Il ne s'agissait plus que de me faire entretenir, et j'y son

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LE COFFRET DU BIBLIOPHILE

HISTOIRE

DE

Mlle BRION

DITE

COMTESSE DE LAUNAY

(1754)

INTRODUCTION, ESSAI BIBLIOGRAPHIQUE

PAR

Guillaume APOLLINAIRE

PARIS

BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX

4, rue de Furstenberg, 4

_Édition réservée aux souscripteurs_

=== Il a été tiré de cet ouvrage ==

========== strictement ============

==== réservé aux souscripteurs ====

10 exemplaires sur Japon Impérial

============ (1 à 10) =============

750 exemplaires sur papier d'Arches

=========== (11 à 760) ============

Nº 174

INTRODUCTION

_L'histoire de Mlle Brion, dite comtesse de Launay_, a été fort mal à

propos confondue par homonymie (_Catalogue remanié du comte d'I***_)

avec l'ouvrage de Gaillard de la Bataille sur Mlle Clairon: _Histoire de

Mlle Cronel, dite Frétillon, etc._[1].

[1] Cf. _Les Chroniques libertines. Histoire de Mlle Clairon, dite

«Frétillon». Réimpression intégrale du pamphlet attribué au comédien

Gaillard de la Bataille; introduction, appendice et notes par Jean

Hervez._ Ouvrage orné de 8 illustrations hors texte, Paris,

Bibliothèque des Curieux, MCMXI.

On ne voit pas bien ce qui a pu donner lieu à une aussi singulière

confusion.

Ce petit roman, dont l'édition originale a paru en 1774 sous le titre de

_Nouvelle Académie des dames_, et sans nom d'auteur, est resté anonyme.

Il contient d'intéressants détails sur des moeurs que nous connaissons

bien; aussi ne faut-il point le lire au point de vue documentaire, mais

plutôt comme une oeuvre littéraire, témoignage un peu timide des grands

efforts que l'on faisait à cette époque pour amener de la liberté, de

l'air, de la vérité, c'est-à-dire de la lumière dans les lettres.

A ce titre, l'_Histoire de Mlle Brion_ mérite notre attention.

Le bon ton qui règne dans cet ouvrage lui donne encore une place à part

dans la littérature de moeurs au XVIIIe siècle, littérature si riche

qu'elle nous servirait facilement à reconstituer l'histoire du temps, si

même les documents originaux et les archives venaient à disparaître.

G. A.

ESSAI BIBLIOGRAPHIQUE

LA NOUVELLE ACADÉMIE DES DAMES OU HISTOIRE DE MLLE B***, D. C. D. L.

CYTHÈRE, 1774.

Pet. in-8 de 92 pp. avec 4 gravures libres, rare.

LA NOUVELLE ACADÉMIE DES DAMES OU HISTOIRE DE MLLE B***, D. C. D. L.

CYTHÈRE, 1776.

In-18 de 120 pp. avec 4 figures libres, rare.

HISTOIRE DE MLLE BRION DITE COMTESSE DE LAUNAY, _imprimée aux dépens de

la Société des filles du bon ton_.

In-12 entièrement gravé, avec de jolies figures. S. l. (1780), rare.

HISTOIRE DE MLLE BRION, HONNÊTE PUTAIN. ARRAS, 1783.

In-12, rare.

HISTOIRE DE MLLE BRION, DITE COMTESSE DE LAUNAY. _A Toulon, chez les

filles du bon ton_.

In-24, s. d., 94 pp., impression allemande de la fin du XIXe siècle, sur

mauvais papier.

[Illustration: HISTOIRE

DE

_MADEMOISELLE_

BRION,

DITE

COMTESSE DE LAUNAY.

_IMPRIMÉE_

aux dépens de la Société des Filles du bon ton.

M. DCC. LIV.]

HISTOIRE DE Mlle BRION

DITE

COMTESSE DE LAUNAY

Quelques traits de ma vie, madame, dont je vous ai fait part sans

conséquence, et qui vous ont paru intéressants; plusieurs anecdotes

singulières dont vous avez été informée par la voix du public, vous ont

fait naître le désir d'apprendre toutes les particularités de ma vie.

Trop sûre de mon obéissance et des devoirs que me prescrit l'amitié dont

vous m'honorez; quand vous m'avez ordonné d'écrire mon histoire, vous

avez peu réfléchi sur ce que me devait coûter le tableau de dix années

de libertinage et l'aveu des erreurs d'une longue jeunesse.

A peine le public, ébloui par le mot chimérique de fille du bon ton,

relevé du titre de comtesse, feint-il d'ignorer mes désordres passés,

que vous m'obligez de déchirer le rideau que j'avais tiré sur mes

premières années. Ce voile, qui n'était plus transparent qu'aux yeux de

quelques amis particuliers, va disparaître; pour vous obéir, madame,

l'illusion va cesser.

Je crains bien que vous ne rougissiez de vos ordres, en parcourant ma

vie. Vous m'avez connue bégayant le sentiment, paraissant aimer les

plaisirs recherchés: si je vous ai paru voluptueuse, c'était par

décence; j'ai toujours été libertine par tempérament. Ne vous formalisez

point si je vous peins le plaisir tel que je l'ai connu, tel que je l'ai

goûté. Je n'ai point vu ce dieu rougir de l'encens que j'ai brûlé sur

son autel. A ses pieds, d'un côté j'ai vu la volupté, de l'autre était

le libertinage: ils encensaient le même dieu, qu'ils servaient

différemment.

Je n'empêche point qu'une nonne qui chante les victoires de son

directeur et ses faiblesses ne peigne Vénus sous le masque de la vertu,

marchant les yeux baissés, le plaisir la suivant en long manteau sous le

chapeau de la réforme. Pour moi, je n'aime point Vénus chargée d'atours:

une simple gaze doit être sa seule parure; et je veux que les amours qui

folâtrent autour d'elle soient nues.

Je passerai, madame, légèrement sur mon origine: je sais trop combien

l'énumération des titres est ennuyeuse, pour en fatiguer le lecteur. Ce

n'est point l'histoire de ma généalogie que je prétends donner, c'est la

mienne.

Ma mère, qui était la première de sa famille, comme elle prenait souvent

plaisir à me le répéter, épousa en premières noces, peu de temps après

ma naissance, Maclou Launay, homme connu sur la place, faisant du bruit

dans Paris, et ayant un carrosse qu'il menait lui-même, c'est-à-dire,

madame, qu'il était phaéton public, moyennant vingt sols par heure. Ma

mère était de ces femmes qui portent et vont offrir dans les maisons les

tributs ordinaires des saisons: bouquetière dans le printemps, on la

voyait l'automne faire des spéculations sur des salades; l'hiver,

calculer les vigiles pour savoir quel profit on pouvait tirer sur les

oeufs frais.

Ma mère introduisit dans la maison un frère que je n'ai jamais regardé

que comme un frère de mère, vu la surprise où son arrivée jeta Maclou

Launay, qui, sollicité par son épouse, voulut bien permettre que ce

prétendu fils portât son nom pour faciliter son avancement; en effet,

peu de temps après il parvint au grade de son protecteur.

Vous connaissez, madame, toute ma famille. Mon frère était placé et je

restais seule à pourvoir quand ma mère vint à mourir.

Agée de quatorze ans et n'apportant rien à la maison paternelle, on

commença à me faire sentir combien je devenais à charge à ma famille.

J'ignorais alors, madame, qu'une jolie figure fût un patrimoine d'autant

mieux assuré qu'on n'en peut manger que le revenu en altérant pourtant

le fonds. Si mon âge, ou plutôt l'ignorance dans laquelle j'avais été

élevée, m'avait permis de le soupçonner, mon père le premier me l'aurait

appris.

Comme je n'avais point d'autre lit que le sien, étant le seul qui fût

dans la maison, je me suis rappelée depuis que le bonhomme avait eu

toutes les peines du monde à se faire au veuvage. J'attribuais alors,

tant j'étais innocente, à l'amitié paternelle des caresses, qui

certainement lui rappelaient les doux moments passés avec Mme ma mère.

Je m'aperçus que les jours qu'il rentrait un peu gris, ce qui lui

arrivait souvent, sa tendresse augmentait. Aussi je puis dire que je

n'ai jamais vu ma mère lui reprocher l'argent qu'il dépensait au

cabaret. Enfin, madame, un bon jour il but tant, devint si tendre et si

caressant que je fus forcée de quitter la maison paternelle.

Le premier usage que je fis de ma liberté fut d'aller trouver une petite

compagne que je connaissais depuis ma plus tendre enfance: elle

s'appelait la Dêpoix. Elle me reçut comme une ancienne amie et me mena

chez son père, qui était commis à la barrière du Cours.

Le bonhomme, dont la cuisine n'était pas des mieux fondées, ayant peu de

contrebandiers pour amis, s'aperçut du tort que faisait un nouvel hôte à

son ordinaire; il pria sa fille de me placer quelque part, sa misère ne

lui permettant pas de me garder chez lui.

La Dêpoix, qui, par son métier de coiffeuse, se trouvait intéressée dans

une espèce de commerce de galanterie, aurait été charmée de me garder

avec elle; ma figure, qui se décrassait tous les jours, lui promettait

de la dédommager amplement des soins qu'elle aurait pris à me former.

Ne pouvant tirer aucun parti de ma jeunesse, vu les ordres de son père,

elle me proposa de me placer chez une dame de ses amies qui m'aimerait

beaucoup, me disait-elle, et qui aurait pour moi les meilleurs procédés

du monde, pourvu que je voulusse me conduire par ses conseils et faire

ce qu'elle me dirait. Je répondis à Mlle Dêpoix que, puisque mon malheur

voulait que j'en fusse séparée, j'aurais pour la personne chez laquelle

elle me placerait les mêmes égards que pour elle-même; qu'elle pouvait

compter en tout sur mon entière obéissance.

Voici, madame, mon entrée dans le monde et l'instant, pour ainsi dire,

où commence ma vie. Peignez-vous une fille neuve au point d'ignorer

qu'elle est jolie, pour qui le mot d'amour est étranger, qui connaissait

presque la pratique du plaisir sans en avoir jamais soupçonné la

théorie; une fille trop ignorante pour savoir rougir, simple par

innocence, et cependant d'une complexion libertine, conduite chez Mme

Verne, qui tenait la maison la plus renommée de Paris.

Vous avez, sans doute, madame, entendu parler de la Verne, qui passait

pour entendre le mieux son métier, qui avait les plus jolies filles,

abbesse d'une maison où séjournait le dieu du libertinage; pour tout

dire enfin, la Pâris de son temps.

Connaisseuse comme était la Verne, vous pouvez penser avec quel plaisir

elle me reçut: une fille de mon âge et de ma figure était un trésor pour

une femme qui aurait vendu le pucelage d'une poupée.

La Dêpoix, qui avait le département de la toilette des grâces qui

composaient son sérail, fut amplement récompensée de ses peines et

toucha, par avance, une somme sur la fortune que je devais faire.

Le premier soin de la Verne fut que mon entrée chez elle fût entièrement

ignorée par ce qu'elle appelait les nouvellistes du sérail,

mousquetaires, pages, gendarmes, qui, de son temps, payaient toujours

fort peu; mais en récompense venaient souvent, restaient très longtemps,

et empêchaient beaucoup de gens de venir s'amuser, comme robins,

financiers, clercs, tous gens tranquilles, que la vue d'un mousquetaire

aurait mis dans le cas de manquer à quelque beauté de la façon du monde

la plus offensante pour une jolie femme.

Je fus à peine entrée chez la Verne qu'elle me conduisit dans une

chambre pratiquée sur le derrière de la maison, entièrement séparée du

corps de logis qu'elle occupait, qui avait une sortie mystérieuse dans

une allée voisine: ce passage n'était connu que de quelques prélats,

intéressés par leur état à n'être libertins qu'avec décence et à prendre

le mystère pour mentor de leurs plaisirs. Par là entraient quelques

paillards honteux, gens de nom, que l'âge n'avait pas plus servi à

corriger que réussi à faire prendre un directeur à leurs femmes, et qui

venaient de temps en temps tenter de faire expirer chez eux le plaisir,

et qui finissaient par essouffler deux ou trois filles à pure perte. On

y voyait aussi quelques singes de la justice, pincés par état, qui

auraient cru manquer à la gravité de la présidence, si dans leurs ébats

ils avaient dérangé l'économie d'une longue perruque d'emprunt, à

laquelle la plupart devaient tous leurs mérites.

La Verne appelait cette chambre son palais des vertus: c'était là qu'en

femme rusée elle cachait les filles soi-disant pucelles, dont la

virginité devait jouer un long rôle, avant que d'être abandonnée aux

hommages du public et de devenir soeurs du sérail.

Sitôt que je fus entrée dans cette chambre, on songea sérieusement à ma

toilette. La Dêpoix voulut se surpasser: elle épuisa son art pour me

rendre jolie, et y réussit. Une figure fine, des yeux vifs, une taille

de nymphe jointe à des grâces naturelles, promettaient une fortune à la

Verne. Elle voulut ce jour-là que je dusse tout aux charmes d'une figure

enfantine et novice sur laquelle brillaient les grâces de la plus tendre

jeunesse. J'avais des yeux qui, par instinct, commençaient à parler le

langage du plaisir, et dans lesquels on voyait naître les désirs. Pour

tout dire, madame, j'étais assez jolie pour ne rien emprunter de l'art.

Un petit déshabillé d'une toile de coton blanc très fine était ma seule

parure. La livrée de l'innocence convenait au rôle que j'allais jouer.

Tendre victime, je n'attendais que le moment d'être conduite à l'autel:

le sacrificateur ne tarda pas à paraître. J'entends un carrosse

s'arrêter dans une petite rue sur laquelle donnait une croisée de ma

chambre. Je mets la tête à la fenêtre, et j'en vois sortir Mme Verne

déguisée en dévote, une soeur de charité passée au bras, suivie d'un

homme enveloppé dans un long manteau noir: je l'entendis nommer M. de

R... J'ai appris depuis qu'il était évêque de B..., prélat libertin, qui

avait été autrefois amant aimé de la Verne, et qui s'en tenait alors

vis-à-vis d'elle au rôle de bienfaiteur. M. de R... l'avait deux fois

fait sortir de Sainte-Pélagie, ce qui avait éternisé son attachement

pour ce saint abbé, dont elle avait toujours gouverné les plaisirs

depuis qu'elle avait cessé de les partager.

Au portrait que je viens de faire, madame, de M. de R..., il ne devait

pas être novice dans une aventure galante: je le vis bientôt paraître.

Il se présenta de la meilleure grâce du monde, loua avec finesse mes

attraits, caressa en protecteur Mme Verne, me fit mille agaceries avec

l'enjouement du bon ton qu'il possédait mieux que le premier

petit-maître de Paris, me proposa de m'emmener avec lui, m'engagea

poliment à entrer dans sa voiture, et me força à trouver du plaisir à la

partager.

En montant il dit: «Faubourg Saint-Germain.» Son cocher savait ce que

cela voulait dire. La Verne, avant que de partir, m'avait, en peu de

mots, instruite du rôle que je devais jouer. En chemin je me rappelais

sa leçon, que j'avais un plaisir secret à répéter. Elle avait fait

éclore chez moi des idées que je cherchais à développer. Je sentais une

chaleur douce courir dans mes veines; une langueur inconnue s'était

emparée de moi: je me sentais oppressée; le coeur me battait; ma langue

se trouvait embarrassée; mes yeux étaient baignés de cette eau précieuse

qui annonce la vivacité des désirs, et qui chez moi n'était l'effet que

de leurs prémices. M. de R... tenait une de mes mains, qu'il serrait

tendrement dans les siennes. Je devinais que ce langage me devait dire

beaucoup et sentais qu'il ne me disait pas assez.

M. de R... me demandait ce qui occasionnait la profonde rêverie où je

paraissais plongée, quand le carrosse arrêta: nous étions arrivés à sa

petite maison. Comme il faisait nuit, il me présenta la main pour

descendre; je le suivis dans un appartement orné par la main des Grâces:

on y rencontrait partout cette sainte mollesse inventée par les gens

d'église, apanage de ses favoris, et qui caractérise si bien un

prédestiné.

M. de R..., aussi recherché dans ses plaisirs que voluptueux libertin,

avait orné cet appartement de peintures propres à faire naître des

désirs et avait fait pratiquer partout des commodités, pour les

satisfaire avec volupté. Dans une alcôve tapissée de glaces, d'immenses

coussins couleur de rose, aussi artistement arrangés que sensuellement

parfumés, offraient un lit couvert d'un dais en forme de coquille; un

grand tableau, où Vénus était représentée dans les bras du dieu Mars,

servait de dossier; Vulcain paraissait dans le fond pour servir d'ombre:

ce tableau se répétait dans tous les trumeaux et variait suivant les

positions différentes des glaces. M. de R..., en me précipitant

doucement sur le lit, me demanda comment je trouvais son petit ermitage,

me dit qu'il se trouverait trop heureux, si je voulais consentir un

moment à partager sa retraite. Sa bouche, qui se trouva collée sur la

mienne, m'empêcha de louer son bon goût. Il lut dans mes yeux ce que

j'avais eu envie de lui répondre et ce qui se passait dans mon coeur: un

soupir confirma son bonheur, en annonçant ma défaite. Déjà je n'ouvrais

plus les yeux que pour rencontrer les siens; nos âmes étaient prêtes à

se confondre. Moments délicieux! jouissance précieuse! oui, vous êtes un

éclair de la divinité. Je le reconnus au feu qui me consumait. Si mon

bonheur eût duré un instant de plus, mon être n'aurait pu y suffire; le

plaisir m'eût anéantie. J'ouvris enfin les yeux pour lire dans ceux de

M. de R... toutes les sensations qu'il éprouvait: une tendre langueur

les tenait à moitié fermés: la volupté satisfaite y était peinte. Nous

fûmes longtemps à nous regarder, sans avoir la force de prononcer une

parole. Il rompit le premier le silence, et ce fut pour peindre son

bonheur. Un baiser enflammé que je lui donnai me tint lieu d'éloquence

et l'assura du plaisir que j'avais eu à le partager.

Il commençait à être tard: M. de R... me demanda si je ne trouvais pas

qu'il fût à propos de se mettre à table, et donna des ordres pour que

l'on servît. Notre tête-à-tête fut des plus gais: des mets aussi

délicatement préparés que proprement servis conduisirent notre souper

très avant dans la nuit: le vin était parfait; nous en fîmes débauche:

on en servit de vingt sortes et je voulus tous les goûter. Au dessert,

M. de R... me parut plus aimable qu'il n'avait encore été: il me trouva

plus folle que jamais; nous éprouvions tous deux cette espèce de délire

qui nous enlève à nous-mêmes, que Chaulieu peint si bien et que la

volupté a inventé pour perfectionner le bonheur des amants. M. de R...

me fit compliment sur ce qu'il me trouvait le regard libertin. Je voyais

dans la vivacité des siens ses forces se réparer et les désirs renaître:

un geste qu'il me fit me confirma que je ne m'étais pas trompée.

Nous nous levâmes de table sans dessein, et nous nous trouvâmes tous

deux dans l'alcôve, sans nous y être donné de rendez-vous et sans savoir

comment nous y étions venus. Le pied me manqua, M. de R... voulut me

retenir, je l'entraînai avec moi; il oublia aussi facilement que son

dessein n'avait été que de m'empêcher de tomber que moi je songeai peu à

l'en faire ressouvenir. Ses transports devinrent plus vifs qu'ils

n'avaient encore été. Il me trouva aussi tendre qu'il me parut

passionné. La nuit se passa dans un torrent de plaisirs, qui ne se

multipliaient que pour nous faire oublier la dernière jouissance, en

nous en procurant une plus délicieuse. Dix fois j'expirai dans ses bras,

dix fois je partageai son âme et voulus lui donner la mienne tout

entière. L'épuisement mit seul fin à notre bonheur, sans avoir pu

éteindre nos désirs. Un sommeil aussi voluptueux que tranquille succéda

aux transports les plus vifs. Ce dieu vint réparer nos forces pour nous

préparer de nouveaux plaisirs.

Il était trois heures après midi quand le bruit d'une porte que l'on

ferma me réveilla. Je fis un cri, M. de R... parut au pied de mon lit

pour me demander ce qui avait occasionné ma frayeur. Je fus fort étonnée

de le voir habillé, prêt à sortir. Il me dit qu'on l'était venu chercher

pour une affaire ecclésiastique qui allait se juger dans le moment, et

où il était indispensablement nécessaire qu'il se trouvât; qu'il n'avait

que le temps de me donner un baiser; que je trouverais sa voiture pour

me reconduire chez Mme Verne, où il ne tarderait pas à se rendre.

Je le vis bientôt disparaître en maudissant les affaires d'Église. Je

jurais intérieurement contre tout le clergé; mais c'était un mal

nécessaire, et de plus, un malheur qu'il fallait oublier.

Combien de femmes de condition, de princesses, disais-je en moi-même, en

pareil cas n'ont pas d'aussi bonnes raisons pour se consoler! Cette

réflexion me divertit et me prouva que j'avais tort de m'affliger. Le

parallèle dans le malheur diminue souvent celui que nous éprouvons. Je

m'habillai promptement et me fis reconduire chez Mme Verne, où j'arrivai

toute consolée.

Je n'ai point vu M. de R... depuis: aussi libertin qu'aimable, aussi

inconstant dans ses goûts, que volage dans ses plaisirs, il n'était plus

fidèle qu'au changement: chaque jour lui préparait un triomphe nouveau,

de nouvelles bergères et différents plaisirs.

Mme Verne, qui savait par une longue expérience, combien la beauté que

l'on ne doit qu'à l'éclat de la grande jeunesse et à un air de fraîcheur

était une fleur passagère, surtout quand on débutait avec M. de R...,

m'avait encore arrangé une partie pour le soir: c'était avec un jeune

conseiller, sénateur, petit-maître, qui depuis longtemps, à ce qu'il me

dit, était au régime des pucelages, non par ordre de la Faculté, mais

par air de fatuité. Je vis le moment qu'il se couchait en longue

perruque, tant il lui en coûtait pour se mettre en bonnet de nuit; et en

honneur il lui était bien pardonnable d'affectionner si chèrement sa

chevelure postiche. Je n'ai vu de ma vie un si laid magot et rien qui

ressemblât tant à un singe malade que mon conseiller en habit de combat.

Son propos était aussi impertinent que sa figure. Je pris le parti

d'être aussi folle et libertine qu'il me parut grave et pincé.

Toute la nuit fut un contraste parfait qui m'amusa beaucoup: un ridicule

quelquefois divertit. Il était très étonné de trouver une novice aussi

façonnée. Celles qui avaient joué ce rôle avec lui avaient pris autant

de peine à le tromper que j'aurais eu de plaisir à lui faire comprendre

qu'il n'était qu'un sot, si sa fatuité ne lui avait pas fait attribuer

mon enjouement au plaisir que je devais ressentir de partager ses

faveurs. Il passa la nuit à nombrer ses bonnes fortunes et finit par se

lever aussi gravement qu'il s'était couché, redevint conseiller et jura

ses grands dieux que c'était le dernier pucelage qu'il prendrait de sa

vie. «Mais, monsieur, lui dit Mme Verne...--Mais, mon enfant, c'est un

métier détestable, la journée d'un portefaix: voulez-vous que je me

fasse arracher les yeux par trente jolies femmes, que cela me met dans

le cas de négliger? Les pucelages gâtent furieusement un joli homme: le

moyen de se remettre à l'ordinaire des bonnes fortunes?» Il finit son

discours par donner dix louis et fut probablement dormir à l'audience.

Je redevins vierge encore pour cinq ou dix personnes, et aurais joué ce

rôle plus longtemps, s'il n'était arrivé chez Mme Verne une petite fille

de la campagne qui devait me remplacer.

Je quittai le séjour de la vertu pour entrer dans la carrière du

libertinage. Je parus au sérail et fus extrêmement fêtée par toute la

maison du roi. Je jouai pendant quinze jours la sultane favorite et

n'eus pas le plaisir de voir une seule fois mes compagnes porter envie à

mon bonheur. Je crois que c'est le seul état dans le monde où les

préférences n'humilient point.

Je fus bientôt au fait de tous les secrets de la maison. Je connus les

noms et surnoms de tous les pages et mousquetaires qui y venaient. Je

vis qu'il était du bon ton de jouer la fille entretenue. Toutes mes

compagnes s'étaient choisi ce que nous appelons entre nous autres femmes

du monde un greluchon, qui est auprès d'un entreteneur ce qu'est un

amant auprès du mari d'une honnête femme; tout n'est que préjugés dans

le monde.

Je m'attachai donc M. de la V..., page de M. le prince de C... Mon choix

était d'une connaisseuse. M. de la V... était un grand jeune homme bien

fait, âgé de dix-huit ans, vigoureusement charpenté, les yeux vifs, des

sourcils noirs et bien arqués, des cheveux bruns extrêmement bien

plantés, aimant passionnément les femmes et étant bien fait pour en être

adoré, joignant à beaucoup d'enjouement un esprit fin et délicat, aussi

sensuel dans la débauche que libertin et aimable dans le plaisir.

Ce n'est point, madame, mon choix que je cherche à justifier: c'est un

tribut que mon coeur se plaît à payer à un homme qui a bien longtemps

régné sur lui, et dont le souvenir me sera toujours précieux.

Il ne s'agissait plus que de me faire entretenir, et j'y songeai

sérieusement. Je puis dire que le titre de fille entretenue me flattait

moins par l'état qu'il me devait donner que par l'espoir d'être toute à

mon cher de la V... Je ne désirais un entreteneur que pour avoir le

plaisir de le lui sacrifier, s'il mettait un instant obstacle à notre

bonheur. Je ne connaissais d'autre bien, d'autre intérêt que celui de

l'aimer et d'en être aimée. Je ne voulais que lui assurer un état et

fixer son goût en servant le mien. Le rôle d'amant auprès d'une femme

qui changeait six fois par jour de mari était aussi peu flatteur qu'il

devenait dangereux. Il était difficile de trouver quelqu'un qui voulût

me payer pour faire le bonheur d'un autre. D'ailleurs, on faisait plus

difficilement son chemin sous la Verne, qu'on ne l'a fait depuis sous la

Pâris. En 1725, le service était plus long qu'en 1750. Il est de temps

en temps des campagnes malheureuses. Nous sommes à peu près dans notre

état ce que sont les surnuméraires dans tous les corps. Grande, jeune,

bien faite, protégée comme j'étais, je ne devais pas tarder à être en

pied. Ce moment désiré arriva plus tôt que je ne le pensais et dans

l'instant où je m'y attendais le moins.

Mlle Manon la Brune, femme du monde entretenue d'une façon douteuse,

avait prié la Verne de lui envoyer une fille pour faire un souper: le

hasard voulut que ce fut moi qu'elle choisît, non comme la plus jolie,

mais comme la moins connue. L'art de la toilette n'était plus une énigme

pour moi. Conseillée par l'amour-propre, je commençais à savoir tirer de

ma figure tout le parti possible et me parer à mon avantage. Une fille

qui cherche à se faire entretenir ne peut jamais mieux employer son

temps qu'à se rendre jolie.

Je prends un fiacre et me rends chez Mlle Manon la brune, où je trouvai

une compagnie fort bourgeoise: M. B..., homme simple, soi-disant

entreteneur de la maîtresse de la maison; du moins qui s'en donnait les

airs, en faisant les honneurs du souper de toutes les façons; une de ses

compagnes; deux amis de M. B... et moi qui devais compléter le troisième

tête-à-tête.

On m'avertit que le dessein de tous les convives était de beaucoup

s'amuser dans cette partie; qu'il y avait à manger pour deux jours, et

qu'on y boirait à gogo. L'orateur finit sa harangue par verser à chacun

une rasade et en sabla deux pour réparer les dépenses d'imagination

qu'il venait de faire.

Bientôt on se mit à table, en se choisissant une voisine. Un train de

derrière de boeuf qui parut fut décrotté avec assez de sang-froid. Les

esprits s'échauffèrent au second service. On vint à parler musique, tout

le monde la savait et chacun détonna une déclaration à sa belle. M.

B..., le héros de la fête, voulut se distinguer en composant un

impromptu de paroles et de musique.

Il compara sa maîtresse à la pleine lune: la rime fut trouvée riche et

la pensée heureuse. On fit aussitôt chorus pour y faire honneur. La

musique fut suivie de compliments, que l'on adressa au génie de la

troupe. Mon voisin me pria très fort de croire que c'était un homme

charmant. M. B... reçut cavalièrement les louanges qu'on lui donna et en

homme accoutumé à avoir de l'esprit.

Quand on fut ennuyé de détonner, on parla sentiment, bonnes fortunes,

plaisirs. Mlle Manon la Brune nous assura qu'elle avait toujours passé

pour une belle jouissance. M. B..., occupé à boire, n'avait pas le temps

de la dédire: elle nous nomma dix amants qui étaient péris au service de

ses charmes, et dix autres qui étaient séchés, en attendant la

survivance.

Le dessert fournit un tableau digne du pinceau de Callot. Les fumées du

vin commençaient à opérer. M. B..., couché dans une attitude très

indécente aux pieds de sa belle, exigeait des preuves publiques de

l'amour qu'il prétendait qu'elle avait été obligée de prendre pour lui

depuis le temps qu'il l'entretenait, et pour l'argent qu'il lui donnait

tous les jours; il ajouta que son bonheur était trop de conséquence pour

qu'il s'en rapportât à lui-même surtout dans l'état où il se trouvait;

que ses amis témoins, il sentirait mieux la douceur d'être caressé; que

pour le beau sexe il le priait fort de ne se point formaliser; que de

plus, il laissait tout le monde libre d'en faire autant.

Il était comique de voir un vieux satyre coiffé d'une serviette

grotesquement chiffonnée, tenant d'une main sa perruque, et de l'autre

se provoquant au plaisir, pour faire honneur aux charmes surannés d'une

nymphe sexagénaire qui, d'une voix cassée, le traitait de lutin et de

petit fripon.

Mlle Manon la Brune, que le vin avait rendue très tendre et qui en

remarquait, avec plaisir, les effets chez M. B... nous dit qu'elle ne

répondait plus de rien: que ces instants étaient l'écueil où toute la

fausse vertu des prudes faisait ordinairement naufrage: qu'une jolie

femme risquait trop à s'engager à être sage vis-à-vis d'un homme aimable

et rompu aux bonnes fortunes comme l'était M. B..., que toutes les

femmes pourraient le promettre: mais qu'il n'y avait que les laides à

qui il fût permis de tenir parole. Ses yeux enflammés, qu'elle tenait

fixes sur le dieu qui l'inspirait, nous promettaient un dénoûment digne

des acteurs. La luxure peinte sur le visage, elle se préparait déjà à

réaliser les fumées du vin qui opéraient chez M. B..., quand le ciel

cessa de l'assister.

M. H... sentait trop la nécessité de sa protection et était trop bon

chrétien pour rien attendre de la fragilité humaine quand la grâce nous

abandonne. En pénitent résigné, il avait cessé l'ouvrage, et les mains

jointes et les yeux fixés vers le plancher, du meilleur de son coeur il

y adressait sa prière. Il avait oublié cette maxime émanée du ciel, si

vraie et si consolante: _Aidez-vous, je vous aiderai_. Mlle Manon la

Brune, dont la morale était un peu plus relâchée, en jurant comme une

bohémienne, nous faisait bien voir qu'elle attendait tout de la vigueur

de son bras et du pouvoir de ses charmes, et secouait le pauvre diable

d'importance, en prétendant qu'il y avait de la malice de la part de M.

B... qui n'en était certainement pas capable, ou que c'était l'effet de

quelque sort jeté sur ses charmes par quelque beauté envieuse. Il n'y

avait que la fée Concombre que l'on pût soupçonner de lui avoir joué un

pareil tour. Enfin, soit que M. B... augmentât en malice, soit que

l'enchantement continuât d'opérer, on lut bientôt sur sa figure qu'elle

avait perdu tout espoir de détruire le charme.

Je vis en cette occasion qu'une Furie sortant des Enfers est moins

terrible qu'une femme d'un certain âge que l'on trompe, après avoir

nourri chez elle un espoir qui, en augmentant, devient d'autant plus

flatteur qu'il s'y est établi avec plus de méfiance.

Mlle Manon la Brune devint furieuse, et dans son désespoir c'en était

fait de M. B...; il eût fini ses jours par un coup de tabouret, sans un

de ses amis, qui fut assez alerte pour parer le coup. La scène devint

alors tragique; la chambre en un moment fut remplie de combattants. M.

B..., qui, effrayé par le cri que j'avais fait, se croyait mortellement

blessé, nous dit qu'il ne voulait pas mourir sans vengeance; et l'épée à

la main, ses culottes sur ses talons, poursuivait sa partie, en côtoyant

prudemment la muraille, dont il avait grand besoin. Nous eûmes le

plaisir de lui voir faire trois fois le tour de l'appartement, lardant

toutes les figures qu'il rencontrait sur les tapisseries et tomber

étouffé, en demandant pardon au Ciel du sang qu'il venait de répandre.

Le combat fini, on transporta dans un cabinet M. B..., qui, se croyant

toujours mortellement blessé, demandait, à toute force, un chirurgien et

le père Auguste, son confesseur. Mlle Manon la Brune s'était retirée

dans sa chambre, où les amis de M. B... l'avaient suivie pour la

consoler. J'ai appris depuis qu'un d'eux avait entrepris de faire sa

paix et avait réparé sa faute avec usure.

L'autre fille, qui avait craint le sort des figures des tapisseries,

avait pris la fuite en voyant M. B... l'épée à la main, sans qu'on ait

pu savoir depuis ce qu'elle était devenue. Je restai donc seule sur le

champ de bataille, où je ne tardai pas à être accostée par la femme de

chambre de Mlle Manon la Brune.

Elle s'appelait Manon. Je vous dirai bientôt, madame, quelle était cette

charmante fille, qui doit jouer un rôle intéressant dans une grande

partie de mon histoire, et à qui j'ai des obligations que je n'oublierai

jamais.

Manon, ennuyée d'une condition dont les profits diminuaient tous les

jours, avait résolu de quitter une maîtresse dont la maison était si peu

achalandée. Dès en entrant, elle avait jeté les yeux sur moi; ma figure

lui avait plu. Elle comptait en peu de temps rétablir ses affaires, si

elle pouvait entrer à mon service. Elle me fit part de ses projets, me

demanda si je ne serais pas charmée de quitter une maison où l'on

passait les plus belles années de sa jeunesse dans la plus honteuse

débauche, sans jamais rien amasser. Je saisis cet instant pour lui

peindre, avec les couleurs les plus fortes, toute l'horreur d'un séjour

où j'étais retenue par la misère. L'amour me rendait éloquente. Comment

ne l'aurais-je pas été? mon bonheur et la gloire de mon cher de la V...

y étaient intéressés. J'acceptai, avec transport, l'offre qu'elle me fit

de venir demeurer avec moi. Il ne s'agissait plus que de faire approuver

tous nos arrangements par sa maîtresse. Nous remîmes à lui en parler

quand elle serait dans son bon sens.

Manon fut lui proposer le lendemain matin. Non seulement elle accepta

avec plaisir un parti qui ne pouvait que lui être avantageux par la

facilité que cela lui donnait de m'avoir chez elle quand elle voudrait,

mais elle s'offrit de nous avancer ce qu'il faudrait pour entrer dans

notre nouveau ménage. Dans l'instant il fut décidé qu'on renverrait à

Mme Verne mon petit bagage, qui consistait en un déshabillé très simple,

et qu'on lui payerait ce que je pouvais lui devoir.

Vous serez, sans doute, étonnée, madame, de m'entendre parler de dettes

contractées chez la Verne, après y avoir demeuré deux mois, fait nombre

de partis dont elle avait touché l'argent et en sortir plus nue que je

n'y étais entrée: c'est le grand art de ces sortes de courtières de la

vertu féminine, vraies sangsues du peuple libertin, d'endetter les

créatures qui leur servent à ruiner la jeunesse; bien plus, en jouissant

du revenu de leurs charmes, elles acquièrent un droit sur leur liberté:

c'est ce qui s'appelle le secret du métier et qui sera toujours une

énigme pour les filles qui en sont la victime. Mme Verne devint furieuse

en apprenant le tour qu'on lui jouait: c'était la condamner à rester

deux années de plus dans le métier que de lui enlever une fille sur

laquelle elle fondait une partie de sa fortune. Elle se transporta chez

Mlle Manon la Brune, employa larmes, prières pour me ravoir, sans

pouvoir rien obtenir. Elle finit par menacer et partit désespérée, en

méditant un projet qui pensa tous nous perdre et dont elle fut la

victime.

J'avais loué une chambre garnie dans la rue de Tournon, où je m'étais

retirée avec ma chère Manon. Je vous ai promis, madame, de vous peindre

cette fille; je vais, en peu de mots, vous la faire connaître. Élevée

dans les intrigues, personne ne savait avec tant d'art faire réussir un

projet, quelque difficile qu'il parût: le désespoir et l'ennemie jurée

de tous les entreteneurs, elle savait gagner leur confiance, devenir

leur confidente et se rendre nécessaire pour les tromper plus sûrement.

Elle joignait à un esprit vif un grand air de douceur, le jeu fin,

intrigante, parfaite: rarement on trouvait sa prudence en défaut; prise

sur le fait, elle ne manqua jamais d'une excuse spécieuse, à qui elle

donnait l'enveloppe de vérité; jamais personne ne trompa si

obligeamment. Enfin, Manon était une fille impayable pour une jeune

personne sans expérience et folle comme j'étais; ayant, de plus, un goût

décidé pour tous les plaisirs brillants, qui exposent une fille d'un

moyen état et dont les entreteneurs ne sont point titrés. Vingt fois

elle eut besoin de toute sa prudence pour empêcher que je ne fusse

enlevée et elle avec moi: c'était toujours le peu de cas que je faisais

de ses conseils qui me mettait dans l'obligation d'avoir recours à ses

lumières et à son expérience.

Comme on a vu que Mme Verne était sortie de chez Mlle Manon la Brune

dans le dessein de se venger par un coup d'éclat, elle tenta peut-être

le projet le plus hardi qui ait jamais été conçu par une femme de son

état et, à la honte de la police, y avait réussi.

Par le canal des protections qu'elle s'était toujours ménagées, elle

avait obtenu un ordre de M. H... pour nous faire enlever toutes trois.

Vous serez sans doute étonnée, madame, de voir la Verne accuser à un

tribunal aussi éclairé une autre femme d'avoir débauché une jeune fille

qui avait fait son noviciat de libertinage dans sa maison, la peindre

avec les couleurs les plus fortes, les plus noires et avec toutes les

nuances de son état et du métier qu'elle faisait; enfin, la Verne

prendre la défense de l'honneur, plaider la cause de la vertu et de

l'innocence, demander justice et l'obtenir: rien pourtant de plus vrai.

L'ordre était lâché: un peu plus de mystère de sa part, nous étions

perdues sans ressource.

La Verne crut sa vengeance trop certaine pour ne pas jouir du plaisir de

l'annoncer. Elle voulait jouer un peu trop tôt le rôle de femme

protégée. Son indiscrétion nous sauva et fut cause de sa perte.

M. L..., que j'avais vu souvent chez elle et qui m'était fort attaché,

vint nous avertir du malheur qui nous menaçait. Il connaissait Manon

depuis longtemps pour fille d'esprit; il savait de plus qu'elle avait

demeuré autrefois chez M. N... Il venait pour concerter avec elle le

parti qu'il fallait prendre.

M. L... connaissait l'exempt qui était chargé de l'ordre. Il fut le

trouver, tandis que Manon agissait de son côté auprès de son ancien

maître. Elle n'eut pas de peine à détromper M. N... dont on avait

surpris l'équité. Il ne crut pouvoir mieux se venger d'une femme qui

était plutôt venue insulter à son pouvoir qu'implorer sa justice qu'en

lui faisant subir la punition qu'elle avait sollicitée contre nous. Il

changea l'ordre et ce fut la Verne qui fut enlevée. Manon voulut avoir

le plaisir de la voir conduire à l'Hôpital: satisfaction humiliante

qu'elle ne put jamais me faire consentir à partager.

A tant d'alarmes succéda un plaisir flatteur que je n'avais pas encore

songé à goûter: c'était de me dire à moi-même: «Je m'appartiens. Enfin,

je pourrai me donner à mon cher de la V..., il me verra avec plaisir, je

l'aimerai sans partage; mon bonheur va être parfait.»

Comme il était de la connaissance de M. L... je le priai de lui

enseigner ma demeure: il me le promit et me dit en partant qu'il me

l'amènerait des le soir même, «Quoi! dès aujourd'hui, m'écriai-je, je

verrai mon cher de la V..., je pourrai lui peindre toute mon ardeur; je

le verrai la partager. Quoi! dès ce soir je lui entendrai dire dans mes

bras; «Oui, ma chère de Launay, je vous adore et n'adore que vous.»

Espoir flatteur, jouissance d'illusion, et qui faites pourtant goûter un

bonheur réel; sensation inconnue aux âmes qui n'ont point véritablement

aimé, vous remplissiez mon âme tout entière: je n'existais plus que par

vous; quand Manon, qui m'avait entendu soupirer, entra dans ma chambre:

je ne lui donnai point le temps de me demander ce que j'avais: je courus

à elle et lui contai tout l'excès de non bonheur, et la forçai à le

partager: elle fut sensible à toutes mes caresses, et me promit de me

servir de tout son pouvoir.

Je fus fort étonnée de voir rentrer M. L... Je lui demandai s'il

m'amenait M. de la V...; il me dit qu'il ne devait le voir que le soir

dans une maison, où il lui avait promis de se trouver; mais qu'il avait

une bien meilleure nouvelle à m'apprendre; qu'en sortant de chez moi, il

avait rencontré un marquis de ses amis qui serait de notre souper; que

c'était un homme à m'entretenir si je voulais un peu le caresser; que

quoiqu'il ne fût pas très riche, il fournirait toujours à la dépense du

ménage; que de plus je serais maîtresse de le garder jusqu'à ce que je

trouvasse mieux: il ajouta que personne ne pouvait mieux m'instruire de

la façon dont il fallait se comporter pour me l'attacher que Manon;

qu'il me laissait avec elle, en m'engageant fort de n'agir que par ses

conseils.

Manon s'aperçut que cette nouvelle ne me faisait pas autant de plaisir

qu'elle aurait dû m'en faire: quoiqu'un entreteneur flattât beaucoup ma

vanité, je craignais qu'elle ne me fît perdre mon cher de la V... Je lui

fis part de mes alarmes; elle me répondit en riant qu'il fallait que je

fusse bien neuve pour croire qu'un entreteneur, quelque ridicule qu'il

fût, pût empêcher une fille d'avoir un greluchon; que la plupart n'en

prenaient que pour ajouter à leurs plaisirs et avoir un sacrifice de

plus à faire à leur amant. Elle me cita mille exemples, me nomma Mlle

C..., fille d'un très grand ton, qui avait deux entreteneurs et quatre

greluchons, et qui les aimait beaucoup tous six; Mlle G..., que tout le

monde entretenait, et qui n'aimait que sa femme de chambre; elle

m'assura même que c'était politique entre les amants; qu'un amour trop

facile s'éteignait bientôt, et qu'on voyait peu de maris plus de trois

mois amoureux de leurs femmes. Elle me conseilla de faire tout mon

possible pour plaire à M. le marquis, et s'engagea à me faire voir

autant que je voudrais M. de la V...

Nous étions encore à prendre des arrangements pour tromper le marquis,

quand je vis entrer mon cher de la V... Je volai à lui et tombai dans

ses bras, sans avoir la force de prononcer une seule parole. Je versais

des larmes de joie, qui exprimaient bien mieux le plaisir que je sentais

de le revoir que tout ce que j'aurais pu dire. Il me tenait étroitement

embrassée, partageait tous mes transports et m'accablait de caresses.

Nous goûtions en un moment tout le plaisir dont nous avions été privés

depuis huit jours que nous ne nous étions vus. Il m'apprit toutes les

démarches inutiles qu'il avait faites dans Paris pour me trouver, sans y

avoir pu réussir. Il me dit qu'il avait été informé du tour que la Verne

avait voulu me jouer; qu'il m'avait cherché nuit et jour pour m'en

avertir et me soustraire aux mains de la police; mais que personne ne

lui avait pu donner de mes nouvelles; que c'était M. L... qui lui venait

d'apprendre le dénouement de cette affaire et le sort qu'elle avait eue;

que c'était à lui à qui il devait le bonheur de me voir.

Nos transports allaient recommencer, quand Manon vint nous avertir que

M. L... et le marquis montaient. Je mis, en peu de mots, mon cher de la

V... au fait de tout. Il approuva fort mes desseins, et me promit de

faire tout son possible pour se contraindre.

L... me présenta M. le marquis de ***, en me priant de vouloir bien le

regarder comme son meilleur ami. C'était un homme de quarante ans, d'une

figure ordinaire, dont les affaires étaient un peu dérangées et le

marquisat en décret, quoiqu'il eût fort peu vécu avec les femmes, et

qu'il n'eût pas assez de fortune pour que l'on lui fît accroire qu'il en

était aimé.

M. le marquis de ***, qui m'avait trouvée de son goût, me proposa, après

souper, de m'entretenir. Il me vanta l'ancienneté de sa maison, me fit

l'énumération de tous ses titres, et finit par me faire une offre qui

tenait de sa misère. Il ne pouvait me donner que six livres par jour,

qu'il s'offrait de me payer tous les matins, n'étant pas assez riche

pour me faire les avances du premier mois. C'était avoir une fille à bon

marché. Mais me trouvant vis-à-vis de rien, il ne me convenait pas

d'être si difficile. De plus, il m'avait dit qu'il ne pouvait pas

coucher chez moi, parce qu'il demeurait avec un oncle très dévot, dont

il héritait, et que pour cette raison il voulait ménager. Cette dernière

condition m'arrangeait assez. J'acceptai son offre: il me donna deux

baisers pour arrhes du marché et me promit de venir prendre la quittance

de son écu le lendemain. J'ai toujours été surprise que M. le marquis de

*** se fût ruiné. C'était l'homme le plus d'ordre que j'aie jamais

connu. Tous les jours il me payait sa dette et n'a jamais manqué d'en

tirer le reçu.

Je passais toutes les nuits dans les bras de mon cher de la V... Chaque

jour voyait notre ardeur augmenter, et nos plaisirs se multipliaient à

l'infini. Nous nous contraignions trop peu pour que le marquis de *** ne

s'en aperçût pas bientôt. Il me fit quelques reproches. Je lui répondis

que six livres ne donnaient point le droit d'être jaloux; que la

fidélité était la vertu la plus chère chez les femmes, et qu'il fallait

autrement payer qu'il ne faisait pour l'exiger. Ma réponse lui parut

cavalière; il en fit part à L... Il savait tous les droits qu'il s'était

acquis sur mon esprit; c'était un mentor sévère que je craignais

beaucoup, parce que j'étais accoutumée à le craindre, et, de plus, un

protecteur nécessaire que j'avais bien intérêt de ménager.

M. L... prit avec d'autant plus de vivacité le parti du marquis qu'il en

partageait l'offense. Il s'était cru jusqu'alors mon greluchon et, de

plus, amant aimé. L'adroite Manon conduisait tout et m'aidait à les

tromper tous deux. Il fut furieux d'apprendre que ce fût un autre qui

donnât de l'ombrage au marquis, et que ses soupçons fussent si bien

fondés. Il vint me trouver, me traita comme la dernière des créatures et

me quitta en me disant que je deviendrais ce que je pourrais, mais qu'il

m'abandonnerait entièrement si je voyais davantage M. de la V... Je fus

tout en pleurs me jeter dans les bras de ma chère Manon. Je lui répétai

tout ce que venait de me dire M. L... et lui confiai toutes mes

douleurs. Elle me dit que j'étais bien folle de m'affliger pour si peu

de chose, que je n'avais qu'à m'habiller, que nous irions à la foire, où

M. de la V... devait se trouver, et qu'elle prendrait avec lui des

arrangements pour nous faire passer la nuit ensemble.

Je regardais Manon avec étonnement. Le sang-froid avec lequel elle

méditait un projet et l'adresse avec laquelle elle le faisait réussir

m'étonnaient toujours. L'expérience m'apprenait tous les jours que rien

ne lui était impossible. Je m'habillai et nous fûmes à la foire, où il

m'arriva une scène qui, sans sa prudence et la bravoure de M. L...,

m'aurait pu coûter la liberté.

J'avais, depuis quelque temps, pris l'habitude de sortir en manteau de

lit, galamment historié, avec un pied de rouge, dont les filles croient

toujours ne pouvoir assez mettre. Manon, qui savait les conséquences

d'un pareil ajustement, me représentait toujours que je la mettrais dans

quelque embarras, et que c'était chercher des aventures qui étaient

toujours très désagréables, puisqu'elles nous faisaient noter à la

police, quand on était assez heureuse pour n'être pas menée à l'Hôpital.

Sa prophétie pensa s'accomplir ce jour-là. J'étais descendue de mon

fiacre et me promenais dans les allées, la tenant accrochée sous le

bras. Plusieurs pages et officiers à qui j'avais refusé la porte, jaloux

de ce que M. de la V... venait chez moi et qu'ils n'y étaient point

reçus, avaient comploté de me boucaner à la foire: c'était le terme dont

se servaient ces messieurs. Ils ne crurent pouvoir trouver une plus

belle occasion: ils me barrèrent le passage. Je voulus retourner sur mes

pas; je me trouvai entourée: chacun alors me lâcha son quolibet. Il y en

eut un plus hardi qui proposa aux autres de m'embrasser tour à tour et

que celui qui baiserait au même endroit payerait une discrétion; et

comme proposant du défi, il voulut en donner l'exemple.

Le bruit que cela occasionna fit assembler beaucoup de peuple: la garde

ne tarda pas à venir voir ce qui arrêtait tout le monde. J'étais

enlevée, si l'adroite Manon n'eût pas profité du jour que la garde

s'était fait pour me faire évader et entrer dans la salle des

Marionnettes, où elle me fit cacher sous le théâtre. Les pages ne

voulant point se retirer, la garde était aussi restée pour voir ce que

cela deviendrait. Le monde s'assemblait de plus en plus, et je puis dire

que mon aventure pensa faire faire la fortune à M. Bienfait, tout le

monde s'imaginant qu'il y avait quelque chose d'extraordinaire dans le

spectacle qu'il donnait.

Cachée sous le théâtre, j'avais déjà entendu trois représentations de la

_Descente de Polichinelle aux Enfers_, pièce dont je me ressouviendrai

par la peur que me fit le héros la première fois qu'il descendit, suivi

d'une douzaine d'autres marionnettes, pour visiter le noir séjour des

ombres: je crus voir arriver toute une escouade de guet pour me saisir;

ma frayeur fut telle que je me jetai à ses pieds pour implorer sa

miséricorde.

Histoire de Mlle Brion dite Comtesse de Launay (1754) Introduction, Essai bibliographique par Guillaume Apollinaire · 第 1 / 4 段