nous avons été jeunes et sachons pardonner aux enfants les fautes qui
échappent à la faiblesse de leur âge.» Il va même jusqu'à conseiller
certaines ruses: «L'âge, dit-il, rend notre vue plus faible et notre
ouïe plus dure; n'est-ce-pas une occasion de tirer parti de nos
infirmités pour ne voir et n'entendre qu'à demi.»
* * * * *
Les étourderies se multiplient-elles par trop, le maître donne un
avertissement. S'il aime les enfants, s'il est bon et juste, doux et
ferme, s'il se plaint sans humeur, gronde sans dureté, corrige sans
emportement, il sera aimé et respecté de ses élèves et l'avertissement
suffira.
«A Port-Royal, on recommandait aux maîtres de supporter patiemment les
fautes et les faiblesses des enfants, de ne pas se montrer trop exacts
avec eux, ni s'inquiéter trop, de se contenter de les préserver des
fautes principales et de fermer les yeux sur leurs petits
manquements»[23]. De son côté, le P. Lamy, ajoute: «Pour ramener les
enfants à leurs devoirs, une caresse, une menace, l'espérance d'une
récompense ou la crainte d'une humiliation font plus d'effet que les
verges[24].»
[23] Carré, _Les pédagogues de Port-Royal_.
[24] Le P. Lamy, de l'Oratoire: _Entretien sur les sciences_.
J'ai souvent regretté que, dans les établissements scolaires et dans
la famille, on ne permît pas aux enfants de converser sans faire trop
de bruit pendant les repas. Le silence est dans ce cas un châtiment,
en même temps qu'une contravention à l'hygiène.
Les nouveaux règlements tout à la fois sensés et paternels permettent
la conversation à voix basse pendant les repas. Bien des punitions
seront ainsi évitées. On ne doit pas craindre d'autoriser ce qui est
juste; s'il en résulte des inconvénients, ils seront toujours
inférieurs aux avantages. En supprimant les prétextes et les occasions
d'infraction, non seulement on a plus rarement à donner des
punitions, mais le règlement acquiert plus d'autorité parce qu'il est
plus juste.
Certaines punitions, ridicules ou inconvenantes, doivent être
proscrites à l'égal des punitions corporelles. Ainsi, dans certaines
maisons, les enfants sont condamnés à baiser la terre, ou à se couvrir
le visage avec leur tablier ou prendre une attitude génante. A
Port-Royal-des-Champs, certaines punitions étaient entourées d'un
appareil d'une solennité puérile. Il faut éviter tout ce qui ôte de la
gravité à un châtiment.
* * * * *
Résumons ce qui précède en formulant un code de punitions:
En premier lieu, la réprimande dont on variera la forme de manière à
la rendre plus ou moins sévère. Elle ne sera publique que dans des
cas très exceptionnels par la gravité.
Puis, le pensum consistant en un certain nombre de lignes d'une
écriture _appliquée_.
Enfin, la privation d'un plaisir tel que promenade, jeu, friandises,
spectacles, objets divers de toilette ou d'agrément.
Si simple que soit ce code, il peut être simplifié. Nous avons à
l'école Turgot un mode de punitions et de récompenses qui consiste
uniquement en une inscription sur le cahier de notes de l'enfant. Tel
élève a mérité une punition ou une récompense; on écrit sur son livret
_une punition_ ou _une récompense_. C'est la punition sans châtiment,
la récompense sans avantage matériel. Un grand nombre d'élèves
préféreraient un châtiment à la simple inscription de la punition,
tant il est vrai que ce n'est pas la rigueur de la peine qui en fait
l'efficacité et «qu'il n'y a de pénétrant, de durable et de salutaire,
comme le dit M. Gréard avec sa netteté et sa précision accoutumées,
que le sentiment de la faute attaché d'une main sûre à la conscience
du coupable». C'est bien là la vraie punition: si l'enfant n'éprouve
pas de honte à la subir, elle a beau être dure, l'enfant redoutera la
douleur, l'ennui, les privations, mais la peine sera sans effet moral.
Pour un devoir mal écrit faute de soin et sans mauvaise intention,
n'infligeons pas de punition, mais donnons simplement le devoir à
recommencer.
Quant aux leçons à apprendre ou aux exercices de mémoire que l'enfant
ne saurait pas par coeur, nous devons nous assurer s'il a fait des
efforts suffisants et s'il a une mémoire ingrate; dans ce cas, il
faut venir à son aide, en divisant la tâche, en la diminuant, en lui
indiquant certains procédés qui la facilitent. Dans le cas contraire,
s'il y a paresse évidente, l'enfant sera puni sans être dispensé pour
cela de remplir sa tâche.
Dans la graduation des punitions, nous devons tenir compte des goûts
particuliers des enfants, car il se peut qu'un enfant accepte
volontiers ce qu'un autre regarde comme une aggravation de la peine.
Tel enfant attachera plus d'importance à une promenade qu'à la
possession d'un objet, tandis que tel autre préfèrera l'objet à la
promenade.
* * * * *
Supposons maintenant que l'enfant ait commis une faute grave, qu'il se
soit attiré une remontrance exceptionnelle, voici comment nous
procédons: nous le conduisons dans un endroit dont il n'a pas
habituellement l'accès et qui, en conséquence, ne lui est pas
familier, c'est une pièce éclairée d'un demi-jour et située dans un
lieu retiré. Nous voulons exercer sur lui une première impression par
le milieu. Nous prenons un air grave et résigné. Nous le faisons
asseoir en face de nous, nous lui prenons les mains, en le fixant avec
insistance dans les yeux, nous lui parlons avec douceur, lentement,
d'une manière un peu monotone afin de l'assoupir peu à peu. Dans ce
demi-sommeil, la volonté de l'enfant s'affaiblit. Nous lui parlons
alors de la faute qu'il a commise, nous lui en faisons comprendre la
gravité, nous lui en montrons les conséquences, en lui faisant
craindre que la tendresse de ses parents, la confiance, l'estime, la
sympathie de ses amis et de ses maîtres ne s'en trouve diminuée. Nous
lui inspirons le regret de l'avoir commise, le désir de se faire
pardonner et la résolution de se corriger.
L'enfant est somnolent; dans son corps inerte, son esprit vacille pour
ainsi dire, il sent sa volonté lui échapper, en quelque sorte; c'est
alors que, mis dans l'impossibilité de nous résister, il se trouve
tout à fait préparé à recevoir nos avis et à suivre nos conseils. Loin
de nous la pensée de substituer notre volonté à la sienne, d'affaiblir
en lui le sentiment de la responsabilité: nous le désarmons mais
seulement pour qu'il ne résiste pas, nous le subjuguons sans
l'anéantir. Il comprend nos raisonnements, il les suit, il se les
approprie; nous sommes parvenu à pénétrer dans une place qui n'est
plus défendue. Puis, lorsque l'impression est faite dans son esprit,
les entraves sont enlevées, il s'éveille, il est libre, il est
meilleur.
Nous n'agissons pas autrement pour détruire des habitudes vicieuses,
des défauts de caractère, des affections maladives[25]. L'enfant est
pour nous, dans tous ces divers cas, un malade au moral ou au
physique, par cela seul que maladies ou vices tiennent d'une
organisation défectueuse par quelque côté, qu'il doit souvent, il faut
bien le dire, à la négligence, à l'incurie ou aux vices de ses
parents. A l'éducateur de rétablir l'équilibre de ce corps et de cet
esprit, mais bien entendu, avec le concours du malade. Lentement et
progressivement, nous amenons l'enfant à sentir les inconvénients ou
les dangers de son état et la nécessité d'y porter remède. Nous
insistons, nous martelons nos enseignements dans son esprit. Il nous
écoute, il nous comprend, il se laisse persuader dans son
demi-sommeil, et, revenu à la réalité, il se trouve dans la situation
de ceux qu'un rêve a obsédés. Une première amélioration s'est
produite, le mauvais pli a été défait, comme par un effort mécanique
un bâton tordu se trouve rectifié.
[25] M. le docteur Aug. Voisin, médecin à la Salpétrière, à
Paris, M. le professeur Bernheim, et M. le docteur Liébault, de
Nancy, ont combattu avec succès, chez plusieurs enfants, des
habitudes vicieuses, la chorée, l'incontinence nocturne d'urine,
des tics, la grossièreté des manières et du langage, la paresse
invétérée, l'incapacité d'attention, etc.
Nous revenons à la charge à plusieurs reprises, et, chaque fois,
l'amélioration s'accentue. Des enfants grossiers, turbulents,
indociles, paresseux, sont ainsi transformés: on a raison de leur trop
grande vivacité, de leur nature emportée, ou de leur apathie. C'est là
un traitement, qu'on pourrait désigner sous le nom d'_orthopédie
morale_.
Parfois il faut beaucoup de temps et encore plus de patience mais la
guérison vient à la fin. Si elle est incomplète, si l'enfant retombe
dans sa faute, on recommence le traitement jusqu'à ce qu'on ait
triomphé de la cause du mal. Toutefois les cas de récidive sont rares,
car une première amélioration obtenue rend plus facile une
amélioration plus grande, comme les exercices répétés d'une
gymnastique méthodique superposent leurs effets et accroissent les
forces d'une manière continue. Il se produit dans l'ordre moral
quelque chose d'analogue aux intérêts composés; chaque progrès dans le
bien est la source d'un progrès nouveau, et la nature humaine continue
ainsi son redressement d'elle-même, par sa propre puissance, quand la
première impulsion a été donnée. L'homme devient le collaborateur
conscient ou non de ceux qui suscitent en lui de bons sentiments. De
même que le grain mis en terre donne naissance à un épi, de même une
bonne pensée déposée dans un esprit convenablement préparé y devient
le germe d'autres pensées bienfaisantes. L'esprit, comme le corps, a
des ressources propres qui ne lui viennent pas du dehors et lui
permettent de lutter contre le mal ainsi que le corps lutte contre la
maladie. Nos conseils, nos remèdes, ne font qu'aider cette action qui
se poursuit naturellement[26].
[26] Nous lisons dans le rapport cité plus haut, page 16:
«Nous avons cependant fait un pas dans cette voie par la création
d'une école pour les vagabonds incorrigibles et les enfants
indisciplinables. Nous espérons beaucoup de ce nouvel
établissement. Nous croyons que quelques semaines de séjour, par
ordre d'un magistrat, et avec le consentement des parents,
triompheront presque toujours de l'esprit de désordre et
prépareront l'enfant à suivre les travaux de l'école. On évitera
ainsi les frais d'un long internat dans une école industrielle de
répression.» C'est précisément à ces enfants, dits incorrigibles,
et qui ne sont _qu'incorrigés_, que convient le traitement dont
nous parlons. Nous le croyons préférable au séjour détestable dans
la plupart des maisons de correction, où on ne corrige pas, au
contraire.
II
LES RÉCOMPENSES
Nous avons réduit les punitions à la privation de certains plaisirs et
aux réprimandes, et même à moins que cela. Nous ne serons pas moins
sobre de récompenses. Il suffit de prendre la contre-partie, de borner
les récompenses à certains plaisirs et à des approbations ou des
éloges. Ne soyons pas surpris de cette pénurie de moyens; l'abondance
ni la variété ne sont des signes de puissance, et, de même que la
rigueur des peines n'en assure pas l'efficacité, l'exagération des
marques d'approbation ou la valeur des objets et des avantages
accordés ne donne pas plus de prix aux récompenses.
* * * * *
L'idéal à réaliser consisterait en un mode de récompense sans valeur
vénale ou matérielle et dont l'effet concourrait à l'éducation de
l'enfant, c'est-à-dire à son amélioration morale, car en matière
d'éducation, nous ne saurions trop le répéter, tout doit servir à
l'éducation. Le bien devrait être fait pour l'amour du bien et non
pour les avantages qu'on en peut retirer, lesquels viennent par
surcroît. Nous savons que c'est là un idéal mais lors même qu'un but
ne peut être tout à fait atteint, l'effort n'est pas inutile; nous
devenons meilleur rien qu'en cherchant à le devenir. Si donc nous
voulons améliorer l'enfant, la première condition pour obtenir ce
résultat, c'est de le croire capable de désintéressement, de
dévouement, d'élévation, etc. Comment entreprendre une tâche si l'on
n'a la certitude ou au moins l'espérance de l'accomplir; quelle plus
déplorable disposition que le scepticisme chez un éducateur; quelle
peut être son action s'il n'a la conviction.
On croit généralement que l'enfant a des défauts qui lui sont propres;
on s'en va répétant après La Fontaine que «cet âge est sans pitié».
Persuadons-nous bien au contraire que leurs défauts sont les nôtres,
que nous sommes une même personne à tous les moments de notre
existence, seulement l'enfant donne un libre cours à ses pensées comme
à ses mouvements; il ne sait pas encore pratiquer la réserve ni la
modestie, et manifeste spontanément ses désirs. Ses défauts sont plus
évidents parce qu'il n'a pas encore appris à les combattre ou à les
dissimuler. Dans les reproches que nous leur adressons combien
pourraient être justement retournés contre nous. Avons-nous toujours
eu soin d'éveiller leur conscience et de la développer une fois
éveillée? Loin de là, il arrive souvent qu'on la fait dévier comme on
fait dévier leur intelligence par les préjugés; comme on fait dévier
leurs jambes par le maillot et la marche hâtive. Que de bien n'y
aurait-il pas à faire rien qu'en évitant le mal que l'on cause
inconsciemment lorsqu'on altère le sens naturellement droit de
l'enfant!
Au lieu, par exemple, de nous borner à le louer de ce qu'il a fait de
bien, nous ajoutons un avantage matériel qui diminue la valeur morale
de l'éloge et lui ôte une part de son action éducatrice. «Ne
promettez jamais aux enfants, dit Fénelon, pour récompenses des
ajustements et des friandises; c'est faire deux maux: le premier de
leur inspirer l'estime de ce qu'ils doivent mépriser et le second de
nous ôter le moyen d'établir d'autres récompenses qui facilitaient
votre travail[27].» Lorsque nous disons à l'enfant: si tu fais bien
ton devoir, tu auras des fruits, des gâteaux, des jouets, des bijoux,
il travaille non pour le plaisir de l'étude, mais en vue de l'avantage
promis. «Toute idée de devoir disparaît, dit Madame Guizot, un calcul
intéressé en prend la place, occupe seul son esprit, la tâche pourra
bien être faite, mais l'enfant n'aura point appris à bien faire[28].»
«Il faut éviter, dit Locke, de cajoler les enfants en leur donnant
comme récompenses certaines choses qui leur plaisent pour les engager
à s'acquitter de leur devoir... on ne fait qu'autoriser par là leur
amour pour le plaisir et entretenir une dangereuse inclination[29].»
[27] _Éducation des filles_, chapitre V.
[28] Mme Guizot, _Éducation domestique_, lettre XVIII.
[29] Locke, _Conseils sur l'Éducation_, ch. III, § 1.
Certains pensent que l'enfant prend ainsi l'habitude du bien et que
l'habitude une fois prise, il fait par goût ce qu'il a d'abord fait
par intérêt. Or, l'habitude nous dispense précisément d'agir
consciemment et volontairement; c'est en quelque sorte un instinct
acquis. Où donc est alors le profit moral? L'habitude succède à des
actes volontaires répétés, elle en est la conséquence mais le
contraire n'est pas vrai. On ne fait pas l'apprentissage d'une qualité
en pratiquant le défaut opposé. Agir souvent dans un but intéressé
mènera à prendre l'habitude d'agir toujours par intérêt.
* * * * *
Il est vrai que la plus simple approbation, l'éloge le plus discret ne
va pas sans flatter la vanité de celui qui le reçoit, que, dès lors,
un intérêt s'y trouve attaché. La seule récompense idéale pure
consiste dans la satisfaction du for intérieur. Celui qui s'en
contente n'en connaît pas de plus haute et qui lui cause une joie
aussi complète. C'est la jouissance exquise des natures délicates et
élevées. Aussi, devons-nous nous efforcer de développer chez l'enfant
le sentiment de l'honneur, le respect de soi, la sensibilité de la
conscience. L'estime de soi-même, le souci de sa réputation ne doivent
pas être confondus avec la vanité ou l'orgueil, c'est le fondement de
la dignité humaine. «De tous les motifs propres à toucher une âme
raisonnable, dit Locke, il n'y en a pas de plus puissants que
l'honneur et la honte..... Si donc vous pouvez inspirer aux enfants
l'amour de la réputation et les rendre sensibles à la honte, vous
aurez mis dans leur âme un principe qui les portera continuellement au
bien[30].»
[30] Locke, _Pensées sur l'éducation_, chap. III, § 1.
Toute récompense autre que la satisfaction du devoir accompli entraîne
avec elle un avantage ou un profit; elle excitera donc chez l'enfant
des appétits malsains ou la gourmandise ou la vanité ou la cupidité
ou l'amour du plaisir. Donner à l'enfant des mets qu'il aime, des
gâteaux, des sucreries, des fruits comme récompense d'un travail bien
fait, d'une leçon bien sue, c'est le rendre gourmand; lui accorder un
bijou, une parure, un vêtement nouveau, c'est le rendre vain; lui
donner de l'argent est bien autrement grave; aussi nous sommes d'avis
qu'il n'en faut jamais donner aux enfants. Ils n'en connaissent pas la
valeur, ne l'ayant pas gagné; l'argent devient pour eux un complice
docile de leurs fantaisies: il leur permet de satisfaire des caprices,
de vaincre des résistances et les prépare ainsi à la vie facile; voilà
le danger. L'argent qui n'est pas sanctifié, en quelque sorte, par le
travail, est essentiellement corrupteur. «Mon fils, disait, avec une
singulière force d'expression, un homme du siècle dernier, l'argent,
ça pue.»
Restent les plaisirs en général, tels que la promenade, les
spectacles, les jeux, mais n'est-ce pas inspirer l'amour du plaisir
que d'accorder un plaisir comme récompense? Quoi qu'on fasse, la
récompense ne va pas sans un salaire; ainsi l'exige la bête qui habite
en chacun de nous et qui chez l'enfant est particulièrement exigeante.
Le seul parti à prendre c'est de réduire le salaire le plus possible,
et, d'autant plus, que l'enfant est plus âgé.
* * * * *
N'exagérons pas, examinons les choses avec calme: les motifs qui
déterminent nos actions sont toujours complexes comme notre nature;
il n'en saurait être autrement; l'homme ne peut être moral d'une
manière absolue. Lorsque le sauveteur arrache une personne en danger
de se noyer, il éprouve certainement une joie très vive de sa bonne
action, mais à cette joie pour ainsi dire instinctive, se mêle bientôt
la pensée de la récompense qu'il pourra recevoir et le plaisir de
recueillir les applaudissements de la foule; le soldat marche au
combat par obéissance, par amour de la gloire, par amour de la patrie,
par désir de vaincre et avec l'espoir d'un grade ou de la croix. Tous
ces mobiles coexistent et agissent simultanément avec des intensités
différentes et variables; même la soeur de charité et le martyr ne
sont pas exempts, nous ne dirons pas de ces faiblesses, mais de ces
sentiments, de ces impulsions diverses de notre nature complexe, car
ils ont l'espoir de gagner le ciel, qui est une récompense d'une
valeur infinie.
Ainsi, toute bonne action n'est pas absolument bonne, il y a toujours
un motif intéressé auquel donne satisfaction la récompense concrète.
* * * * *
Ces préliminaires établis, nous allons chercher les conditions
auxquelles doivent satisfaire les récompenses.[31]
[31] Nous ne dirons pas quelles doivent être justes pas plus que
nous ne l'avons dit à propos des châtiments, parce que cela va de
soi.
1º _Elles doivent être rares._
Chacun sait que la facilité avec laquelle on obtient ce qu'on désire
en diminue le prix et détermine bientôt la satiété. Même lorsque les
choses n'ont pas de valeur intrinsèque, la difficulté de les obtenir
leur en donne une fictive, et si elles en ont une, elle se trouvera
rehaussée. Le désir s'accroît en même temps que les difficultés. Si
l'on se montre trop prodigue de récompenses, non seulement les enfants
y deviennent indifférents, mais ce qui est plus grave, ils prennent de
la suffisance et un sentiment de sécurité qui affaiblissent en eux
tout ressort et les rendent impertinents et paresseux.
2º.--_Les récompenses doivent être graduées._
L'éloge pur et simple, tout en conservant sa valeur relative, doit
être mesuré. Les nuances seront indiquées surtout par la force et la
précision des termes, depuis la plus faible marque d'approbation
jusqu'à la plus flatteuse. N'ajoutez pas de développement; ne dites
que ce qui est nécessaire pour justifier l'éloge. Rien de trop.
Si, par exception, l'éloge est rendu public, ce doit être parce qu'il
est de nature à produire une excitation salutaire sur l'ensemble des
écoliers plutôt que pour causer à celui qui l'aura mérité une
satisfaction plus vive.
«En louant les compositions de ses élèves le maître ne doit être ni
avare ni prodigue de compliments, de peur de leur inspirer ou le
dégoût du travail ou trop de sécurité[32]».
[32] Quintilien, l. II, ch. II.
«Quoiqu'il soit fort bon d'augmenter l'ardeur que les enfants ont pour
l'étude par les justes louanges qu'on leur donne, il le faut
néanmoins faire sobrement, de peur de leur donner de la vanité et de
les remplir d'une secrète et dangereuse opinion de leur prétendue
suffisance[33].»
[33] Coustel, _Éducation des enfants_, chap. IV.
L'amour-propre ou, si l'on veut, l'estime de soi-même est un mobile
excellent dont l'excès seul, c'est-à-dire la présomption ou l'orgueil
est à redouter. L'éloge public est par lui-même excessif; ceux qui
l'entendent en aggravent les effets en renchérissant sur l'éloge, en y
ajoutant leur propre approbation. Rien de plus fréquent que cette
complaisance inconsciente des hommes par laquelle ils conspirent à
élever davantage celui qui a déjà été élevé. Nous appuyons sur l'éloge
comme sur le blâme. En outre, l'éloge public excite l'envie, la
jalousie des émules ou des rivaux. «En tâchant de leur donner de
l'émulation, disent MM. de Port-Royal, il faut bien prendre garde de
ne pas faire naître de l'envie pour les bonnes qualités qu'ils
remarquent dans leurs compagnons, et qui leur manquent[34].»
[34] Coustel, _Éducation des enfants_, chap. IV.
* * * * *
Puisque nous parlons d'émulation, distinguons celle entre les
personnes de celle qui est relative aux choses. Dire à l'écolier, un
tel a mieux fait que vous, il aura tels avantages, voilà qui lui
inspirera de mauvais sentiments, et qui embarrassera son camarade plus
intelligent ou plus heureux. L'élève est-il paresseux? on ne
l'excitera pas au travail par ce moyen, et s'il pèche par le défaut
d'intelligence, ou par l'incapacité d'attention, on ne parviendra
ainsi qu'à lui inspirer le dégoût de l'étude, comme il arrive qu'on se
désintéresse d'un travail auquel on s'est appliqué et où l'on n'a pas
réussi malgré ses efforts. Il n'y a aucun inconvénient au contraire, à
dire à l'enfant: tu as mieux fait ton devoir, tu peux le mieux faire
encore. Ce mode d'émulation est même le seul qui puisse être employé
lorsque l'enfant est élevé dans la famille.
Malgré les inconvénients que présente l'éloge, c'est un levier trop
puissant pour renoncer à s'en servir. Nous ne tenons à rien tant qu'à
l'approbation de nos semblables; elle nous est tellement précieuse que
nous sommes sensibles même à celle des hommes que nous ne connaissons
pas ou, qui pis est, que nous n'estimons pas.
3º.--_Il faut être très réservé dans le nombre et très scrupuleux dans
le choix des avantages attachés aux récompenses._
Nous avons indiqué déjà les écueils qu'il faut craindre en accordant
des récompenses vénales. Il importe d'en user avec beaucoup de
discrétion, de faire en sorte que l'avantage soit plutôt une
conséquence naturelle qu'un appoint ou un salaire. L'effet nuisible en
sera atténué si l'on donne à l'enfant des objets plutôt utiles
qu'agréables, tels que des livres ou des vêtements, toutefois on
choisira des livres de lecture plutôt que d'étude, des vêtements plus
agréables que nécessaires et on aura soin d'éviter, dans ces divers
objets, la fausse élégance et le luxe de mauvais aloi; par là encore,
on contribuera a l'éducation des enfants, en développant le goût.
* * * * *