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et n'a pas été harmonisée.
PETIT TRAITÉ
DES
PUNITIONS & DES RÉCOMPENSES
DU MÊME AUTEUR
Ouvrages couronnés par la Société pour l'instruction
élémentaire, adoptés pour les distributions de prix dans les
écoles de la ville de Paris, admis par la Commission
ministérielle des bibliothèques populaires et scolaires.
Format in-12:
=Premières notions d'histoire naturelle.= 19e édition,
nombreuses figures, cart. 3 fr.
=Premières notions de cosmographie.= 5e édition, avec
figures 1 fr. 50
=Premières notions de géométrie.= 6e édition, avec
figures 1 fr. 50
=Premières notions de physique et de météorologie.=
4e édition, avec figures 3 fr. 50
=Menus propos sur les sciences.= 6e édition, avec
figures 3 fr. 50
=Simple discours sur la terre et sur l'homme= (couronné
par l'Académie française) 3 fr.
=De l'instinct et de l'intelligence= (couronné par
l'Académie française; prix Montyon), illustré 2 fr.
=Les étoiles filantes et les bolides= 2 fr. 50
=La science anecdotique.= 2e édition 1 fr.
Format in-8º:
=De l'instinct et de l'intelligence= (couronné
par l'Académie française; prix Montyon), illustré 3 fr. 50
=Les infiniment petits=, illustré 1 fr. 50
=L'origine des êtres vivants=, illustré 2 fr. 50
=Tableaux géographiques=, avec notice 15 fr. 50
La notice seule, illustrée, cartonnée 1 fr. 50
(Honoré d'une souscription Ministère de l'Instruction
publique.)
=Tableaux astronomiques=, avec notice. Six tableaux 10 fr.
La notice seule, illustrée, cartonnée 1 fr.
PETIT TRAITÉ
DES PUNITIONS
ET DES RÉCOMPENSES
A L'USAGE DES MAITRES ET DES PARENTS
Par FÉLIX HÉMENT
Inspecteur général honoraire de l'Instruction publique
Lauréat de l'Institut
AVEC UNE LETTRE DE M. LEGOUVÉ, DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
PARIS
GEORGES CARRÉ, ÉDITEUR
58, RUE SAINT-ANDRÉ-DES-ARTS
1890
A M. FÉLIX HÉMENT
MON CHER CONFRÈRE ET AMI,
_Vous me demandez quelques lignes à mettre en tête de votre petit
Traité. Que voulez-vous que j'y ajoute? il est complet. On y sent
l'oeuvre d'un homme qui a beaucoup étudié les enfants, beaucoup
réfléchi sur les enfants, beaucoup pratiqué les enfants, et, de plus,
ce livre part de la main d'un pédagogue._
_Tout au plus puis-je donc noter ici, quelques petits faits que m'a
fournis mon expérience personnelle._
_J'ai élevé mes deux enfants, et un peu mes trois petits-enfants,
jamais je ne leur ai donné une chiquenaude, et pourtant, j'enregistre
ici comme un titre dont je suis très fier, le mot que m'a dit un jour
ma fille: «Tu nous aurais fait rentrer dans un trou de souris.»_
_Quelle était donc mon attitude vis-à-vis d'eux? Étais-je donc dur,
sévère? Nullement. Toutes les occasions d'amusement je les saisissais,
je les recherchais pour eux; j'étais le_ plus joueur de tous les pères
avec eux, _mais une fois que le devoir avait parlé, j'étais d'une
fermeté inflexible_.
_Selon moi, la fermeté paternelle a sa source dans la tendresse. Je ne
connais rien qui aille si bien ensemble que la familiarité et
l'autorité. Un axiome célèbre dit_: «Qui aime bien châtie bien.»
_C'est monstrueux. Bien aimer, c'est bien élever, et bien élever c'est
corriger, c'est réprimer, c'est contenir, c'est prévenir; c'est punir,
ce n'est pas châtier._
_Le châtiment corporel a bien plus pour objet de satisfaire la colère
de celui qui l'applique que de corriger le défaut de celui qui la
subit. J'ai cependant vu une mère, la plus tendre des mères, faire
couler le sang de son fils qu'elle adorait, et jamais je n'ai mieux
compris ce qu'il y avait d'héroïque dans la tendresse, que le jour où
j'ai vu les lèvres de cette mère toutes rouges du sang de son enfant.
Elle lui avait mordu le doigt sans hésiter. Pourquoi? Parce qu'il
avait mordu lui-même, lâchement et cruellement le doigt de son petit
frère. La figure de cette mère et celle de cet enfant ne sortiront
jamais de ma mémoire. Le bourreau avait la pâleur d'une martyre, son
visage exprimait une douleur mille fois plus profonde que celle de son
fils. Pour lui, il ne dit rien; il la regarda, il comprit et il se
jeta à son cou._
_En revanche, j'ai connu une jeune fille, à qui son père, dans un
moment de colère, avait donné un soufflet quand elle avait déjà quinze
ans, et qui m'a dit, quand elle en avait vingt-cinq_: «Jamais je ne
lui ai pardonné et je ne lui pardonnerai jamais.»
_Enfin, troisième fait qui rentre directement dans votre théorie:
L'amiral Jurien de la Gravière m'a dit que la discipline n'avait
jamais été plus forte dans la marine, que depuis l'abolition des
châtiments corporels._
_Je m'arrête, mon cher Confrère et Ami, ayant voulu seulement mêler à
votre solide et excellent ouvrage, quelques faits aussi frappants qui
s'y rapportent, et surtout saisir l'occasion de témoigner tout haut de
mes sentiments d'estime et de sympathie pour votre personne._
E. LEGOUVÉ.
AVANT-PROPOS
Personne n'ignore que l'opinion s'est émue, il y a quelque temps, de
l'excès de travail imposé à nos écoliers de tout ordre et par suite
duquel ils se trouvaient, comme on dit, surmenés.
Pour donner satisfaction à ce qu'il y avait de légitime dans les
plaintes des parents et des hygiénistes, les programmes ont été
remaniés, sinon réduits, et les règlements ont été adoucis de manière
à mettre les moeurs de l'école en harmonie avec celles de la Société.
Il nous a paru qu'il convenait, à cette occasion, de faire précéder
les règlements actuels d'un résumé historique et d'une appréciation
des châtiments et des récompenses scolaires chez les divers peuples,
aux diverses époques. C'est ce résumé que nous donnons sous le titre
de _Petit Traité des punitions et des récompenses_, qui sera, nous
l'espérons, de quelque utilité à la plupart des maîtres et des
parents.
F. H.
PETIT TRAITÉ DES PUNITIONS & DES RÉCOMPENSES
L'éducation de l'enfant, c'est-à-dire le développement harmonique de
son âme et de son corps, se fait, soit dans la famille, soit à l'école
où les enfants se trouvent réunis pour recevoir l'enseignement et les
soins en commun, soit simultanément à l'école et dans la famille.
Quel que soit le mode adopté, le but auquel on tend est atteint par
certains moyens dont il importe d'assurer l'efficacité. Par exemple,
les exercices doivent être convenablement répartis, un temps
déterminé doit leur être consacré de judicieux intervalles sont
nécessaires pour les séparer; en un mot il faut établir l'ordre dans
le travail, puis, veiller à l'exécution de ce travail. Toutes les
prescriptions, ordres ou défenses, sont renfermées dans un Code nommé
règlement auquel se conforment maîtres, parents et élèves. C'est la
loi commune, égale pour tous, protectrice de tous, et que tous ont un
égal intérêt à respecter et à maintenir. L'autorité du réglement est
d'autant mieux établie, sur des bases d'autant plus solides, qu'il a
été inspiré par une préoccupation plus exclusive de la justice. S'il
est juste, il assure la liberté et l'égalité; l'obéissance qu'on lui
doit, loin d'être servile et imposée par la force, est au contraire
une soumission volontaire, recherchée même comme une garantie de
sécurité, comme une protection que tous invoquent à l'occasion pour
se défendre contre les injustices dont ils se croient victimes.
Si quelqu'un enfreint la loi, il doit être puni. Il a mal agi, et
toute action mauvaise entraîne un blâme et un châtiment. De là, les
peines édictées par la loi. Tandis que dans les lois sociales se
trouvent inscrits des châtiments contre les coupables, il n'est
nullement question de récompenses pour les gens de bien. Le
législateur a pensé, peut-être avec raison, que s'il est inévitable de
punir le vice, il n'est pas absolument nécessaire de récompenser la
vertu. La Loi scolaire, elle, punit et récompense; c'est par la
crainte et l'espérance qu'on gouverne les enfants tout aussi bien que
les hommes.
L'enfant est un être moral en puissance, la conscience est chez lui en
germe. Dès lors, nous devons, dès le premier éveil de la conscience,
nous préoccuper de développer chez lui le sens moral. Ne négligeons
rien, n'oublions rien de ce qui peut nous faciliter la tâche. «Tout
est bien, dit Rousseau, sortant des mains de l'Auteur des choses»,
seulement rien ne sort directement des mains de l'Auteur des choses,
car tout est bien changé depuis tant de siècles que les hommes
occupent la terre. L'enfant n'apporte-t-il pas en naissant des
prédispositions, des aptitudes, des goûts qu'il doit à ses ancêtres
comme il leur doit les linéaments de son visage? C'est un héritier de
l'humanité. Tout n'est pas bien mais tout n'est pas mal en lui, et la
mission de l'éducateur consiste tout à la fois à contrarier les
mauvaises tendances et à favoriser l'épanouissement des bonnes.
Nous devons nous attacher à lui faire comprendre qu'il y a des choses
permises et des choses défendues; qu'il doit par suite s'interdire ce
qui est défendu, et que l'obéissance à la règle, loin d'être pour lui
un effet de la crainte, doit être l'expression d'un mouvement spontané
de son âme. Nous contribuerons ensuite à développer et à fortifier
chez lui le sens moral, à rendre sa conscience de plus en plus
délicate, en évitant de lui laisser confondre le mérite et le démérite
avec leurs conséquences, en le pénétrant de cette idée que ce n'est
pas de la punition mais de la faute qu'il doit être peiné, comme ce
n'est pas de la récompense mais de la bonne action seule dont il doit
être satisfait.
I
DES PUNITIONS
Il importe bien plus d'ailleurs, en particulier dans nos écoles,
disons-le tout d'abord, de prévenir que de punir. Il faut tendre, sans
prétendre y arriver, vers cette classe idéale où l'on ne punit pas. Au
lieu de se proposer, comme les jeunes maîtres encore inexpérimentés,
d'obtenir d'abord le silence et l'attention pour donner ensuite
l'enseignement, c'est le contraire qu'on doit se proposer,
c'est-à-dire rendre l'enseignement assez attrayant pour intéresser les
élèves. L'ordre et l'application sont alors des conséquences
naturelles. Que la leçon soit donnée avec intelligence, mesure et
goût, on obtiendra par surcroît le silence, l'attention et le travail.
Ne pas regarder la discipline comme un but à atteindre est un moyen de
l'obtenir. En général plus l'enseignement est faible, plus la
discipline est dure.
Bien entendu, cela ne dispense ni de bons règlements, ni de bonnes
méthodes, ni de bons procédés, en un mot des conditions favorables au
travail. La tâche du maître sera en outre singulièrement facilitée: 1º
si la durée des classes est en rapport avec l'âge des enfants; 2º s'il
existe une judicieuse répartition du travail et du repos; 3º si une
sage mesure est observée dans la durée et l'intensité des efforts
exigés des élèves, car nous ne devons pas oublier qu'il faut au
cerveau, comme à l'estomac, indépendamment de la diversité dans
l'alimentation, une somme de nourriture qu'il puisse digérer et
assimiler.
Si rarement qu'on ait à punir, encore faut-il punir quelquefois.
Occupons-nous donc de la nature des châtiments.
* * * * *
Depuis l'humanité naissante jusqu'à nos jours, on a surtout fait usage
des peines corporelles. On a puni l'âme indocile dans le corps qu'elle
gouverne, au lieu de la châtier directement. On était plus préoccupé
de l'expiation de la faute que de l'amélioration du coupable. Il a
fallu, d'une part, l'adoucissement des moeurs, et, d'autre part, une
idée plus exacte, une appréciation plus saine du châtiment pour
reconnaître qu'il ne doit être ni une cruauté ni une vengeance, mais
un moyen offert au coupable de s'amender. Les moeurs scolaires se
sont ressenties de la transformation des moeurs générales, ainsi qu'on
voit les grands mouvements de l'Océan gagner les baies les plus
reculées dans l'intérieur des terres.
Aujourd'hui, dans la plupart des pays civilisés, les châtiments
corporels sont tombés dans un discrédit sérieux. En Angleterre, où le
respect de la tradition est excessif, on se relâche cependant des
rigueurs du fouet traditionnel. Dans un rapport présenté au _Conseil
d'éducation_ de Londres, le rapporteur s'exprime ainsi: «Nous sommes
heureux d'annoncer, que le nombre des punitions diminue, spécialement
en ce qui concerne les punitions corporelles, ce qui tient sans doute
aux règles établies pour les cas où ces punitions sont permises. Nous
les verrions même disparaître si les maîtres avaient le droit de
renvoyer les enfants incorrigibles et intraitables, ce qui est
impossible dans une école ouverte à tous.»
Par contre, de l'autre côté du Rhin, on semble vouloir en augmenter
les rigueurs, «en autorisant l'instituteur à infliger des punitions
corporelles sensibles qui laissent des traces comme les bleus, les
raies enflées, les ecchymoses». Voici un extrait d'un jugement rendu
par le tribunal supérieur d'_administration_ de Prusse:
L'instituteur, y est-il dit, est autorisé à infliger des punitions
corporelles sensibles. Il doit éviter de causer des blessures
«marquantes», qui mettent en danger la santé de l'élève. Les bleus,
les raies enflées, les ecchymoses, ne constituent pas de signes
indiquant des blessures «marquantes»; car chaque correction
sensible--et l'instituteur est expressément autorisé à infliger une
correction sensible--laisse des traces pareilles.
L'instituteur n'est pas passible d'une peine s'il châtie un élève
appartenant à une autre classe que celle qu'il dirige; la punition
peut être infligée en dehors du local scolaire.
La conduite de l'élève en dehors de l'école est également soumise à la
discipline scolaire.
L'ecclésiastique de son côté est autorisé quand il donne l'instruction
religieuse à administrer des punitions sensibles.
La conduite de l'instituteur ne peut devenir l'objet de poursuites que
lorsqu'il a infligé des blessures marquantes.
Toujours est-il que c'est avec quelque répugnance, et à la dernière
extrémité qu'on les applique, et en les atténuant, Ceux qui les
appliquent semblent s'en excuser et les considérer comme un mal
nécessaire.
* * * * *
Remarquons en passant qu'un très petit nombre d'animaux mordent ou
frappent à coups de bec leurs petits qui se conduisent mal. Le plus
souvent, ils les grondent, et cela suffit ordinairement pour les faire
rentrer dans le devoir. C'est merveille, par exemple, de voir les
jeunes poussins obéir à la mère poule.
Elle a un cri pour les rappeler lorsqu'ils s'égarent, un autre cri
pour les rassurer s'ils ont eu peur à tort; un autre, pour les
rassembler si un danger se présente. Quel que soit l'ordre donné, ils
obéissent à la voix maternelle. Comment se fait-il que l'homme, qui
se qualifie animal raisonnable, ne soit pas conduit uniquement par la
raison. C'est sans doute parce que de tous les animaux, il est celui
dont l'éducation première a la plus longue durée et réclame le plus de
soins. L'éducation des jeunes animaux par leurs parents rentre dans la
catégorie des actes instinctifs: elle est invariable dans ses moyens
comme dans sa durée et parfaite quant au but à atteindre. Celle de
l'enfant, au contraire, se modifie avec le progrès des moeurs et la
connaissance plus précise de l'hygiène. Les procédés d'éducation
varient avec le degré de civilisation.
* * * * *
Le premier châtiment corporel est infligé avec la main. Non moins
diligente que la parole, la main se lève au moment même où celle-ci
formule un reproche. Un ébranlement nerveux unique, parti du cerveau,
se répand dans le corps tout entier et détermine simultanément
l'ensemble des manifestations de la colère. La main est tout à la fois
un merveilleux outil au service du corps et un admirable instrument
aux ordres de l'âme. Ses mouvements ne sont pas moins variés que ses
usages. Si, d'une part, elle sert à assurer et à guider les pas du
jeune enfant, elle devient, à l'occasion, envers ce même enfant, un
instrument de correction.
Nous n'hésitons pas à condamner cette sorte de correction, qu'elle
qu'en soit la forme: tape, calotte, claque, soufflet, lors même
qu'elle n'a rien de prémédité ni de suivi, qu'elle résulte d'un
mouvement de vivacité sans conséquence, parce que, avec une apparence
anodine, elle présente parfois de graves inconvénients sinon des
dangers. Les coups sur la tête, le dos ou la face donnés par une main
brutale, peuvent déterminer des accidents sérieux et le soufflet a de
plus un caractère dégradant. La face humaine voisine du cerveau,
centralisant les organes des sens est en rapport direct et intime avec
l'âme. La personne humaine est empreinte dans le visage plus que dans
toute autre partie du corps, voilà ce qui rend le visage digne de
respect. Tout au plus la fessée pourrait être tolérée, et encore pour
de très jeunes enfants.
Malgré l'aisance de ses mouvements et la vigueur de ses coups, la main
ne paraît pas toujours suffire à certaines personnes, et tantôt pour
des motifs de convenance ou de commodité, tantôt pour aggraver la
souffrance, on l'a armée du bâton, de la baguette, du fouet, de la
férule ou du martinet.
Ces diverses modifications du châtiment corporel n'étaient pas pour
lui conquérir des sympathies.
* * * * *
Chez les Égyptiens, le bâton est l'instrument de correction; comme on
a pu s'en assurer par les devoirs d'écoliers égyptiens qui se trouvent
parmi les papyrus du _British Museum_ (Musée de Londres) et qui
remontent au XVIIe siècle avant notre ère[1]. Parmi les exemples
d'écriture, on lit: «Celui qui n'écoute pas sera battu;» ailleurs: «Ne
fais pas un jour de paresse, ou bien on te battra; il y a un dos chez
le jeune homme, il écoute celui qui le frappe». La menace des coups de
bâton, revient souvent mais il ne paraît pas que ce soit seulement à
propos des fautes commises. Il semble que les coups aient eu aussi
pour but d'encourager l'écolier au travail, d'éveiller son attention
comme le léger coup de fouet par lequel on excite le cheval et qui est
comme une caresse stimulante. Les Égyptiens bâtonnent leurs ânes et
ils ont procédé de même avec les écoliers. Il est même probable que la
comparaison de l'écolier ignorant à un âne est d'origine égyptienne.
Le bâton présente peut-être moins de dangers et d'inconvénients que le
fouet pour un même effort de celui qui frappe.
[1] _Pédagogie égyptienne_, note de M. Georges Daressy dans la
_Revue pédagogique_ (juillet-décembre 1885).
* * * * *
La verge, qui semble avoir été en usage chez les Hébreux, et qui
pouvait être une baguette ou un bâton, est sans doute empruntée aux
Égyptiens. Nous disons qu'elle semble avoir été en usage parce que les
proverbes ou autres passages qui se rapportent aux menaces de la verge
ne sauraient prouver plus que nos propres proverbes qui ne sont
d'ailleurs le plus souvent que la répétition des proverbes anciens. Se
figure-t-on nos descendants, retrouvant des expressions comme
celles-ci: _donner des verges pour se faire fouetter_, et concluant de
là qu'on faisait usage de ce mode de punition chez les Français. Or,
c'est ainsi qu'on raisonne lorsqu'on attribue cet usage aux Hébreux
parce qu'on lit dans les _proverbes_: _la folie est liée au coeur de
l'enfant, et la verge de la discipline l'en chassera_, ou bien parce
que Roboam dit: _mon père vous a battus avec des verges, moi je vous
châtierai avec des verges de fer_. Quoi qu'il en soit, il est permis
de croire que les enfants des Hébreux ont reçu le fouet comme ceux des
autres nations.
* * * * *
Nous n'avons guère que quelques indications sommaires sur les moyens
de correction appliqués par les Grecs. Xénophon nous dit, en parlant
des enfants de Sparte, qu'on les encourage à dérober les fromages sur
l'autel de Diane Orthie, quitte à les _fouetter_ jusqu'au sang s'ils
se laissent surprendre. Lycurgue voulait que tout citoyen eût sur
chaque enfant le droit de correction, et si, _frappé_ par d'autres,
l'enfant vient se plaindre, etc., c'est le châtiment corporel appliqué
sans ménagement[2]. Remarquons que les choses se passent ainsi à
Sparte et qu'on n'en saurait conclure qu'il en ait été de même à
Athènes; loin de là. Platon ne nous dit rien des corrections, lui qui
entre pourtant dans de grands détails sur les soins à donner aux
jeunes enfants et dont les préceptes, disons-le en passant, sont en
opposition avec les lois les plus élémentaires de l'hygiène[3].
[2] Xénophon, _Gouvernement de Sparte_.
[3] Ainsi il préconise le maillot et l'usage du berceau jusqu'à
l'excès. Il voudrait que l'enfant fût dans son berceau comme dans
un navire constamment balancé par les vagues.
Nous ne trouvons rien non plus dans Aristote: il est vrai que tout ce
qui se rapporte à l'éducation du premier âge est traité par lui avec
un évident amour de l'enfance, et que la tendresse du père laisse
présumer celle de l'éducateur. Avec Plutarque, au contraire, nous
sommes exactement renseignés sur le point qui nous intéresse. «C'est
par la douceur, la persuasion, dit-il, qu'il faut porter au bien la
jeunesse; les mauvais traitements et les coups ne conviennent qu'à des
esclaves, et dégradent des hommes libres. A ce régime, l'enfant
devient comme hébêté[4].» Les Grecs n'en sont pas encore, on le voit,
à fonder une société protectrice des animaux. Toutefois un progrès
considérable s'est déjà accompli dans les moeurs.
[4] _Éducation des enfants_, 16.
* * * * *
Chez les Romains, la chose n'est pas douteuse; les renseignements nous
viennent de divers côtés. Plaute (234-184 av. J.-C.) dans sa comédie
des _Bacchis_, met dans la bouche d'un des personnages, ces mots:.....
«Assis auprès de ton précepteur, tu lisais, et s'il t'arrivait de
manquer d'une syllabe, ta peau était aussitôt bigarrée comme le
manteau de la nourrice[5].»
Horace (65-8 av. J.-C.) nous a conservé le nom de ce rude soldat qui
s'était fait grammairien à cinquante ans, et dont il dit: «... Je me
souviens des vers que me dictait le _fouetteur_ Orbilius, lorsque
j'étais enfant...[6]»
[5] Plaute, _les Bacchis_, acte 3, scène 4.
[6] Ep. I, liv. II.
«Loin de nous, dit Quintilien (42-120) le châtiment ignominieux qu'on
inflige aux enfants, quoique l'usage l'autorise... D'abord, il est
indécent et servile puisqu'à tout autre âge, il constituerait un
outrage cruel, ensuite, l'élève, sourd aux réprimandes, sera bientôt
insensible aux coups.»
On pourrait multiplier les citations.
* * * * *
Tandis que les Romains instruits blâment l'usage de corrections
corporelles, saint Chrysostome, saint Augustin, les moines s'inspirent
de la Bible, mal interprétée, pour préconiser ces corrections. Les
moeurs du moyen âge n'étaient pas faites pour apporter quelque
adoucissement à ce régime. Nous n'avons pas l'intention de réunir ici
tous les témoignages qui sont fort nombreux[7]. Nous citerons
seulement les plus intéressants. Les maîtres ne sont pas désignés
autrement que par l'épithète de _furieux_ (_furiosus preceptor_) que
leur avait donné déjà saint Jérôme. Ils ne décolèrent pas, ne cessent
de frapper pour faire pénétrer dans la tête de pauvres enfants des
connaissances médiocres et médiocrement enseignées. Un évêque,
Rathérius (ou Rathier, 974), compose une grammaire qu'il intitule
_pare-dos_. C'est effectivement le dos qui reçoit le plus de coups, ce
qui n'empêche que la tête, le visage, les fesses n'en aient leur bonne
part. Les cheveux, les oreilles semblent aussi appeler les
tiraillements des maîtres bourreaux.
[7] Voir une spirituelle et intéressante étude de M. Franck
D'Arvert dans la _Revue pédagogique_ (juillet 1885). Voir
également l'_Histoire des doctrines de l'éducation_, de M.
Compayré.
Les esprits doux et sensés s'élèvent contre ces brutalités odieuses.
Saint Anselme (1033-1109) rapporte que, causant avec un abbé qui
dirigeait les études des écoliers d'un cloître, celui-ci se plaignit
amèrement des enfants: «Ils sont, dit-il, méchants et incorrigibles.
Nous ne cessons de les frapper jour et nuit et ils deviennent toujours
pires.--Eh quoi! lui dit saint Anselme, vous ne cessez de les frapper,
et que deviennent-ils une fois grands?--Idiots et stupides, répond
l'abbé.--Voilà une belle éducation, reprend le saint, qui de l'homme
fait une bête.»
Le doux et pieux Gerson (1363-1429) est l'auteur d'un petit livre dans
lequel il compare les enfants à de frêles plantes pour lesquelles il
réclame des soins et une vigilance active. Il se plaint de la disette
de bons maîtres qui aient pour leurs élèves un coeur de père et qui
n'usent pas de châtiments corporels.
«Il est plus facile, dit-il, de gagner les enfants par la douceur que
par la crainte; autrement dit: On prend plus de mouches avec une
cuillerée de miel qu'avec une tonne de vinaigre.»
Un siècle plus tard, Rodolphe Agricola (1442-1485), disait: «Une école
ressemble à une prison: ce sont des coups, des pleurs et des
gémissements sans fin.» Après lui Érasme (1467-1536) continue: «C'est
à la charrue qu'il faut envoyer de pareils maîtres, dignes d'effrayer
de leur voix tonnante les boeufs et les ânes..... Oses-tu bien,
stupide bourreau, déchirer à coups de fouet, des jeunes gens d'esprit
et de bonne famille, que tu es plus capable de tuer que
d'instruire!...» Érasme et Rabelais (1483-1553) ont cité, avec les
mêmes sentiments de réprobation, le collège de Montaigu où régnait le
bourreau Pierre Tempête tenant en guise de sceptre le fameux fouet
auquel il dut sa détestable renommée[8].
[8] L. I, ch. 27.
«..... L'éducation se doit conduire avec une fermeté douce, dit
Montaigne... Otez-moi la violence et la force; il n'est rien, à mon
avis, qui abâtardisse et étourdisse si fort une nature bien née...
Entre autres choses, la discipline de la plupart de nos collèges m'a
toujours déplu... c'est une vrai prison (geaule) de jeunesse
captive... Arrivez-y au moment du travail, vous n'entendez (oyez) que
cris et d'enfants suppliciés et de maîtres enivrés dans leur colère.
Quelle manière pour éveiller l'appétit envers leur leçon, à ces âmes
tendres et craintives, que de les y engager avec une trogne
effroyable, les mains armées de fouets... Combien leurs classes
seraient plus décemment jonchées de fleurs et de feuilles que de
tronçons d'osier sanglants!...[9]»
[9] Montaigne (1533-1592), liv. Ier, chap. XXV.
Le disciple de Montaigne, Charron (1543-1603), l'auteur de _la
Sagesse_, parle dans le même sens que son maître, quelquefois même il
lui emprunte ses propres écrits. «..... Nous condamnons, dit-il, tout
à fait la coutume presque universelle de battre, fouetter, injurier et
crier après les enfants... préjudiciable et toute contraire au dessein
que l'on a de les rendre amoureux et poursuivant la vertu, sagesse,
science, honnêteté. Or cette façon impérieuse et rude leur en fait
venir la haine, l'horreur et le dépit; puis les effarouche et les
entête, leur abat et ôte le courage tellement que leur esprit n'est
plus que servile et bas... Les coups sont pour les bêtes qui
n'entendent pas raison; les injures et crieries sont pour les
esclaves...»
Rollin (1661-1741), à son tour, réprouve dans son for intérieur les
châtiments corporels; son coeur paternel, son âme sensible y
répugnent, et pourtant il hésite par respect pour les textes bibliques
que nous avons cités plus haut. Nous l'avons dit, le langage de la
Bible est surtout figuré, et Varet (1632-1676) de Port-Royal[10],
interprète les textes plus judicieusement que Rollin lorsqu'il dit:
«J'estime que la rigueur recommandée par l'Écriture-Sainte s'exerce
bien plus parfaitement et mieux selon l'esprit de Dieu par le refus
d'un baiser ou des caresses ordinaires que par les verges.»
[10] (Varet, _De l'éducation chrétienne des enfants_.)
Locke (1632-1704) veut bien tolérer dans certains cas exceptionnels
les peines corporelles: L'usage du fouet, dit-il, est une discipline
servile qui rend le caractère servile[11]. Quelques voix s'élèvent
dans ce concert de réprobation pour parler en faveur du fouet:
Mélanchton, Johnson, Goldschmidt déclarent qu'ils n'auraient jamais
rien appris s'ils n'avaient été fouettés. C'est là une simple
affirmation sans preuves, et dans tous les cas ce ne sont pas des
personnalités éminentes.
[11] Locke, _Pensées sur l'éducation_.
Par contre, Luther protestera, lui qui avait été battu jusqu'à quinze
fois dans une seule matinée.
«Un enfant intimidé, dit-il, par de mauvais traitements, est irrésolu
dans tout ce qu'il fait. Celui qui a tremblé devant ses parents
tremblera toute sa vie devant le bruit d'une feuille que le vent
soulève.»
Qui ne voit que le maître qui frappe un élève compromet tout à la fois
sa dignité et son autorité? S'il ne se possède pas, s'il s'emporte,
quel déplorable spectacle ne donne-t-il pas à son élève et dès lors
quel respect, quelle estime, quelle affection peut-il en attendre? Si,
au contraire, il est calme, comment osera-t-il brutaliser un enfant ou
assister impassible à l'exécution qu'il aura ordonnée!
Et pourtant les punitions corporelles continuent à être pratiquées.
Nul n'en est exempt, pas même les enfants des grands et des rois. On
le comprendrait à la rigueur dans les masses ignorantes et non
policées; là, les coups sont et seront toujours d'un usage courant: le
procédé est commode, sommaire, et expéditif, à la portée de tous,
tandis que les autres moyens de corrections exigent bien des qualités
que maître et parents possèdent rarement.
Lorsqu'il fut question de l'éducation du Dauphin, fils de Louis XIV,
le marquis du Châtelet composa un traité dans lequel on lit: «Il n'est
point ici question de férule, un Dauphin de France doit être conduit
par la gloire et par la douceur..... On doit ne le détourner du vice
que par les charmes de la vertu[12]». Mais malgré ces sages avis, sans
doute aussi, malgré Bossuet dont tous les contemporains ont loué la
douceur et qui écrivait au pape Innocent: «C'est par la douceur qu'il
faut former l'esprit des enfants», on donna pour gouverneur au Dauphin
ce soldat honnête, mais quinteux, violent, brutal, sans pitié pour
l'enfance, le duc de Montausier, qui se qualifiait gaîment lui-même
_exécuteur des hautes oeuvres_, et se livrait envers son royal élève à
un véritable débordement de coups dont rougirait aujourd'hui un
charretier. Le fidèle valet de chambre Dubois nous a conservé le récit
ému de ces scènes odieuses[13]. Se figure-t-on Bossuet spectateur
indifférent de ces honteuses violences!
[12] _Traité de l'éducation de Monsg. le Dauphin_, par Paul Hay
du Châtelet.
[13] _Journal de Dubois_, 29 juillet 1671. Bibl. de l'école des
Chartes, c. 4, 2e série.
* * * * *
Encore, si la peine corporelle était efficace ou l'était plus que les
autres punitions! Mais nullement: elle est sans effet. Où la douceur
n'a rien obtenu, la violence obtient moins encore. On impose par la
crainte le silence et l'immobilité, non l'attention et le travail
fécond. Les Jésuites avaient essayé d'un fouet perfectionné, composé
de petites ficelles qui effleuraient la peau sans atteindre la chair.
A quoi bon! Si le fouet ne cause aucun mal, il n'est plus qu'une
grossière et inutile humiliation, d'une pratique pernicieuse au point
de vue éducatif. Renonçons une fois pour toutes à des procédés qui
terrifient l'enfant et le rendent incapable d'attention. Locke dit
avec autant d'esprit que de raison, qu'il est aussi difficile de fixer
des idées nettes dans une âme agitée que de bien écrire sur un papier
qui tremble[14].
[14] Locke, _Quelques pensées sur l'éducation_.
Comment veut-on que l'esprit de l'enfant ne soit pas troublé par les
menaces et les éclats de la colère, prélude ou accompagnement
ordinaire des brutalités? La crainte rend l'enfant timide et sournois;
frapper n'est pas corriger. L'unique souci de l'enfant sera d'éviter
les coups, et, pour s'y soustraire, il dissimulera ses fautes par le
mensonge. C'est en ce sens surtout que le châtiment corporel est
anti-éducatif.
Ce châtiment présente en outre des dangers sérieux: un maître irrité
ne mesure pas ses coups et, parfois il lui arrivera de dépasser une
limite prudente et de blesser un enfant sans le vouloir. Un mouvement
instinctif de celui-ci pour éviter ou parer un coup peut occasionner
un accident grave. Si, à la rigueur, on use des coups envers les
animaux, c'est qu'il ne nous est pas facile de nous en faire
comprendre, d'autant que nous exigeons d'eux des services peu en
rapport avec leurs aptitudes et souvent contre leur gré. On sait
combien l'abus est voisin de l'usage[15]; de là les mauvais
traitements que réprime la loi protectrice des animaux. Mais l'enfant
est un animal raisonnable, il nous comprend. Dès lors pourquoi nous
priver bénévolement du concours de ses facultés supérieures et, d'un
animal raisonnable, ne pas utiliser la raison.
[15] Pour se convaincre de la facilité avec laquelle on glisse de
l'usage à l'abus, il suffit de lire dans les règlements des
Jésuites, des Frères, de MM. de Port-Royal, etc., les
recommandations aux maîtres, les appels à leur patience, à leur
modération. Il est si naturel de se servir d'une arme lorsqu'on
la tient à la main! Le châtiment corporel a été souvent un
acheminement vers la torture.
* * * * *
Jusqu'ici il n'a été question que de coups, parce qu'en général les
coups seuls, en y comprenant les tirements d'oreilles, de cheveux et
pincements, sont regardés comme des châtiments corporels. En réalité,
on doit comprendre sous cette appellation toute privation de nature à
porter atteinte à la santé: celle d'une nourriture substantielle, par
exemple. Mettre un jeune enfant au pain sec et à l'eau, c'est lui
infliger une punition plus sévère qu'une tape ou qu'un coup de
baguette, et d'une durée plus longue. La retenue, la privation de
récréation ou de promenade sont également des punitions corporelles et
des plus pénibles pour un être qui a si grand besoin de mouvement: en
outre, ces moyens de correction vont contre le but qu'on se propose,
car s'il s'agit de réprimer la turbulence, l'immobilité qu'on impose à
l'enfant ne fait qu'exaspérer le besoin de mouvement qu'il a; c'est
pour lui un supplice. Laissez-le au contraire épuiser son activité
afin de le calmer; qu'il dépense sa fougue hors de la classe, afin
qu'il ne la dépense pas au dedans.
Si, de plus, vous lui donnez à faire des pensums, si vous
l'assujettissez à une besogne fastidieuse et stérile, vous rendez la
punition plus dure encore. Ajoutons enfin qu'il y a toujours de
sérieux inconvénients à donner au travail le caractère d'un châtiment.
On risque ainsi d'inspirer à l'enfant le dégoût de l'étude et
l'aversion pour le maître, indépendamment des mauvaises habitudes de
travail qu'entraîne l'accomplissement d'une tâche rebutante.
En résumé, tout châtiment corporel, quelle qu'en soit la nature, est
_sans effet sérieux, dangereux_ et _anti-éducatif_. C'est plus qu'il
n'en faut pour le proscrire.
* * * * *
Que reste-t-il alors comme moyen d'action?
La privation de certains plaisirs; mais surtout les exhortations et
les réprimandes.
C'est peu, pensera-t-on peut-être. C'est suffisant, dirons-nous, pour
qui saura en user avec tact, mesure et convenance, en tenant compte de
la gravité plus ou moins grande de la faute, de la sensibilité plus ou
moins vive de l'enfant.
Swift (1667-1745), dans son ingénieux roman de _Gulliver_, fait ainsi
finement la critique de la discipline scolaire de son temps.
«Il est défendu aux maîtres, dit-il, de châtier les enfants par la
douleur, ils le font par le retranchement de quelque douceur sensible,
par la honte, et surtout par la privation de deux ou trois leçons, ce
qui les mortifie extrêmement, parce qu'alors on les abandonne à
eux-mêmes, et qu'on fait semblant de ne les pas juger dignes
d'instruction. La douleur, selon eux, ne sert qu'à les rendre timides,
défaut très préjudiciable, et dont on ne guérit jamais.»
Gardons-nous en effet de croire que la sévérité des peines en assure
l'efficacité: la sensibilité physique ou morale s'émousse par l'effet
de l'habitude. Défions-nous de cette soumission silencieuse obtenue
par un mot dur ou par la menace d'un châtiment et qui dissimule mal la
révolte intérieure et le coeur ulcéré.
«On obtient plus, dit Plutarque, par les éloges et les réprimandes que
par les rigueurs si l'on a soin de les employer tour à tour, celles-ci
pour détourner du mal, ceux-là, pour encourager au bien.» «Je veux,
dit à son tour Quintilien, qu'on me donne un enfant qui soit sensible
à la louange, que la gloire enflamme, à qui une défaite arrache des
larmes..... Un reproche, une réprimande le touchera au vif, le
sentiment de l'honneur l'aiguillonnera»[16].
[16] Quintilien, _Institution oratoire_, l. I.
Un reproche adressé sans amertume, sinon sans gravité et sans
tristesse, produit une vive impression sur l'enfant surtout si en lui
adressant on s'attache à lui faire reconnaître sa faute et qu'on lui
inspire le désir de s'amender. Le châtiment doit être pour celui qui a
commis une faute un moyen de se relever. En éducation, tout doit
servir à l'éducation.
Malheureusement peu de gens savent adresser des reproches, les
formuler, les graduer, prendre le ton nécessaire, choisir le moment
convenable, l'occasion propice, les circonstances favorables. Il y a
un art de punir. N'ajoutez pas l'insulte au reproche, comme on le fait
d'ordinaire, car vous aggravez ainsi la punition, et vous en épuisez
bientôt l'effet, si bien que vous serez désarmé pour l'avenir; surtout
n'y revenez pas à plusieurs reprises comme ces parents qui, à toute
occasion, renouvellent leurs plaintes, invitent les parents, les amis,
les étrangers même à s'associer à eux pour accabler l'enfant. C'est
comme une blessure que vous rouvrez, c'est un supplice incessamment
renouvelé, ce n'est plus un reproche, mais une succession de
reproches, une série d'humiliations, A l'entrée de chaque visiteur, on
entend: savez-vous ce qu'a fait Jules?--Il a fait telle
chose.--Grondez-le donc. Puis, on compare Jules à Paul qui est bien
autrement sage, qui donne à ses parents de si vives satisfactions,
etc. Heureusement que les enfants, moins soucieux que leurs parents de
la prétendue sagesse qu'on leur accorde, ne s'en aiment pas moins, car
les parents font tout ce qui est nécessaire pour éveiller chez leurs
enfants des sentiments de haine, d'envie et de jalousie.
_Conditions auxquelles doivent satisfaire les punitions._
Avant de donner quelques indications sur la manière dont on doit
procéder dans l'application, il nous semble indispensable d'énumérer
les conditions auxquelles doivent satisfaire les punitions en général.
Ces conditions sont au moins aussi essentielles que les punitions
mêmes et il est absolument nécessaire de s'y conformer si l'on veut
assurer l'efficacité de ces dernières.
Nous ne dirons pas qu'une punition doit être juste; cela va de soi.
Quand elle est injuste, c'est que parents ou maîtres se sont trompés;
nous ne saurions admettre un instant que de propos délibéré ils
veuillent commettre une injustice. «C'est perdre toute confiance dans
l'esprit des enfants, dit La Bruyère, et leur devenir inutile, que de
les punir des fautes qu'ils n'ont point faites ou même sévèrement de
celles qui sont légères. Ils savent précisément et mieux que personne
ce qu'ils méritent, et ils ne méritent guère que ce qu'ils craignent:
ils connaissent si c'est à tort ou avec raison qu'on les châtie et ne
se gâtent pas moins des peines mal ordonnées que de l'impunité[17].»
[17] La Bruyère, _De l'homme_, XI.
Point de punitions générales dans les classes; mieux vaut laisser un
coupable impuni que punir des innocents afin de pouvoir l'atteindre.
Ajoutons que le plus souvent la punition sera beaucoup plus dure pour
ceux-ci qu'elle ne sera efficace pour celui-là.
1º.--_Les punitions doivent être rares._
La fréquence des punitions en diminue l'effet. L'élève s'y accoutume:
or comme nous voulons faire appel aux sentiments délicats et élevés,
nous ne devons le faire qu'avec de grands ménagements, afin de
conserver à l'enfant toute sa fraîcheur d'impression et toute sa
sensibilité.
«..... Si vous avez envie, dit excellemment Montaigne, qu'il craigne
la honte et le châtiment, ne l'y endurcissez pas: endurcissez-le à la
sueur et au froid, au vent, au soleil, et aux hasards qu'il lui faut
mépriser...[18]»
[18] Montaigne, l. I, ch. XXV.
2º.--_Toute punition infligée doit être exactement subie._
Pas d'indécision à cet égard. La certitude de la punition importe bien
plus que la rigueur. Réfléchissez mûrement avant d'infliger un
châtiment, mais, la décision prise, ne cédez ni aux cris, ni aux
supplications, car si vous manquez de fermeté une seule fois, votre
autorité est perdue. Dès que l'enfant se sera aperçu qu'il peut vous
fléchir en vous lassant, vous n'aurez plus d'action sur lui, tandis
que s'il est convaincu de son impuissance, s'il désespère de vaincre
votre résistance, il n'essaiera plus de lutter, il se résignera.
Que de fois nous avons entendu des mères trop vives et trop tendres,
s'écrier: Gaston, si tu fais cela, tu seras privé de dessert; mais le
moment d'après, la peine était levée et à partir de ce moment l'enfant
savait qu'il n'avait plus à redouter l'exécution des menaces. Sans le
vouloir, inconsciemment, la mère lui avait laissé voir sa faiblesse.
«Que tous vos refus soient irrévocables, dit Rousseau, que le _non_
prononcé soit un mur d'airain, contre lequel l'enfant n'aura pas
épuisé cinq ou six fois ses forces qu'il ne tentera plus de
renverser[19]».
[19] Rousseau (1712-1778), _Émile_, livre II.
Nous donnons des instructions générales qui souffrent des exceptions.
La justice n'exclut pas la miséricorde. Il faut rester inflexible tant
qu'on ne voit chez l'enfant qu'un désir d'échapper à une punition
comme on évite ce qui est désagréable, mais on peut céder devant les
signes d'un repentir évident, d'un regret sincère de la faute commise
et d'une douleur vraie.
3º.--_La punition doit suivre de très près la faute._
L'enfant agit et pense rapidement. La faute qu'il a commise, il
l'oublie l'instant d'après. Tout est pour lui à courte échéance: le
passé et l'avenir. Il vit surtout dans le présent. Que tout châtiment
suive donc de très près la faute et même s'il se peut, qu'il la suive
immédiatement et comme une conséquence. L'efficacité en sera d'autant
plus certaine. Un enfant qui ressent une douleur parce qu'il a touché
à un objet malgré la défense qui lui en a été faite, associe plus
étroitement dans son esprit la faute et le châtiment, comme la cause
et l'effet. Il ne désobéira pas de si tôt; le voilà doublement averti
et qui se tient mieux sur ses gardes: _chat échaudé craint l'eau
froide_, dit le proverbe. Malheureusement on ne peut que bien rarement
tirer parti de ce que nous appelons les _punitions-conséquences_,
d'abord parce que toute faute n'en comporte pas nécessairement, puis,
à cause des dangers qu'elles présentent souvent. Laisser, par exemple,
un enfant se brûler pour qu'il ne touche pas au feu, c'est courir un
trop grand risque pour un trop faible résultat. Avec un pareil mode de
correction, l'enfant aurait le temps de mourir avant d'avoir appris à
vivre.
«Faire la part de l'expérience personnelle, dit M. Gréard, rien de
mieux; elle est la rançon de la liberté. Mais attendre que le jeune
homme s'instruise exclusivement par ses propres fautes, n'est-ce pas
la plus dangereuse des chimères?[20]» Qui donc a pu se passer de
l'expérience d'autrui? Notre expérience se compose de celle de
l'humanité et de la nôtre; les deux sont nécessaires. Attendre que
l'expérience résulte du jeu des événements, c'est réduire l'enfant à
n'être qu'une chose ou qu'un être inconscient; c'est le priver
bénévolement du facteur le plus important, la pensée, ou ne la faire
intervenir que par la réflexion après coup. «C'est le résultat d'un
acte, dit M. Gréard, qui en détermine la nature et la valeur..... Il
s'agit non de bien faire, mais d'être adroit[21].» Cela rappelle le
cas des enfants de Sparte punis non du larcin mais de leur
maladresse. Où est l'idée de responsabilité du moment que je ne compte
que pour une chose. S'il y avait en cela une idée morale on pourrait
la désigner sous le nom de morale de l'habileté; ce serait une variété
de la morale de l'intérêt.
[20] Gréard, _de l'esprit de discipline_.
[21] Id.
Remarquons d'autre part que l'enfant victime des choses, s'irrite mais
ne s'éclaire pas; s'il se heurte contre un meuble, il frappera
volontiers le meuble et ne s'en prendra pas à lui-même. A proprement
parler, il ne s'agit pas ici de l'expérience telle qu'on l'entend
d'ordinaire et qu'on pourrait appeler générale, mais d'une expérience
particulière. La nécessité n'en est pas douteuse mais elle ne comporte
pas l'idée de devoir, la notion du mérite et du démérite. C'est une
expérience d'ordre inférieur.
4º.--_La punition doit être proportionnée à la faute._
Gardons-nous de donner aux fautes une valeur fictive qui résulte de ce
que l'enfant et nous ne l'envisageons pas de la même manière. Tâchons
de voir les choses du même oeil, non à notre point de vue, mais au
sien, afin qu'il ne se croie pas victime d'un excès de sévérité.
«L'enfant, dit Rousseau, a des manières de voir, de penser, de sentir,
qui lui sont propres; rien n'est moins sensé que d'y vouloir
substituer les nôtres; et j'aimerais autant exiger qu'un enfant eût
cinq pieds de haut, que du jugement, à dix ans[22].» La proportion
dont nous parlons est assez difficile à garder parce qu'il faut
l'entendre comme l'enfant lui-même. Il ne s'agit pas de juger la
faute avec notre jugement et notre expérience mais comme l'enfant la
juge avec son défaut ou son rudiment de jugement et d'expérience. Il
sait fort bien, par exemple, que la préméditation ou la récidive
constituent des aggravations de la faute; il comprendra moins la
gravité d'une faute due à la paresse ou au défaut d'attention. Nous
devons attacher plus d'importance à lui faire sentir les inconvénients
de la paresse qu'à le punir d'avoir été paresseux. De même le besoin
d'activité physique qu'il éprouve le rend très indulgent pour sa
turbulence et lui fait éprouver des mouvements d'humeur lorsqu'on l'en
punit. Il se sent incapable de se contraindre et de gouverner son
corps.
[22] Rousseau, _Émile_, livre second.
5º.--_La punition doit être proportionnée à la sensibilité de
l'enfant; elle doit varier avec l'âge._
Le tempérament, la complexion, la sensibilité des enfants sont choses
très variables; la même punition est plus ou moins rigoureuse selon
que celui qui la subit est plus ou moins délicat. Une étude attentive
de chaque enfant nous permettra de distribuer équitablement les
peines. Quand cette étude devrait nous coûter beaucoup, il n'y a pas à
hésiter; cela fait partie de la mission de l'éducateur. D'ailleurs
nous trouverons dans les résultats la compensation de nos efforts et
de nos peines. Une punition de même nature peut être variée dans le
degré et la forme, il sera donc facile de dresser une échelle pour
chaque sorte de punition. Toutefois, hâtons-nous d'ajouter que tout
ne sera pas résolu par un tarif; n'attribuons pas aux procédés une
action plus efficace que celle qu'ils comportent, et ne perdons pas de
vue un seul instant que notre mission est d'éveiller d'abord, de
cultiver ensuite le sens moral. Nous devons pour ainsi dire couver
l'enfant, le maintenir dans une atmosphère morale qui est pour son âme
ce que sont pour son corps les soins tendres, empressés, attentifs de
sa mère. A peine sera-t-il abattu qu'il faudra se hâter de le relever,
car rien ne doit durer pour l'enfant, surtout si les fautes qu'il
commet sont la conséquence de la légéreté naturelle à son âge.
* * * * *
Ces principes admis, passons à l'application.
L'enfant commet-il des étourderies légères, nous feindrons de ne pas
voir ou de ne pas entendre une première fois, nous tolérerons
beaucoup, surtout si l'enfant est jeune, d'un tempérament ardent,
d'une santé robuste.