QUESTIONS DE FEMMES

Mahmoud fait ma malle, enveloppant avec un religieux respect, soit dans

un linge lorsqu’ils sont gros et lourds, soit dans un carton rempli de

grains d’avoine lorsqu’ils sont petits et fragiles, les quelques menus

objets,--maigre et fantaisiste butin de ma campagne en Byzacène,--devant

lesquels j’espère me souvenir là-haut, à Paris.

Cependant, sur un coin de table mes yeux parcouraient machinalement un

livre entr’ouvert: les _Annales Tunisiennes_; et j’y lisais ceci qu’en

1823, à Tunis, un jeune boulanger sarde se fit aimer d’une musulmane.

Surpris et dénoncés, la populace furieuse conduisit les deux amoureux au

Bardo. Le boulanger eut le cou coupé; la femme, cousue dans un sac, fut

noyée, et le Maure qui avait servi leur intrigue fut pendu à la porte

Bab-el-Souika... En 1823!

Ceci éveille en moi des regrets, et je m’aperçois, mais trop tard,

qu’envahi par la douceur du climat, distrait par la nouveauté et la

variété des choses, j’ai, voyageur coupable, négligé complétement ou à

peu près ce qui se rapporte au beau sexe. Pas une conquête, pas une

aventure, rien dont je puisse me faire gloire au retour, dans un cercle

d’amis étonnés, avec un air de mystère.

J’avais pourtant des occasions, tout comme les autres, et même l’autre

jour, dans ma déplorable indifférence, j’ai refusé énergiquement

d’assister à une représentation d’almées. Entre nous, le jeu n’en valait

pas la chandelle, de tels spectacles organisés pour nous tournant

immédiatement au cabotinage et perdant la naïveté locale qui en fait

l’originalité et la saveur. D’ailleurs, en ce genre, n’avais-je pas vu

ce qu’il y a de mieux, avec Aubanel et Mistral, à Beaucaire où, naguère

encore, des troupes de saltimbanques tunisiens et turcs venaient

exécuter leurs exercices, ni plus ni moins que si la foire était

toujours le marché de l’Orient?

Résumons pourtant les événements de de ces vingts jours. Peut-être, en

cherchant bien, trouverons-nous quelque chose qui, embelli et amplifié,

pourra paraître d’un suffisant romanesque.

* * * * *

Un riche Juif m’amena une après-midi dans sa maison et m’y régala de

liqueurs douces et de frangipanes à l’eau de roses. Notre arrivée

surprit les femmes en train de chiffonner, accroupies, des étoffes et

des broderies d’or, au milieu d’un salon meublé à l’européenne, avec

deux armoires à glace, deux pianos, deux pendules et une grande quantité

de fauteuils tout neufs et de chaises, sur lesquels on ne s’assied

jamais.

Une fiole à parfums en argent ciselé, posée sur une commode vulgaire,

représentait seule et assez maigrement la couleur orientale.

En revanche, tant que notre collation dura, les curieuses Juives surent

trouver mille prétextes pour monter et descendre l’escalier sans rampe

et tout égayé de faïences qui conduit du salon aux étages supérieurs. La

contemplation prolongée de cette échelle de Jacob avec son va-et-vient

d’anges femelles aux sourcils rejoints, aux yeux ardents et doux,

revêtues, pour comble de tentation! du paradoxal costume que j’ai déjà

eu l’occasion de décrire, me plongea, pourquoi craindrais-je de

l’avouer? dans le plus troublant et le plus agréable des rêves. Mais

tout se passa en songeries: je n’y gagnai que le droit de saluer la mère

et les filles, quand plus tard je les rencontrais par les rues.

* * * * *

Une autre fois, il me fut donné de voir une jeune Arabe quittant son

voile devant moi. C’était chez des amis: une vieille qui venait chaque

semaine laver à grande eau, comme c’est la coutume, les carreaux des

escaliers et des corridors, avait bien voulu nous montrer sa fille dans

tous ses atours. La fille avait quatorze ou quinze ans; mais, là-bas,

une enfant de quatorze ou quinze ans commence à ressembler

singulièrement à une femme.

Je pus observer de près et en détail cet amusant costume à peine entrevu

entre les plis de la m’laffah blanche ou noire dont les Soussaines

s’enveloppent. Mes yeux d’infidèle se régalèrent à contempler les bijoux

en argent,--broches, pendants, colliers, bracelets, anneaux de

pied,--barbares, compliqués et lourds comme des bijoux d’idole; la

souria, chemisette de crêpe uni à manches transparentes qu’il est de bon

ton d’appeler kmedja, la farmla qui est un gilet ouvert chargé de

boutons et de broderies, la djebba courte et mi-partie, la douka ou

petit casque d’or pareille au bonnet recourbé des dogaresses, et le

caleçon, le séroual, moins impudique que celui des Juives, mais encore

suffisamment plastique, et les chebrellas au bout élargi, où sont à

l’aise les pieds nus frottés de henné. Ajoutez de grands yeux, un teint

pâle et mat, cette démarche nonchalante, voluptueusement balancée, où se

combinent en un irritant mélange la coquetterie avec le dédain, et

certes vous comprendrez, si sa bien-aimée ressemblait à cette

fillette-là, que l’infortuné boulanger sarde ait affronté le yatagan.

* * * * *

Aujourd’hui, on ne risquerait plus grand’chose,--tant les mœurs se sont

adoucies!--pas même la trique d’un mari jaloux. C’est pour cela

peut-être que les aventures ont si peu d’attrait, depuis qu’elles se

résument fatalement pour l’étranger en quelque banale et répugnante

entremise.

Je n’ai jamais bien compris l’agrément de ces amours exotiques

improvisées. Que dire, même en supposant qu’on sache un peu d’arabe, à

des femmes dont toute l’occupation consiste à se peindre les ongles et

les yeux, si elles sont riches; pauvres, à préparer le messous sucré

fait de beurre, de dattes et de raisins secs, à laver, à coudre, puis à

courir les hammam et les cimetières, à s’entre-visiter par le chemin

aérien des terrasses pour causer de mariages, de fiançailles, de

querelles conjugales, ou de quelque étoffe nouvelle apportée par un

marchand roumi. Leurs grandes disputes, c’est quand le mari a une

concubine à la maison, et que, la concubine voulant porter la soie, la

femme légitime prétend lui imposer la laine; leur grande affaire, c’est

de mander le médecin maure, afin qu’à l’aide de remèdes mystérieux il

réchauffe l’affection maritale toujours, en ces pays de polygamie,

légèrement languissante.

A Tunis autrefois (peut-être en est-il de même aujourd’hui), les femmes

de la haute classe s’occupaient de vague politique, et, grâce aux

complaisances de quelques marchandes à la toilette, poursuivaient de

cancanières enquêtes les faits et gestes des Européens.

Mais ici, il n’y a que des créatures enfantines et résignées, que leurs

maris méprisent, aussi durs pour elles qu’ils se montrent galants et

dépensiers pour la maîtresse du dehors dont elles n’osent même pas être

jalouses.

* * * * *

Elle est charmante, certes! la fille de la vieille laveuse d’escaliers.

Avec ses regards inquiets et doux, sa parure aux couleurs voyantes, elle

me fait l’effet d’un bel oiseau. Mais, comme le disait un sacripant de

ma connaissance qui a sur les femmes d’Orient des idées remarquablement

musulmanes, à tant faire que d’aimer ces oiseaux rouges et bleus, il

faudrait être le Grand Turc et en avoir sa pleine volière!

Vingt jours en Tunisie · 第 35 / 39 题