Eh bien, non, j’avais tort: cette sèche et blanche Tunisie, après
m’avoir empli le cœur de la nostalgie de ses ruines, se fait coquette le
dernier jour pour me laisser l’ivresse du regret, comme ces galantes
filles d’auberge qui, au cavalier arrivé du soir et repartant pour
l’aventure ou la bataille, versent le dernier coup de l’étrier
accompagné du dernier regard, qui est inoubliable et qui grise.
Dans ce voyage autour d’une petite ville barbaresque dont,--assiégé que
j’étais par l’infernal soleil, et sauf mes pointes hardies à Monastir, à
Lempta, à Saalin, à Kairouan,--je n’avais jamais perdu de vue les
remparts blancs ou roses, une exploration manquait: celle d’être allé en
voyage d’au moins quinze minutes, jusqu’à la kouba de Sidi Giafr et
jusqu’aux jardinets verdoyant sous les dunes.
* * * * *
Ayant quelques heures devant moi, j’ai voulu les employer à ce
pèlerinage suprême. Tandis que Mahmoud et Younès se chargeaient de faire
emporter à bord mon léger bagage, je me suis amusé à suivre les
bourriquots qui trottaient vers le marabout et les sources avec leurs
amphores vides.
Avant d’arriver au marabout, il y a bien quelques citernes, celles par
exemple où lavaient les négresses dont le pittoresque africain m’avait
si agréablement surpris le jour de mon débarquement, et d’autres encore
réparties entre les indigènes et la troupe. Mais les indigènes ne s’y
arrêtent guère; ils préfèrent faire quelques pas de plus et se fournir à
un puits monumental, orné d’une inscription arabe, situé en contre-bas
du marabout, non loin de la porte rouge et verte laissant voir une cour
où circulent des femmes, et du bloc de maçonnerie barbouillé d’une chaux
épaisse figée en stalactites qui est le tombeau du saint homme vénéré
là.
Auprès du puits, dont l’eau est douce si près de la mer, un petit café
était installé. De bons Tunisiens, prolongeant les fêtes du Ramadan,
fumaient, buvaient de l’eau fraîche et du café noir, mangeaient des
melons blancs et des pastèques.
J’ai fait le tour du marabout et suis allé voir les jardins, improvisés
au pied des grandes dunes, à l’abri d’une digue naturelle constituée par
l’amas des sables plus récents. La fertilité y est grande; quelques
gouttes d’eau suffisent pour que, de ce sable aride, salin, brillant
comme du verre broyé, sortent les plus magnifiques herbages. Un Arabe se
promenait autour des jardins, entre-choquant deux fragments de brique et
poussant de temps à autre un cri rauque pour éloigner des vols de
moineaux qui venaient piller le millet et le maïs.
Il n’était pas six heures et le soleil oblique déjà jetait sur les
dunes, hautes à l’endroit où je me trouvais et se donnant des airs de
montagnes, l’ombre géométrique du marabout et de son dôme. Je m’étais
étendu, contemplant la mer, sur le sable où verdissent, ensevelis
jusqu’à mi-tronc, des mûriers d’Espagne, quelques figuiers sentant le
bouc, et une solanée chargée de baies rouges que les Arabes respectent,
croyant sa présence favorable à la fécondation du figuier.
Tout à coup un papillon bleu me frôla, le premier et le seul que j’aie
vu dans ces climats brûlés, flocon d’azur, morceau de turquoise, pareil
à ceux qui voltigent par bandes, dans nos villages, autour des
fontaines.
En même temps, je sentis une odeur de fleur! Et tout de suite j’aperçus
la fleur, sorte de lis à double corolle, sans feuillage, dont la neige
se confondait avec la blancheur éblouissante du sol. En même temps
aussi, dans le mur de la kouba haut et carré comme la tour des chansons
de chevalerie, derrière une fenêtre mystérieuse si petite qu’on ne
l’avait pas grillée, j’aperçus, brune et pâle sous son bonnet d’or, une
jeune femme, le visage nu, qui regardait l’infidèle. Elle se retira
précipitamment, se voyant vue; mais sa curiosité avait duré deux
secondes de plus que sa crainte. Je feignis de m’éloigner, elle revint;
et,--ce fut sans doute une illusion,--je crus deviner un geste léger de
sa main, un sourire, puis une moue enfantine à l’arrivée de la duègne
irritée et ridée qui, elle aussi, me regarda.
Je compris que c’était fini et qu’elle ne se montrerait plus.
Alors, rêvant de croisades et de filles de khalife prisonnières, enviant
presque, le dirai-je? le sort du mitron de Sardaigne, j’allai cueillir
le lis des dunes, et ce fut une sensation triste délicieusement quand,
de mes doigts plongés dans le sable brûlant, je cassai sa tige glacée...
* * * * *
Nous sommes au large, la nuit tombe. Les terrasses de Sousse paraissent
déjà noires, tandis que son enceinte s’avive de reflets; et Sousse a
l’air ainsi, diminuée par la distance, d’un collier d’argent oublié au
bord de la mer. Une lumière, une flamme de bougie rose, allumée
peut-être par la main d’ambre naguère entrevue, brille dans le marabout
de Sidi-Giafr.
La petite flamme s’éteint: plus rien maintenant que le croissant de la
lune et une étoile. Elles descendent rapidement. Bientôt l’étoile
tremble et s’éclipse; et la lune, trempant dans la mer sa fine pointe,
semble un instant, à fleur d’horizon, une voile latine s’éclairant de
quelque illumination féerique.
Puis, c’est l’infini de la nuit, le bruit de l’hélice et des flots
roulant sur les flancs du navire, comme si nous remontions dans l’ombre
un grand fleuve monstrueusement remué.
Cette nuit passée, puis encore un jour, une nuit encore, et, au second
lever de soleil, je me réveillerai en vue de Marseille!