CHOSES TRISTES

J’éprouve de l’ennui à l’idée que dans trois jours il me faudra quitter

Sousse; pourtant, je voudrais déjà être parti: cette impression, amère

et douce comme certains adieux, jette sur le paysage éclatant un voile

de mélancolie. Le hasard lui-même, les rencontres semblent vouloir se

mettre au diapason de mon âme; décidément elle s’attriste en prévision

de mon départ la chère cité barbaresque au ciel rose traversé d’oiseaux,

où, dans l’enthousiasme de l’arrivée, pour ne pas troubler un ensemble

harmonieux et joyeux, je rêvais, adoptant turban et djebba, de

m’habiller de couleur tendre...

* * * * *

Hier soir, j’étais monté sur le plateau, derrière les dunes, par la

large route sablonneuse et jaune qui s’en va du côté d’Hammamet. Les

cigales chantaient, le soleil se coucha, et, dans ce moment d’infinie

splendeur qui précède l’arrivée rapide du crépuscule, le Zaghouan,

devenu d’une éblouissante transparence, parut se volatiliser et

disparaître dans un poudroiement de soleil rouge. J’étais au milieu des

ruines d’Hadrumète, sol antique, bouleversé, tombeau d’une ville

ensevelie, dont l’écroulement silencieux se continue après des siècles,

avec des effondrements ronds où la terre descend d’un bloc entraînant

les oliviers centenaires qui continuent à verdoyer au fond de ces

fosses. Soudain, je m’arrêtai: un puits énorme, sans margelle, s’ouvrait

devant moi. Et, dans le mystère de la nuit tombante, ce puits au fond

duquel--reflet du ciel sur l’eau invisible--flottait une lueur,

m’effraya. Je n’osai pas aller plus loin, et ne me sentis rassuré qu’en

retrouvant la route jaune et en répondant au rauque salut d’un bon Arabe

qui rentrait des champs derrière son bourriquot.

A gauche, un enclos blanc en maçonnerie; tout autour, sous les oliviers,

des masses sans forme, un ruisseau de pourpre coagulée, une odeur âcre,

et, quand je m’approche, un grand oiseau noir qui s’envole. L’abattoir,

à cette heure funèbre, avec ses débris, ses paquets d’entrailles, avait

un aspect de champ de massacre. Je m’éloignai vite et pressai le pas,

désireux de rentrer à la ville avant la nuit.

* * * * *

Ce matin, nous sommes sortis à sept heures. Un semblant de pluie a

réjoui l’air, laissant derrière soi un semblant de brume, de sorte qu’on

n’a pas trop chaud à suivre la plage dans la direction de Monastir.

Sous les remparts, autour des jardins semés d’habitations blanches, un

Européen, Marseillais sans doute, s’amuse à tirer les petits oiseaux.

D’une tente d’Arabes cultivateurs, basse et cachée derrière un talus, un

grand chien maigre sort et aboie après nous. Tout en haut, vers le camp,

sous la kasbah, passe une musique militaire.

Asseyons-nous dans l’angle d’ombre que projette la chapelle du cimetière

chrétien. Devant la porte, en dehors de l’enceinte close de murs,

s’alignent des tertres de sable surmontés de petites croix noires,

neuves, et fraîchement vernies. Je lis des noms français, des noms

paysans, avec cette indication monotone: âgé de vingt ans, de vingt-deux

ans, de vingt-trois ans. Ce sont des sépultures de soldats. Devant, une

avenue triste, abandonnée, semée de soudes à noire verdure, s’allonge

entre les cactus jusqu’à la mer, jusqu’au chemin bleu de la patrie.

* * * * *

Presque tous les jours, rentrant chez moi après déjeuner par les rues de

traverse étroites et fraîches, je rencontrais, trottant, avec sa petite

ombre qui avait peine à la suivre, une maigre et proprette petite

vieille, souriante, l’œil fin et doux, dont la robe noire à pèlerine,

usée, rapiécée, et je ne sais quoi dans les tuyaux de tulle du bonnet,

avaient quelque chose de lointainement, de très lointainement

ecclésiastique.

Je vous présente en sa personne la meilleure Française de Sousse: sœur

Joséphine, _la Mouniga_, comme l’appellent, avec une affectueuse

familiarité, les Maltais, les Arabes et les Juifs. Sœur Joséphine habite

Sousse depuis plus de quarante ans sans avoir jamais revu la France. «Je

suis née dans l’Ariége, me disait-elle l’autre jour, avec un soupir

résigné et un fort accent du terroir, mais qu’est-ce que j’irais y faire

maintenant, noire et sèche comme je suis? personne ne me reconnaîtrait

plus.» Puis, changeant de conversation et me montrant sur le plat de sa

main un peu de viande dans un bout de journal: «Je cours lui porter ça,

au pauvre!... il n’y a que moi pour le décider à manger... ici, personne

ne sait rien faire... si je venais à lui manquer il serait tout de suite

mort.» _Le pauvre_, c’était le R. Padre Agostino del Reggio di Emilia,

franciscain, un homme fort distingué, paraît-il, ami de Cavour et de

Cialdini, et qui, d’après la légende soussaine, se serait fait moine à

la suite de chagrins d’amour.

Il habite Sousse depuis fort longtemps, lui aussi, disant la messe pour

les Maltais catholiques et se bâtissant, à force de sacrifices et

d’économies, une petite église dont la croix se dresse fièrement au

milieu des croissants de minarets. Elle, la Mouniga, active comme une

fourmi d’Europe, tient une espèce d’école où viennent les gamines

maltaises et juives. Elle fait aussi un peu de médecine, un peu de

pharmacie, et soigne les femmes des Arabes, qui la tiennent en grand

respect et lui ouvrent leur maison. C’est elle qui ne s’effrayait pas au

moment des troubles. «L’insurrection? Qu’est-ce qu’ils nous chantent

avec l’insurrection? Qu’on me donne seulement un petit âne et je m’en

irai toute seule jusqu’à Gabès.» Et elle y serait allée, sans rien

craindre, sur son petit âne, la Mouniga!

Aujourd’hui, j’ai rencontré la Mouniga devant l’église. Elle me montre

ses mains vides: «Plus besoin maintenant de lui porter des côtelettes,

au pauvre!» Ses petits yeux luisent, luisent comme si des larmes

voulaient couler. «Il est mort; vous pouvez aller le voir, là dedans,

couché sur les dalles!»

Je suis entré dans l’église, très claire, ayant pour tout décor un

tableau, et, sous une cage de verre, un buste d’_Ecce homo_ en robe

écarlate. Au fond du chœur, derrière l’autel voilé de noir, quelques

galopins de douze ans, distraits et déguenillés, psalmodient sous la

direction d’un frate ventru. Au milieu de l’unique nef que le jour

extérieur inonde, entre deux rangs de Maltaises agenouillées dont la

cape en satin raide cache les visages, un linceul recouvre l’échiquier

blanc et noir des dalles; et, sur le linceul, les mains jointes et liées

d’un mouchoir, les pieds nus, un christ de cuivre sur la poitrine, un

grand missel ouvert sur le ventre, le R. Padre Agostino est étendu. Sa

tête maigre, à barbe blanche, encadrée du capuchon de bure, et qu’aucun

coussin ne supporte, laisse voir le noir des narines. Tout autour, des

mouches volent dans la lumière joyeuse et se posent sur ses yeux

ouverts.

Le Père a voulu être exposé ainsi, enterré sans bière dans son étole aux

ors ternis, et la Mouniga, que cela désole, accomplira néanmoins

jusqu’au bout les volontés du Père.

* * * * *

C’est sans doute un effet de l’air ambiant, et peut-être ai-je tort de

me laisser aller ainsi à des idées de tolérance musulmane; mais je

confesse,--dût pour un tel méfait Voltaire me faire attendre à la porte

du paradis des incrédules,--je confesse avoir trouvé quelque grandeur à

cet humble roman de la vieille Mouniga et du vieux moine!

Vingt jours en Tunisie · 第 34 / 39 题