CHAPITRE XXVI

_Campagne de Hanovre.--Instructions données au Maréchal

de Richelieu.--Sa marche foudroyante.--La Convention de

Closter-Seven.--L’imprudence du vainqueur.--Appréhensions de Frédéric

II.--Désaccord de Bernis avec Richelieu: tergiversations de la Cour

de Versailles et mauvaise foi du Cabinet de Saint-James.--Sommations

tardives et impuissantes du Maréchal aux chefs de l’armée

vaincue.--Conséquences du désastre de Rosbach.--Entrée en campagne de

Ferdinand de Brunswick.--Comment Richelieu le contient.--Il demande

son rappel: le comte de Clermont le remplace._

Nous sommes arrivé au point culminant de la vie politique et militaire

du Maréchal de Richelieu, à ce moment critique, où la Fortune, qui

semblait l’avoir pris par la main, pour le conduire, en pleine lumière,

aux plus hautes destinées, se déroba tout-à-coup, le laissant, au

milieu des ténèbres, dans le plus complet désarroi. Il volait au

triomphe et se vit soudain entravé. Il était le maître à Closter-Seven

et ne sut empêcher Rosbach.

Un de ses panégyristes à outrance, qui se pose trop volontiers en

profond psychologue, résume assez bien cette étrange situation de

Richelieu, réserve faite du rôle tendancieux attribué par l’historien à

la coterie philosophique:

«L’auteur a trouvé les véritables causes de la perte de la bataille de

Rosbach dans le manque de foi des signataires de la capitulation de

Closter-Seven, révélation immense pour notre gloire nationale, trahie,

vendue par les écrivains philosophes dévoués au roi de Prusse.

«Voici les faits:

«Le Maréchal de Richelieu marche en avant, occupe Hanovre le 14 août,

Brunswick le 18, Bremen le 22. Il accule le duc de Cumberland entre

l’Elbe et la mer, et alors est signée la Convention de Closter-Seven,

puis l’acte supplémentaire (28 septembre). Les troupes allemandes

au service de l’Angleterre doivent être renvoyées et les Anglais

demeurer dans le Holstein sous la garantie du roi de Danemark (1757).

La première partie des instructions données au Maréchal de Richelieu

est ainsi accomplie. L’armée anglaise est dissoute: il va marcher sur

le roi de Prusse pour l’acculer sur le corps du prince de Soubise,

lorsqu’il est tout d’un coup arrêté par le refus que fait l’Angleterre

de ratifier la convention; les soldats allemands au service du duc de

Cumberland vont rejoindre le corps prussien du prince Ferdinand (et

pourtant ils avaient promis de ne plus servir contre la France) et

c’est alors que Frédéric tombe sur le prince de Soubise à Rosbach[501].»

[501] CAPEFIGUE: _Le Maréchal de Richelieu_, 1857 (p. 8).

Ce que ne dit pas cet apologiste de la stratégie de Richelieu, c’est

que le Maréchal commit une faute qui lui fit perdre tous les bénéfices

de sa glorieuse campagne; mais si son erreur comporte, dans une

certaine mesure, des circonstances atténuantes, la mauvaise foi de

l’Angleterre n’admet aucune excuse.

Le 17 juillet 1757, avant son départ, le nouveau généralissime

recevait du roi des instructions[502] corroborant celles dont le comte

d’Estrées avait été précédemment muni:

[502] _Bibliothèque de l’Arsenal_, Manuscrit 4518: Portefeuille

d’Argenson, Papiers Montboissier fº 145.--La pièce est

reproduite dans la Correspondance (imprimée) de Richelieu

avec Pâris-Duverney en 1756, 1757, 1758, pendant la campagne

d’Allemagne.

«Lorsque Sa Majesté, déclarait ce document, a pris la résolution, au

mois de juin dernier, d’assembler deux nouvelles armées en Alsace, sous

les ordres du Maréchal de Richelieu et du prince de Soubise, elle avait

principalement en vue de faire une diversion puissante en Allemagne,

capable d’arrêter les progrès du roi de Prusse, d’intimider les princes

de l’Empire, qui paraissent disposés à se prêter aux projets dangereux

de ce prince...»

Ces instructions laissaient «à la capacité, à l’expérience, aux

lumières» du Maréchal, le soin de «prendre le parti le meilleur et le

plus convenable», pour opérer avec succès contre le duc de Cumberland.

Ce document visait le siège éventuel de Magdebourg; mais «on ne saurait

se flatter d’en exécuter le plan qu’en rejetant l’ennemi, dès cette

année, au-delà de l’Elbe.»

Il fallait, en outre, «disposer du pays entre l’Elbe et le Weser pour

assurer les subsistances de l’armée..., s’occuper de l’état et de

l’entretien des chemins pour le ravitaillement et autres opérations

de guerre...» Enfin le général en chef devait rester en communication

ininterrompue avec le prince de Soubise et même avec le duc de

Saxe-Hilderburghausen qui commandait l’armée des Cercles, destinée à

se fondre dans le corps dirigé par le prince de Soubise.

Il fallait encore tenir la main à «la rigide observation de la

discipline» et surtout «punir la maraude...»

La correspondance, échangée entre le Maréchal de Richelieu et

Pâris-Duverney[503], note la marche rapide du généralissime et

l’_embouteillage_--si le mot avait été d’usage à cette époque--de

l’armée de Cumberland dans le camp de Stade. Elle précise nettement

l’attitude adoptée par le Conseiller d’État au cours de la campagne

et son impérieux désir de faire prévaloir ses idées personnelles dans

les services d’intendance. Son mémoire «sur les raisons spéciales

qui doivent engager le Maréchal de Richelieu à prendre ses quartiers

d’hiver à Halberstadt;» ses «réflexions sur la situation de l’armée

du roi entre le Weser et l’Elbe,» à la date du 13 août, disent assez

l’autorité que lui donnaient, à la Cour, son crédit, ses relations, ses

attributions officielles et surtout son indiscutable compétence.

[503] Cette Correspondance, parue en 1789, par les soins du

Général de Grimoard, sort évidemment de l’officine de Soulavie.

C’est, dans cette même maison de librairie, que se débitèrent

plus tard, en partie, les _Mémoires_ de Saint-Simon, annoncés

d’ailleurs sur une feuille de garde et déjà connus par une

édition antérieure.

En réalité, ce grand pourvoyeur des armées royales ne prévoyait, dans

les opérations futures de Richelieu, qu’une démonstration militaire,

assurément heureuse, mais semblable à celle des campagnes précédentes;

aussi le blocus, foudroyant, pour ainsi dire, du corps de Cumberland,

semble-t-il, en dépassant toutes les espérances, déranger tous les

plans. Bernis, qui ne laisse jamais échapper l’occasion de critiquer

Richelieu (il savait plaire ainsi à la favorite), Bernis estime que le

Maréchal fut le plus imprudent des hommes, en allant «forcer l’armée

hanovrienne dans un camp marécageux[504]».

[504] BERNIS: _Mémoires et Lettres_ (édités et authentiqués

par M. Frédéric Masson), t. I, p. 406.--Dictés quelques

années plus tard, dans le silence du Cabinet, les _Mémoires_

concluent presque toujours, et parfois fort injustement, à la

condamnation de Richelieu. La _Correspondance_, écrite au jour

le jour, est, au contraire, moins suspecte de partialité.

C’était cependant un coup de maître; car, le 8 septembre, le fils du

roi d’Angleterre se résignait à la capitulation connue dans l’Histoire

sous le nom de _Convention de Closter-Seven_. Les stipulations, dictées

par Richelieu, étaient bien telles qu’il ne cessa, en toute occasion,

de les rappeler. Les troupes allemandes mercenaires, réunies sous

les ordres de Cumberland, devaient, comme celles de Hanovre, être

internées dans des campements déterminés, ou renvoyées dans leur pays

et s’engager à ne plus servir contre la France, pendant la durée de la

guerre[505].

[505] Dans son _Traité des grandes opérations militaires_ (3e

édition), t. I, p. 318, Jomini dit qu’il fallait «détruire ou

prendre l’armée»; c’était un coup mortel pour Georges II et

la France eût été l’arbitre de la paix.--De même, Napoléon,

à Sainte-Hélène (_Mémoires_ publiés par Montholon, t. V, p.

213) estime la Convention de Closter-Seven «inexplicable».

Le duc de Cumberland, disait-il, était perdu; il était

obligé de mettre bas les armes et de se rendre prisonnier;

il n’était donc possible d’admettre d’autres termes de

capitulation que ceux-là.--Le geste, chevaleresque comme celui

de Fontenoy, lequel coûta si cher à l’armée française, est la

seule explication qu’on puisse donner de cette capitulation

imparfaite, «un traité véritable», affirme M. F. Masson.

Mais, pour ménager l’amour-propre des vaincus, et, sans doute, par un

de ces sentiments chevaleresques dont la tradition fut bien oubliée

depuis, Richelieu avait laissé aux soldats leurs armes[506]. Il avait

foi dans la parole de leurs chefs. Ce fut une généreuse imprudence dont

la France allait bientôt payer les frais.

[506] Marquis DE VALFONS: _Souvenirs_, (2me édition Émile-Paul)

p. 290. Pour témoigner son estime à cette armée vaincue,

Richelieu n’avait pas voulu introduire dans la capitulation la

clause du désarmement, mais d’après les confidences faites à

Valfons, il «avait toujours compté la faire exécuter». Bernis

écrira plus tard que le Maréchal l’exigea brutalement.

Deux jours avant, le 6 septembre, le roi de Prusse avait écrit au

vainqueur une lettre restée célèbre, lettre presque suppliante sous sa

forme désinvolte, où Frédéric, aux abois, pressentait le petit-neveu

d’un homme d’État, illustre entre tous, sur l’éventualité de son

intervention--qui serait un bienfait--auprès de Louis XV: «Un Richelieu

ne pouvait rien faire de plus glorieux, que de travailler à rendre

la paix à l’Europe[507].» Le Maréchal lui répondit, en termes d’une

exquise politesse, qu’il n’avait aucune instruction dans ce sens,

mais qu’il allait envoyer immédiatement un courrier à Versailles,

pour rendre compte au roi des ouvertures de Frédéric. On sait quelle

suite fut donnée à cette pressante démarche. Louis XV fit aviser son

ennemi--l’ennemi de Mme de Pompadour--qu’il emploierait jusqu’à son

dernier soldat pour réduire le roi de Prusse[508].

[507] Frédéric était, d’ordinaire, moins obséquieux avec

nos officiers supérieurs. Au dire de Voltaire, il traitait

les généraux français de «généraux de comédie». Sa lettre à

Richelieu, telle que la publient les _Souvenirs_ de VALFONS,

diffère, dans ses termes, de celle qui est restée classique. Il

s’y trouve (p. 312) notamment cette phrase que ne contient pas

le document historique: «Il est impossible que le roi de France

désire ma perte entière; c’est trop contre ses intérêts et je

ne puis le croire véritablement mon ennemi.»

[508] Marquis DE VALFONS: _Souvenirs_, p. 313. «L’abbé de

Bernis, ministre des affaires étrangères, obsédé par le comte

de Stahremberg, ambassadeur de Vienne, qui lui représentait

toujours le roi de Prusse sans nulle ressource, défendit, de la

part du roi, à M. de Richelieu, d’entrer avec lui dans nulle

négociation, déclarant que le roi emploierait jusqu’à son

dernier soldat pour le réduire.» Déjà, au moment où Richelieu

entrait en campagne, le duc de Cumberland avait écrit au

Maréchal pour négocier la paix; et celui-ci lui avait répondu,

en termes très fermes, quoique très mesurés, que le roi l’avait

envoyé uniquement pour combattre. Richelieu n’en avait pas

moins communiqué au gouvernement la requête de l’ennemi; et

Bernis lui déclara que le roi consentirait volontiers à la

paix, le jour où ses alliés auraient reçu les réparations qui

leur étaient dues.

Voltaire, qui avait fini par se réconcilier avec son ami le

prince-philosophe, sans oublier toutefois les avanies dont celui-ci

l’avait abreuvé quatre années auparavant, Voltaire cherchait, de

son côté, à émouvoir le Maréchal sur le sort de Frédéric. Il le

représentait résolu au suicide, s’il se voyait à bout de ressources; et

«sa sœur, la margrave de Bayreuth, ne lui survivrait pas». Voltaire en

parlait savamment, puisqu’il était en correspondance suivie avec l’un

et l’autre.

Ce n’était pas, comme on l’a trop souvent répété, qu’il sollicitât

quelque lâche complaisance de son héros pour le roi de Prusse; il était

convaincu, au contraire, que Richelieu terminerait cette campagne

comme il avait déjà terminé «celle du Hanovre et de la Hesse...».

«Oui, disait-il, vous jouirez de la gloire d’avoir fait la guerre

et la paix.»--Une paix à jamais mémorable, c’était bien le rêve que

poursuivait le général victorieux.

Aussi avait-il accepté, pour la négociation qui devait y conduire,

la médiation du roi de Danemark, suggérée par l’ambassadeur de

France Ogier. Le ministre Lynar, représentant du prince, Lynar, dont

l’Angleterre payait, suivant Bernis, les bons offices, donnait au

Maréchal l’illusion qu’il était l’homme nécessaire en de telles

conjonctures; et, pour flatter une vanité accessible à toutes les

idolâtries, il avait fait exécuter le buste en marbre du vainqueur, la

tête ceinte d’une couronne de lauriers[509].

[509] _Mémoires et Lettres de Bernis_, t. II, p. 19.--Soulavie

affirme également la traîtrise de Lynar.

Richelieu, dès l’entrée en pourparlers, avait expédié à Louis XV un

courrier pour lui annoncer le projet de capitulation. Bernis crut que

cette dépêche «exposait une simple idée»; et l’homme qui, précédemment,

tenait pour la dernière des imprudences la manœuvre militaire de

Richelieu, lui signifia aussitôt «qu’il n’y avait point d’autre

négociation à faire avec les Hanovriens qu’en forçant leur camp et

qu’en les culbutant dans l’Elbe, que le Maréchal ne devait pas oublier

comment ils avaient violé, en 1744, la convention de neutralité que le

roi avait stipulée avec eux».

Louis XV approuva la réponse de son ministre, mais non sans une pointe

de scepticisme:

--«Vous ne connaissez pas le Maréchal: ce qu’il annonce comme un projet

est peut-être déjà exécuté; dépêchez un second courrier et annoncez,

de ma part, à M. de Richelieu de n’entamer aucune négociation et de

renvoyer à Fontainebleau (où la Cour était alors) toutes celles qui

pourraient être entamées[510].»

[510] _Mémoires et Lettres de Bernis_, t. II, p. 20.

Le roi ne s’était point trompé. Deux jours après son entretien avec

Bernis, le duc de Duras arrivait à la Cour, porteur des articles de la

capitulation signée par Richelieu et Cumberland.

«Jamais surprise ne fut égale à la mienne, écrit le ministre; elle

augmenta en voyant la manière dont cet acte était dressé; j’y vis à

l’instant tous les malheurs qui devaient naître d’une si dangereuse

imprudence[511]. Le Maréchal de Richelieu avait déjà instruit toute

la Cour et Paris de son triomphe par ses lettres. On disait hautement

qu’il avait fait mettre bas les armes à une armée entière, que la paix

était faite. Dans la même matinée, arriva la nouvelle de la victoire

des Russes, remportée bien malgré lui par le général Apraxin sur les

Prussiens, en sorte que le public ne douta pas que ces deux événements

ne terminassent la guerre. Presque tous les ministres applaudissaient

à la gloire du Maréchal; et les femmes qui comptaient bientôt revoir

leurs maris et leurs amants étaient enchantées.»

[511] Ce qui n’empêche pas Bernis, dont les variations furent

si nombreuses en cette affaire, de joindre tout d’abord ses

plus chaudes félicitations à celles du roi, de la Marquise et

de toute la Cour.--JOBEZ (_La France sous Louis XV_, t. V, p.

41) signale, lui aussi, l’enthousiasme de Bernis et reproche au

ministre de n’avoir pas immédiatement ratifié la capitulation.

Duras gagna même à l’enthousiasme général la charge de premier

gentilhomme de la Chambre.

Or, d’après Bernis, Richelieu n’avait d’autre pouvoir, comme «général

d’armée», que de «faire une capitulation» qui devenait un traité après

sa «ratification». Les articles pour lesquels le duc de Cumberland

avait engagé sa parole d’honneur et qui devaient être exécutés dans

le plus bref délai, n’étaient, toujours au dire de Bernis, qu’un

trompe-l’œil: l’ennemi avait voulu gagner du temps, pour réduire à

néant les avantages de Richelieu; le Maréchal aurait dû imposer une

date ferme et prendre des otages.

Le raisonnement ne laissait pas que d’être subtil: peut-être était-il

juste au point de vue diplomatique; mais il dissimulait mal le dépit

de ministres jaloux d’un succès qu’ils n’avaient pas prévu, et surtout

l’appréhension de Mme de Pompadour que le triomphe, si largement

escompté, du prince de Soubise n’en fût amoindri.

Cependant, on n’envoie pas la ratification instamment réclamée par

Richelieu. Et Bernis en revient toujours à l’irrégularité, pour ne pas

dire l’inanité, de la Convention de Closter-Seven. Le Maréchal, dit-il,

a craint de s’enfoncer dans les boues du pays et de compromettre sa

réputation militaire par l’attaque du camp de Stade qu’il jugeait

périlleuse. S’il l’eût enlevé de force, l’armée du prince de Cumberland

était perdue sans ressources, adossée qu’elle était à l’Elbe, un bras

de mer à cet endroit. Elle eût mis bas les armes: c’était alors une

véritable capitulation[512].

[512] Pouvait-on reprocher à Richelieu d’avoir épargné le

sang de ses soldats, puisqu’il avait la «parole d’honneur»

de Cumberland; et, en réduisant l’armée ennemie au désespoir

par un coup de force, n’exposait-il pas la sienne aux hasards

d’une action que la chance des batailles pouvait retourner

contre elle? Bernis, lui-même, ne le laisse-t-il pas entendre

(t. I, p. 406)? D’ailleurs, dans le chapitre, si intéressant

que les _Mémoires authentiques_ consacrent à Bernis, Richelieu

s’exprime, en termes des plus amers, sur la conduite du

ministre à son égard. Alors qu’il pensait avoir laissé à la

Cour un de ses meilleurs amis dans la personne de Bernis,

celui-ci, prétendant à tort, sur de fausses apparences, que le

Maréchal avait voulu le faire exclure du Conseil, lui «jouait

un tour plus cruel encore pour l’État», car ce fut lui, affirme

Richelieu, qui «fit rompre la Capitulation». Les _Mémoires

authentiques_ passent très rapidement sur la Convention de

Closter-Seven; le _Mémoire_ de 1783, remis à Louis XVI, la

défend, au contraire, longuement et non sans chaleur.

Ici, Bernis fait trop voir qu’il est le porte-parole de la

Marquise; il ajoute que, si Richelieu a bâclé cet «acte» avec autant

d’irréflexion, c’est qu’il n’a pas voulu laisser au prince de Soubise

la gloire de conquérir la Saxe et d’en chasser le roi de Prusse.

Bernis n’était pourtant pas si rassuré sur le sort du protégé de la

Marquise, car il écrivait, le 27 septembre, au comte de Stainville,

ambassadeur de France à Vienne:

«Pourvu que M. de Soubise ait le temps d’être secondé par M. de

Richelieu, le roi de Prusse aura de la peine à se sauver de l’équipée

qu’il a faite[513]...»

[513] _Mémoires et Lettres du cardinal de Bernis_ (édit. F.

Masson). _Lettre à Stainville_, t. II, p. 121.

Déjà, trois jours auparavant, dans cette même _Correspondance_,

dont les impressions contredisent si souvent les appréciations des

_Mémoires_, Bernis confiait à Stainville les embarras que donnaient à

Soubise les troupes des Cercles, où chacun des principicules qui les

avaient fournies prétendait commander. Mais la Convention de Richelieu

le rassurait: il l’estimait «très bonne dans un sens[514]».

[514] _Mémoires et Lettres du cardinal de Bernis_ (édit. F.

Masson). _Lettre à Stainville_, 24 septembre, t. II, p. 118.

C’était un leurre. Las d’attendre, le Maréchal était parti,

conformément à ses instructions, avec presque toute son armée, pour

le campement d’Halberstadt. Il devait y rester du 28 septembre au 5

novembre. Il commettait là une double faute: il se condamnait d’abord à

l’inaction; puis il ne laissait devant Stade qu’un rideau de troupes,

trop faible pour exercer un rigoureux contrôle sur la stricte

exécution des clauses de la capitulation par les armées hessoise et

hanovrienne[515].

[515] _Mémoires et Lettres du cardinal de Bernis_ (édit F.

Masson), t. II, p. 25.--_Lettre à Stainville_, t. II, p. 131.

Dans ses _Mémoires_, Bernis, ratiocinant sur un fait de guerre, qu’il

juge aujourd’hui désastreux, dit que «s’il avait été le maître, il

aurait rejeté cette monstrueuse capitulation et rappelé le général qui

avait eu l’imprudence ou la malice de la conclure[516]».

[516] Soulavie est plus explicite encore que Bernis: celui-ci,

en parlant de _malice_, laisse entendre que Richelieu a voulu

jouer un bon tour à Soubise et à sa protectrice: «Soulavie va

plus loin, dit M. F. Masson, il affirme (_Mémoires_, t. IX, p.

198) que Richelieu correspondait avec Frédéric au moyen d’une

machine à chiffrer, que lui, Soulavie, remit à Lebrun, le

ministre, le 10 octobre 1792, et il tire de cette complicité

entre les deux amis de Voltaire des conclusions auxquelles

je renvoie le lecteur et qui sont de nature à édifier sur le

patriotisme des diplomates révolutionnaires.»

Et, comme pour justifier des retards, auxquels participait d’ailleurs

le Cabinet de Saint-James, on épiloguait à Versailles, avec

Bernis[517], sur «ce singulier traité conclu entre trois personnes, qui

n’avaient aucun pouvoir des Cours au nom desquels ils traitaient...

M. de Lynar est parti de Francfort apparemment par les ordres du roi

(de Danemark) son maître, mais sans aucun pouvoir par écrit; M. de

Cumberland n’en avait point du roi son père et M. de Richelieu n’en

avait aucun du roi.»

[517] Luynes (t. XVI, p. 248), toujours l’écho des bruits de

la Cour, en consigne les acerbes critiques: «Il n’y a rien

d’écrit, tout était verbal. Il n’a rien été stipulé par rapport

aux troupes de Hesse et de Brunswick, ni pour qu’elles fussent

désarmées, ni pour qu’elles ne servissent point pendant un

certain temps contre les troupes françaises et autrichiennes

et leurs alliés. Il a été dit seulement qu’elles seraient

réparties et dispersées suivant la volonté de leurs Souverains.

_Il est vrai qu’avant la Convention dont il vient d’être parlé,

le ministre de Brunswick à Vienne y avait conclu un traité,

par lequel il était porté que les_ TROUPES SERAIENT DÉSARMÉES,

CE QUI N’A POINT ÉTÉ EXÉCUTÉ.» Le traité était le fait de

Stainville (BERNIS, t. II, p. 9).

Le Maréchal tenait, au contraire, sa Convention pour bonne; et,

flairant déjà la mauvaise foi de ses co-contractants, il entendait que

les termes de la capitulation fussent immédiatement exécutoires.

Cependant, Bernis s’était ravisé; pensant qu’après tout cette

Convention, régulièrement observée, pouvait être avantageuse et

glorieuse pour le roi, il avait décidé Louis XV à l’accepter. Celui-ci

écrivit donc à Richelieu qu’il la ratifierait, aussitôt que le roi

d’Angleterre l’aurait sanctionnée de sa signature. En même temps,

Bernis retournait au Maréchal son acte modifié et stipulant le

désarmement des troupes hessoises: «M. de Richelieu, écrivait-il à

Stainville, voudra bien dorénavant, dans ce qui touchera au politique,

attendre que je lui fasse passer les ordres du roi[518].»

[518] _Mémoires et Lettres de Bernis_, t. II, p. 127. Lettre à

Stainville du 8 octobre 1757.

Les Hessois et les Brunswickois, écrit Valfons, commençaient à sortir

des marécages de Stade, quand Richelieu en arrêta le mouvement. La Cour

n’envoyait pas de ratifications, et réclamait le désarmement préalable.

Le Maréchal chargea son fidèle Valfons de le négocier; mais celui-ci

se heurta au refus formel du général Donep: «Les fusils de nos soldats

ne sont pas des quenouilles», riposta l’officier allemand. Il laissa

cependant entendre qu’il céderait à la violence[519].

[519] Marquis DE VALFONS: _Souvenirs_, (2me édition Émile-Paul)

p. 290.

D’autre part, Richelieu engageait, dans les premiers jours de novembre,

une correspondance des plus suivies et des plus animées avec le

landgrave de Hesse et le duc de Brunswick, avec Zastrow «général en

chef de l’armée de S. M. Britannique, depuis le départ de S. A. R. Mgr

le duc de Cumberland», avec Bernis, avec le ministre de Brunswick et

Lynar, le plénipotentiaire danois[520].

Ces documents, qu’il serait trop long de publier et même d’analyser,

sont cependant des plus instructifs. Ils reflètent à souhait l’état

d’âme des divers personnages qui les ont signés: quelques lignes

suffiront à définir leurs mentalités respectives.

Craignant, dans son amour-propre de soldat et de gentilhomme, d’avoir

été pris pour dupe, Richelieu réclame instamment l’exécution des

articles de la Convention. S’il ne reçoit pas une satisfaction

immédiate, il menace les ministres de Hanovre et de Hesse de «brûler

leurs maisons et même les maisons royales», de dévaster et de saccager

le pays. Quand «la parole d’honneur est faussée, écrit-il, ce procédé

est légitime et nécessaire, quelque répugnance qu’il ait naturellement

de ces sortes de violence et de faire souffrir les innocents[521]».

[520-521] _Bibliothèque de l’Arsenal_, manuscrit 4518. Papiers

Montboissier.

La réponse du landgrave de Hesse est marquée au coin de la mauvaise

foi la plus insigne: le prince gémit sur les exactions dont souffre

son pays depuis la guerre; et, ruiné comme ses sujets, il ne saurait

se passer des subsides que lui consent la Grande-Bretagne, en échange

de ses troupes. Or, l’Angleterre ne reconnaissant pas une Convention

conclue sans sa participation, il est bien obligé d’en décliner les

obligations. Il n’est pas inutile de remarquer que le landgrave avait

longtemps amusé le Maréchal avec l’idée de louer ses mercenaires au roi

de France[522].

Le Général de Zastrow se distingue, dans ses lettres, par une

raideur voisine de l’insolence. Il reprend tout simplement la thèse

du landgrave sur les exactions commises par l’armée française; et

il prétend qu’«elles fournissent les titres les plus légitimes et

autorisent le roi d’Angleterre à s’estimer dégagé de toutes les

obligations» ressortissant à la capitulation de Closter-Seven[523].

Seul, le duc de Brunswick (et encore Bernis le traite-t-il de

faux bonhomme) avait protesté dans un «rescrit aux ministres de

Hanovre» contre une rupture à laquelle ils voulaient le forcer: il

leur reprochait durement de manquer à leurs engagements et il «ne

connaissait puissance au monde», qui fût en droit de disposer de sa

parole de prince et de ses promesses[524].

[522-523-524] _Bibliothèque de l’Arsenal_, manuscrit 4518,

Papiers Montboissier.

Dans le recueil de documents que nous venons de signaler, se trouve

une lettre de Richelieu à Bernis, où s’affirme, avec l’intention très

nette du Maréchal d’en finir avec ces atermoiements, son irritation

persistante contre le ministre des affaires étrangères, irritation

dont celui-ci s’amusait à lire les traces «sur le visage de Mme de

Lauraguais».

«Vous croyez un peu trop, dit Richelieu à Bernis, que 50 ou 60.000

hommes peuvent avec facilité en jeter dans l’eau 40.000, d’ailleurs

bien postés[525]...»

[525] BIBLIOTHÈQUE DE L’ARSENAL, ms. 4518.--Dans une très

longue note que Soulavie (t. IX, pp. 188 et suivantes) prétend

émaner de Richelieu et qui est une justification personnelle

de la conduite du Maréchal pendant son expédition du Hanovre,

nous retrouvons cette phrase si caractéristique. (Dépêche de

Richelieu à Bernis du 16 Novembre.)

Après cette réplique à des récriminations incessantes sur «la

malheureuse capitulation», le Maréchal reconnaît cependant que la

Convention est bien menacée, mais que les hommes d’État, responsables

de cette prochaine rupture, voudraient en esquiver les risques jusqu’à

l’arrivée d’une armée de secours d’Angleterre, et même de Prusse. Aussi

s’efforcent-ils d’obtenir de lui une audience par l’intermédiaire de

Lynar: «Mais je n’écrirai plus, dit-il, et je marcherai toujours[526].»

[526] BIBLIOTHÈQUE DE L’ARSENAL, mss. 4518.

Il n’en était pas moins victime d’une trahison dont le roi de Prusse

avait dû encourager et peut-être provoquer l’initiative; et quoiqu’il

eût maintenant, trop tard à son gré, ratification et pleins pouvoirs,

il se heurtait à une fin de non-recevoir, qui se traduisait bientôt

par la reprise des hostilités: les troupes hanovriennes et hessoises

s’opposaient, les armes à la main, au mouvement de retraite dessiné par

le contingent du duché de Brunswick.

Le désastre de Rosbach commençait à porter ses fruits. En effet,

pendant que Richelieu se débattait énergiquement contre la fourberie

anglo-allemande, Frédéric avait si bien manœuvré que, le 5 novembre,

attaqué à Rosbach par les forces réunies de l’imprudent[527] Soubise et

du prince de Saxe-Hilderburghausen, il les avait mises complètement en

déroute; au milieu de l’action, l’armée des Cercles s’était lestement

esquivée--... expédient militaire, qui devait, par la suite, passer à

l’état d’habitude chez les Saxons.

[527] Belle-Isle avait expressément recommandé à Soubise

d’éviter tout engagement avec Frédéric; et Richelieu avait

écrit à ce même Soubise de se méfier du roi de Prusse.

«M. de Soubise, écrit le marquis de Valfons, avait toujours demandé à

M. de Richelieu de faire deux marches en avant qui auraient sûrement

empêché le roi de Prusse de venir sur lui; mais M. de Richelieu avait

un ordre si précis de ne pas dépasser Halberstadt, que défense expresse

était faite aux munitionnaires de le fournir de pain, s’il voulait

aller plus loin[528].»

[528] Marquis DE VALFONS: _Souvenirs_, (2me édition

Émile-Paul), pp. 313 et suiv.

Il avait perdu ainsi près de deux mois et retrouvé devant lui,

fortement reconstituée, cette armée de 40.000 hommes qu’il avait tenue

sous le joug à Closter-Seven. C’était le prince Ferdinand de Brunswick,

désigné pour remplacer le duc de Cumberland retiré à Londres, qui la

commandait et commençait déjà à menacer le duc d’Ayen.

Bernis, toujours disposé à blâmer quand même Richelieu, prétend que

le désastre de Rosbach n’eût pas tiré à conséquence, si le Maréchal

s’était porté sur la Saxe avec toutes ses forces: il disposait de

70.000 hommes, alors que le roi de Prusse n’en comptait que 30.000.

Bernis lui reproche d’avoir, en «séparant» son armée, perdu l’occasion

d’en finir avec l’ennemi. Richelieu avait assurément trop attendu et

trop hésité, lui l’homme des coups de main. Mais quelles n’étaient pas

ses responsabilités!

Depuis que Soubise opérait en Allemagne, Mme de Pompadour, qui

rêvait pour lui des splendeurs d’apothéose, ne trouvait jamais que

son favori eût une armée assez puissante pour écraser définitivement

l’homme dont elle avait encore sur le cœur les humiliants sarcasmes.

Estimant que Richelieu ne se pressait guère d’envoyer des renforts à

Soubise, elle n’avait cessé de soutenir que l’indifférence du Maréchal

livrait le prince, pieds et poings liés, au roi de Prusse. Richelieu,

excédé, s’était enfin décidé à diriger une partie de ses troupes--et

plus qu’il n’en fallait--sur l’armée de Soubise. Il ne lui restait

plus que quarante bataillons, le jour où Ferdinand de Brunswick,

entrant résolument en campagne, au lendemain de Rosbach, déchirait

non seulement d’un coup d’épée la capitulation de Closter-Seven,

mais allait bientôt mettre en péril le soldat qui l’avait imposée.

Et Bernis, à cette heure, loin de blâmer l’attitude de Richelieu,

la louangeait dans la dépêche qu’il adressait, le 14 novembre, à

Stainville:

«M. de Richelieu s’est conduit en homme de courage et de tête. Il a

marché à la rencontre de notre armée et paraît avoir prévu tout ce

que le roi de Prusse pouvait entreprendre contre lui... Ainsi il faut

attendre les événements, mais notre amie est bien à plaindre.»

Mme de Pompadour ne l’avait, hélas! que trop voulu.

Ce fut, dès lors, entre Ferdinand de Brunswick et Richelieu, une

sorte de duel, où celui-ci eut la sagesse de rompre toujours. Mais,

de marches en contre-marches, il recula de Lunebourg jusqu’à Zell.

Cependant, à un moment donné, les deux armées se trouvèrent en

présence. Le Maréchal venait de recevoir des troupes fraîches; il

voulut franchir la rivière qui le séparait des Hanovriens: ce fut alors

Ferdinand qui se déroba[529].

[529] Frédéric II (_Mémoires_, édit. Boutaric et Campardon,

1866, t. I, p. 529) avoue l’échec de Ferdinand.

Richelieu prit alors ses quartiers d’hiver «dans des citadelles

inexpugnables», écrivait-il au roi; mais, fidèle à une politique que

fortifiaient ses accès périodiques de mauvaise humeur et la mobilité

habituelle de son esprit, quand il était parti depuis quelque temps en

expédition, il n’eut de cesse que Louis XV ne le rappelât. De guerre

lasse, le roi lui donna pour successeur un prince du sang, le comte de

Clermont, qui se distingua surtout par son incapacité.

Le Maréchal de Richelieu (1696-1788) d'après les mémoires contemporains et des documents inédits · 第 44 / 112 题