempérance.

J'étais à me chauffer autour d'un poêle avec plusieurs apprentis

prêtres. Un d'eux, qui avait la direction de l'encensoir, m'ordonna,

d'une façon impertinente, de me déranger, pour qu'il pût prendre du feu.

Le ton impérieux avec lequel il me parlait me le fit envisager; sa

figure m'était très connue; mais je ne pouvais me le remettre, tant son

ajustement le déguisait; je me le rappelai à la fin; je l'avais beaucoup

vu chez la Verne, où il se donnait pour officier de marine. «Hé,

bonjour, Monsieur le capitaine de haut bord», lui dis-je tout haut, en

lui serrant la main. Mon compliment déconcerta M. le séminariste: il

perdit tout à fait la tête en me reconnaissant, au point qu'il me

répondit: «Mademoiselle, je ne te connais point.» Le mot de mademoiselle

fit beaucoup regarder et rire tout le monde. Mon sulpicien était rouge

jusque dans le blanc des yeux, et son imprudence m'avait mise fort mal à

mon aise: quand je vis mon sexe découvert, je pris le parti de me

retirer, en l'avertissant d'avoir une autre fois plus de politesse pour

les dames de ses amies.

Cette petite aventure m'apprit bien que les honneurs ne sont point ce

qu'ils paraissent. M. le séminariste, qui était le tapageur le plus

renommé qui vînt chez la Verne, ne devait sa bravoure qu'à une perruque

noire et un chapeau retapé, dont il se servait les jours qu'il allait en

bonne fortune.

Je fus retrouver Manon et les pages, à qui je contai l'histoire qui

venait de m'arriver; il n'y eut que Manon qu'elle ne fit pas rire: elle

savait qu'il était moins dangereux de tuer dix sentinelles en faction

que d'insulter un prêtre à son poste. L'habit que je portais, et qui

était très connu, lui faisait tout appréhender. Ses alarmes,

heureusement, ne furent point justifiées, et je n'ai point depuis

entendu parler de M. le militaire tonsuré.

J'attendis encore pendant quelque temps les vingt-cinq louis que M. B...

m'avait promis de m'apporter. Manon, ne le voyant point revenir, me

conseilla de le mettre au nombre de ces seigneurs qui ne paient que de

leur protection et de leur nom, et me conseilla fort de songer à trouver

un autre entreteneur.

Nous étions dans le temps du carnaval: je savais que le bal était un

endroit propre pour faire des connaissances utiles: mon embarras était

que je n'étais pas assez riche pour louer un domino. Je fis part à Manon

de mon dessein et lui proposai de mettre un fort beau collier de grenat

que j'avais en gage. Elle me répondit qu'elle saurait bien me faire

trouver un déguisement, sans avoir recours aux usuriers, et que je

n'étais pas assez riche pour m'en servir.

Manon m'ayant procuré un déguisement, je fus au bal avec elle, joliment

parée: j'étais assez bien faite et j'avais un petit déshabillé de

paysanne élégamment historié, qui faisait encore valoir la finesse de ma

taille. Je fus beaucoup suivie par tous les agréables du bal, qui

étaient désespérés de ne me pas connaître; et je puis dire que j'eus

tout le plaisir du déguisement. Je sentais fort bien que, si je cédais

aux sollicitations qu'on me faisait pour me démasquer, ma cour dans

l'instant diminuerait. La curiosité fait faire au bal les trois quarts

des démarches que l'on y fait. Je voulais jouir le plus longtemps qu'il

me serait possible du plaisir de voir mes rivales humiliées par les

préférences marquées que tout le monde s'empressait à me faire; nous

n'avions mis personne dans le secret; Manon n'était point connue, et moi

je ne l'étais pas assez pour craindre d'être devinée une première fois

que je paraissais au bal.

Histoire de Mlle Brion dite Comtesse de Launay (1754) Introduction, Essai bibliographique par Guillaume Apollinaire · 第 2 / 4 段