_Préventions de Bernis contre le Maréchal.--Encouragements de
Stainville à Richelieu.--Mme de Pompadour reprend la lutte.--Le
petit père_ La Maraude.--_Retour de Richelieu à la Cour.--Ses
entrevues avec le Maréchal de Belle-Isle et Bernis.--Richelieu fut
coupable d’exactions, mais il ne fut jamais un traître.--Romans
prussiens.--Richelieu renonce à la vie militaire et part pour son
gouvernement de Guyenne.--Son entrée triomphale à Bordeaux._
Le 19 janvier 1758, Bernis expliquait ainsi à Stainville le rappel du
Maréchal:
«Je suis fâché que M. de Richelieu, par son obstination à revenir ici,
et le peu d’ordre et de volonté qu’il a su mettre dans ses opérations
et dans son armée, ait fait décider son retour. Vous savez que le roi
ne se souciait pas de l’envoyer. Il a de bonnes choses, mais il faut
avouer que la tête lui tourne aisément, qu’il ne veut rien faire que
ce qu’il a imaginé et qu’il a plus songé, cette campagne, à faire la
paix qu’à pousser la guerre avec vigueur. M. de Clermont vaudra-t-il
mieux?... M. de Richelieu va bien fronder ici et cabaler. Je lui
conseillerais le contraire. Il devrait aller à Richelieu quelque
temps[530].»
[530] _Mémoires et Lettres de Bernis_ (édit. Frédéric Masson),
t. II, p. 168.
Évidemment, pour Bernis, c’était la meilleure des solutions: car il
se doutait bien que Richelieu rentrait en France, le cœur ulcéré et
méditant de retentissantes vengeances. Cependant Stainville, si les
lettres qu’en publie Soulavie dans les _Mémoires de Richelieu_ sont
authentiques, avait cherché à calmer le dépit et le ressentiment
du Maréchal, en flattant sa vanité et en l’assurant des plus
augustes sympathies; du même coup, à vrai dire, il désavouait, mais
discrètement, son ministre et ami[531]:
[531] Au dire de SOULAVIE (_Mémoires de Richelieu_. T. IX, p.
239) Stainville représentait à Marie-Thérèse l’abbé de Bernis
comme un homme dangereux ou découragé, qu’il fallait chasser
par conséquent de sa place...
«Votre position, qui vous affecte, est la plus brillante de l’Europe...
_on clabaudera toujours à Versailles_ contre ceux qui font quelque
chose[532].»
[532] SOULAVIE: _Mémoires du Maréchal de Richelieu_, t. IX, pp.
202 et suiv. Déjà Stainville, à la nouvelle de la Capitulation
de Closter-Seven, avait envoyé à Richelieu ses félicitations
et celles de la Cour de Vienne. Et même il ajoutait: «Il faut
profiter du mois d’octobre pour faire évacuer l’Elbe au roi de
Prusse; vous serez, de tous côtés, Monsieur le Maréchal, le
vainqueur de ce fleuve.»
Stainville était plus explicite encore dans sa lettre du 3 décembre:
«J’ai déjà eu l’honneur de vous mander, Monsieur le Maréchal, que
vous êtes à merveille ici; et je dois ajouter que l’Impératrice et
M. de Kaunitz ont été les premiers à me dire qu’il était de toute
nécessité que vous _restassiez seul commandant des forces du roi en
Allemagne_[533]...»
[533] SOULAVIE: _Mémoires du Maréchal de Richelieu_, t. IX, p.
213.
D’un autre côté, en homme qui voulait ménager la puissante protectrice,
dont l’influence allait bientôt l’appeler au ministère des affaires
étrangères, Stainville entendait excepter Mme de Pompadour de la cabale
de Versailles «clabaudant» contre un général trahi par la Fortune:
«Je suis certain, lui écrivait-il, que Mme de Pompadour n’est pas du
nombre... Il est vrai qu’elle aurait peut-être désiré dans le temps que
M. de Soubise fût renforcé plus tôt... Je suis sûr, croyez-moi, qu’elle
ne l’a dit à personne[534]...»
[534] SOULAVIE: _Mémoires de Richelieu_, t. IX, pp. 202 et suiv.
A Vienne, peut-être; mais à Versailles, à Choisy, à Paris, ainsi
que dans toutes ses villégiatures, la Marquise se répandait, comme
nous l’avons vu, en lamentations indignées sur l’abandon dans lequel
Richelieu laissait Soubise.
Son antipathie, difficilement contenue, contre le Maréchal s’était
donné de nouveau libre carrière, au lendemain des surprises de
Closter-Seven. La malignité publique lui attribuait même, à la veille
de la capitulation, une estampe satirique représentant le comte
d’Estrées, en train de fouetter le duc de Cumberland avec une branche
de laurier, dont Richelieu ramassait les feuilles pour s’en tresser une
couronne[535].
[535] CAMPARDON: _Mme de Pompadour et la Cour de Louis XV_, p.
212.--_Journal_ de BARBIER (édit. in-8º), t. VI, p. 552.
Il n’est guère vraisemblable que Mme de Pompadour fût l’auteur d’une
telle épigramme: car, à cette date, la trêve, consentie entre les deux
parties par leur réconciliation, jouait encore; puis la Marquise ne
cultivait pas la caricature; elle gravait pour la plus grande gloire
de son seigneur et maître. Mais elle regagna le temps perdu dans sa
nouvelle campagne contre l’éternel ennemi.
Déjà Pâris-Duverney avait formellement renié le Maréchal après la
rupture de la Convention de Closter-Seven. Celui-ci s’était permis de
négliger les avis du financier! Dès lors Pâris-Duverney «cessa de le
croire utile à l’armée[536]».
[536] _Correspondance historique et particulière du Maréchal de
Richelieu en 1756, 1757, avec M. Pâris-Duverney_ (édit. par le
Général de Grimoard), 1789, préface p. XXI.
D’autres griefs, beaucoup plus graves, et malheureusement trop
justifiés, étaient depuis longtemps formulés contre le Maréchal:
«Le pillage de notre armée, disait Bernis à Stainville, a été
poussé à l’extrême; et, sur cet article, M. de Richelieu n’est pas
excusable[537].»
[537] _Mémoires et Lettres de Bernis_ (édit. F. Masson), t. II,
p. 178. Lettre du 30 janvier 1758.--D’après DUCLOS (_Mémoires_,
t. II, p. 286) Bernis avait proposé à Richelieu, avant qu’il
ne partît, d’augmenter ses appointements; mais le Maréchal,
«colorant son avarice d’un air de dignité, refusa, disant qu’il
ne devait renoncer à aucun de ses droits de général».
Ce «pillage», Richelieu l’avait instauré, et comme méthodiquement
organisé, dès son entrée en terre allemande; et l’abus de ces exactions
était devenu si criant que nos soldats--toujours friands de ces surnoms
pittoresques--avaient baptisé leur général en chef «le petit père La
Maraude».
Il va sans dire qu’ils suivaient ce déplorable exemple et que l’armée
était en proie au plus effroyable désordre, comme à la plus avilissante
gabegie. Quelle nouvelle contradiction chez un homme qui nous en a
déjà offert de si nombreuses et de si déconcertantes! Alors qu’au
moment où sa fortune militaire lui permettant d’anéantir toute une
armée, il avait eu un geste à la fois humain et généreux, il livrait
tout un pays, malgré les instructions précises de son gouvernement,
aux horreurs d’un pillage en règle, qu’allait aggraver encore le
châtiment d’une infraction aux lois de l’honneur. Les protestations
du landgrave ne reposaient donc pas sur des faits imaginaires; et le
duc de Cumberland, retiré à Londres, avait pu dire, en parlant de la
conquête du Hanovre par les Français, que les «alliés de l’Angleterre
étaient quarante mille poltrons fuyant devant cent mille bandits[538]».
Frédéric lui-même, Frédéric qui avait tant de méfaits de ce genre
sur la conscience, oubliant la lettre pateline qu’il avait adressée
deux mois auparavant à Richelieu, lui fit écrire par son frère,
le prince Henri, que des représailles seraient exercées sur les
officiers français prisonniers, si le pays continuait à être aussi
impitoyablement dévasté[539].
[538] _Galerie des aristocrates et Mémoires secrets_ (attribués
à Dumouriez), 1790.--L’auteur va même jusqu’à dire (tant
les opinions en matière d’honneur sont variables!): «Il est
impossible à tout brave homme aimant sa patrie de désapprouver
l’infraction du traité de Closter-Seven; notre façon de jouir
de nos conquêtes a légitimé la rébellion: elle était juste et
forcée.»
[539] SOULAVIE: _Mémoires du Maréchal de Richelieu_, t. IX, p.
194.--FAUR: _Vie privée_, t. II, p. 184.
Plus tard, quand il fut question des déprédations et des contributions
excessives infligées à ces «victimes innocentes», comme il les appelait
lui-même, le Maréchal invoquait, pour légitimer ses exactions, les
droits de la guerre et ceux des généraux en chef. Les précédents,
hélas! ne manquaient pas. C’était, entre autres, les rapines du grand
Villars, sous lequel Richelieu avait servi et plus récemment, celles
de Maurice de Saxe et de Löwendahl, d’illustres guerriers, et...
d’abominables pillards, mais qui n’étaient pas Français[540].
[540] Si l’Histoire doit juger sévèrement un tel abus de la
force et un tel mépris du droit des gens, quelle ne sera pas la
rigueur de sa sentence contre les arrières-petits-fils de ces
«innocentes victimes», contre leurs chefs et leurs souverains,
dont les exécutions militaires, à l’aurore du XXe siècle et
dans une guerre sans précédents, ont dépassé en horreur tout
ce que l’imagination peut concevoir de plus inique, de plus
atroce, de plus barbare? Ces modernes Vandales nient, contre
l’évidence, quand ils ne s’en glorifient pas, leurs attentats
à la justice et à la propriété, à la liberté et à la vie des
peuples--ce patrimoine éternel de l’humanité. Quel contraste
avec la mentalité française, même sous le règne du pouvoir
absolu! L’opinion publique se prononça énergiquement, dans
notre pays, contre le système de défense de Richelieu.
Le Maréchal rentra donc dans Paris, comme le dit Moufle
d’Angerville[541] avec son âpreté coutumière, «chargé de dépouilles
glorieuses sans doute, s’il les eût acquises en combattant, mais
honteuses, puisqu’elles étaient moins le fruit de ses victoires que de
sa cruauté et de son avarice».
[541] MOUFLE D’ANGERVILLE: _Vie de Louis XV_, t. VI, p. 54.
Bernis annonçait, le 4 février, à Stainville, l’arrivée imminente de
Richelieu: «Il paraît assez philosophe. Dieu veuille qu’il soit sage
quand il sera ici!»
On le vit surtout aigri, mécontent et soucieux de dégager sa
responsabilité de l’issue désastreuse d’une campagne, que ses débuts
laissaient pressentir si belle et si fructueuse pour la France.
Luynes et Bernis ont présenté, chacun à leur manière, ce retour d’un
vainqueur dont l’effort était resté stérile.
Dans son _Journal_ de janvier 1758, Luynes ne se fait pas faute
d’admirer les dispositions prises par Richelieu au terme de ses
opérations militaires. Le mois suivant, il montre le courtisan au
coucher du roi, accueilli par le prince avec une rare bonté. Le 8 mars,
Richelieu, accompagné de son cousin d’Aiguillon, va rendre visite, «par
devoir», au Maréchal de Belle-Isle. Il est vrai qu’avant de partir
pour l’armée, il avait déclaré ouvertement qu’il ne voulait «dépendre
en aucune manière de lui, ni prendre ses conseils[542]». De fait, de
toute la campagne, il n’avait daigné correspondre avec Belle-Isle[543];
mais, celui-ci, depuis le 29 février, remplaçait Paulmy, secrétaire
d’État à la Guerre pendant treize mois. Richelieu était donc tenu à
plus de circonspection.
[542] LUYNES: _Journal_, t. XVI, 3 mars 1758, p. 387.
[543] _Ibid._, 18 mars 1758, p. 389.
De même, il ménageait Bernis qu’il voyait chaque jour; si parfois
il s’en plaignait, c’était secrètement; car, en public, il ne lui
prêtait, ni méchants propos, ni manœuvres malveillantes à son égard:
il savait trop bien, affirmait l’abbé, que «je l’avais traité comme un
ami, tandis que, comme ministre des affaires étrangères, je pouvais
demander qu’il fût puni[544]». Bernis, dans un entretien avec Luynes,
attribuait, en effet, à Richelieu seul, l’avortement de la Convention
de Closter-Seven. Mais le Maréchal avait informé Belle-Isle qu’il
comptait remettre au roi un mémoire explicatif, où il lui exposerait
sa conduite au cours de l’expédition et dans quelle situation il avait
laissé l’armée.
[544] BERNIS: _Mémoires et Lettres_, t. II, p. 34.
Quelques jours après, il portait le double de ce travail au ministre;
et, dans cette seconde visite qui dura trois quarts d’heure, Richelieu
fit preuve de la plus aimable courtoisie: c’était, disait-il, «à
la personne et non à la place qu’il entendait rendre ainsi ses
devoirs[545]». C’était aussi afin de remercier une fois de plus
Belle-Isle de l’emploi qu’il avait trouvé pour Fronsac, nommé tout
récemment brigadier.
[545] LUYNES: _Journal_, t. XVI, 18 mars, p. 390.
D’autre part le ministre avait fait tenir de sages conseils à Richelieu
par l’intermédiaire de M. de Beauvau. Il l’exhortait à modérer la
vivacité de ses récriminations, car les plaintes arrivaient chaque
jour, plus nombreuses et plus pressantes, du pays de Hanovre[546];
et Richelieu devait avoir à cœur, dans l’intérêt de son honneur, de
chercher une «justification» éclatante et publique, nécessaire pour
la gloire du roi et du nom français, justification qui serait insérée
«dans les gazettes».
[546] LUYNES: _Journal_, t. XVI, pp. 340-343.--_Mémoires_ et
_Lettres_ de Bernis, t. II, p. 133.
A Paris, également, l’opinion publique se montrait implacable. Elle
accusait Richelieu de trahison--mot dont on abuse en France, pour
flétrir des généraux ou des diplomates malheureux; idée qui devait se
cristalliser, par la suite, dans le vocable, resté ineffaçable depuis
plus de cent cinquante ans, de _Pavillon du Hanovre_[547].
[547] MOUFLE D’ANGERVILLE: _Vie de Louis XV_, t. VI, p. 54: «Il
porta l’impudence au point de s’en (de ses exactions) ériger,
en quelque sorte, un trophée par un pavillon superbe, qu’il fit
construire aux yeux de la Capitale, et que les persifleurs, par
une dérision amère, appelèrent le _Pavillon du Hanovre_.»
Aux yeux des adversaires irréductibles du Maréchal, ce magnifique
palais représentait moins le bénéfice inavouable de la campagne, que le
prix d’une honteuse forfaiture. Dieudonné Thiébault, le père du général
et l’un des familiers de Frédéric, formule de graves accusations
contre l’honneur militaire de Richelieu, pour les avoir entendues
dans la bouche de «plus de cent Prussiens». Après la capitulation
de Closter-Seven, Dunkelmann, le gardien du trésor de Frédéric,
transporté à Magdebourg, aurait offert une somme considérable au
Maréchal, qui l’accepta, pour qu’il n’allât pas plus loin. Car, avec
ses «trois bataillons ruinés» et ses 1.500 déserteurs, la défense de
Magdebourg était impossible. Et, «depuis, ajoute Thiébault, Dunkelmann
a constamment joui de la confiance du roi et d’une considération
particulière dans le public[548]».
[548] THIÉBAULT: _Mémoires_ (édition Barrière), t. II, p.
199.--Soulavie reconnaît également que Magdebourg n’aurait pu
résister et déduit de l’inaction de Richelieu qu’il devait être
«de connivence» avec le roi de Prusse. Depuis, Sainte-Beuve,
toujours très dur pour le Maréchal, cite cette phrase perfide
(_Premiers lundis_, t. XI) de Frédéric, faisant allusion aux
contributions de guerre perçues par Richelieu: «Il n’est
pas douteux que les sommes qui passèrent entre les mains
du Maréchal, ne ralentirent considérablement dans la suite
son ardeur militaire.» Mais Sainte-Beuve ajoute prudemment
«je me méfie de Frédéric». Par contre, Faur affirme que
Richelieu resta toujours «fidèle» à ses devoirs. Ce qui est
certain, c’est que l’échec d’une capitulation qu’il estimait
inattaquable, semble l’avoir hypnotisé au point de lui enlever
tout esprit de direction et de décision.
Mais, autant la rapacité du vainqueur, en pays conquis, est indéniable,
autant sa vénalité sur le champ de bataille n’est guère vraisemblable.
Elle eût été plus inepte encore qu’odieuse. La prise de Magdebourg (et
les instructions données au généralissime la prévoyaient) assurant le
succès définitif de la campagne, Frédéric était perdu; et le Maréchal
dictait, comme il y comptait bien, la paix à l’Europe.
Peut-être Richelieu avait-il trop sacrifié aux exigences de son esprit
vaniteux et léger, en continuant sa correspondance avec Frédéric.
Déjà Bernis, à propos de la première lettre qui en avait marqué les
débuts, l’avait doucereusement persiflé, dans sa dépêche du 3 octobre à
Stainville: «M. de Richelieu est un peu embarrassé d’une lettre pleine
de louanges que le roi de Prusse lui a écrite en lui proposant de faire
la paix. Le Maréchal ne serait pas fâché de la faire en effet et le
Danemark aussi.»
Dans d’autres dépêches, ou dans ses _Mémoires_, Bernis constate,
non moins malicieusement, et à plusieurs reprises, que Frédéric
amuse Richelieu, ou lui tend des pièges, soit directement, soit par
l’intermédiaire de la margrave de Bayreuth. Mais c’est encore cette
même lettre du 3 octobre, adressée à Stainville, qui trahit, par une
insinuation adroitement voilée, le peu de bienveillance de Bernis pour
le Maréchal, bien qu’il se défende toujours de lui vouloir aucun mal.
Le ministre écrit donc à Stainville qu’il a fait mettre à la Bastille
un «émissaire» du comte de Newied, «le plus intrigant des comtes de
l’Empire», dont la correspondance avec le roi de Prusse vient d’être
découverte à Vienne. A vrai dire, «on n’a rien trouvé dans les papiers
de cet émissaire»; il a simplement déclaré qu’un secrétaire du Maréchal
de Richelieu «avait proposé de donner Neuchâtel à notre amie pour
l’attacher au roi de Prusse».
Le détenu n’était pas un inconnu pour Bernis: c’était un chambellan
du margrave d’Anspach, nommé Barbut de Maussac, qui était venu une
première fois à Paris, en février 1757, et déjà, sans doute, comme
agent secret du comte de Newied[549].
[549] M. Frédéric Masson qui a consulté les Archives des
Affaires étrangères pour avoir le mot de cette mystérieuse
énigme, n’a rien trouvé de plus que les faits signalés par
Bernis. Il croit que le comte de Newied était un espion à la
solde, et de l’Autriche, et de la Prusse. (Note des _Mémoires_
et _Lettres_ de Bernis, t. II, pp. 122-124.) Mais, dans un
article du _Correspondant_, du 25 avril 1914, les _Ancêtres du
nouveau roi d’Albanie, les princes de Wied-Newied au XVIIIe
siècle_, l’auteur, le _comte Palluat de Besset_, a repris la
question et présente «l’intrigant» désigné par Bernis, comme
un pacifiste désintéressé, soucieux de rétablir les bonnes
relations entre la France et la Prusse.
Or, le 7 juillet de cette même année, Frédéric écrivait à sa sœur, la
margrave de Bayreuth:
«Puisque, ma chère sœur, vous voulez vous charger du grand ouvrage de
la paix, je vous supplie de vouloir envoyer M. de Mirabeau[550] en
France. Je me chargerai volontiers de sa dépense: il pourra offrir
jusqu’à cinq cent mille écus à la favorite pour la paix; et il pourrait
pousser ses offres beaucoup au-delà, si, en même temps, on pouvait
l’engager à nous procurer quelques avantages. Vous sentez tous les
ménagements dont j’ai besoin dans cette affaire et combien peu j’y dois
paraître; le moindre vent qu’on en aurait en Angleterre pourrait tout
perdre.»
[550] Le chevalier, puis bailli de Mirabeau, frère puîné du
Marquis.
Frédéric avait le goût de la correspondance, et plus encore celui des
promesses, quitte à ne pas les tenir: c’est, on le sait, dans les
traditions de la diplomatie prussienne.
Mirabeau remplit sa mission, mais sans succès. Parallèlement,
l’«espion» du comte de Newied s’efforça de s’acquitter de la sienne.
Le 6 août, il portait une lettre de son maître au Maréchal de
Belle-Isle, lequel lui remettait sa réponse. Le 22, de retour à Newied,
il rendait compte à un envoyé du roi de Prusse de sa négociation;
et le 23, Frédéric recevait une lettre signée Van der Hayn, qui
l’engageait à céder à Mme de Pompadour, «cette femme insatiable», les
deux principautés de Neuchâtel et de Valengin, «dont il ne faisait
rien[551]». Dans ce but, le roi de Prusse devrait envoyer à la Cour de
Versailles Barbut de Maussac qui «promet la plus heureuse issue».
[551] De fait, Frédéric n’attachait aucune importance à la
possession de deux provinces, «à 300 lieues de Berlin»,
disait-il. On sait du reste que Neuchâtel fut réuni
solennellement à la Confédération Helvétique en 1858.
Ce fut, en effet, une belle ambassade: le chambellan du margrave
d’Anspach et son digne auxiliaire, le colonel Balbi, munis de faux
passe-ports, arrivaient à peine à Paris, qu’ils étaient arrêtés tous
deux comme espions de Frédéric, et menés à la Bastille, d’où Maussac ne
put sortir qu’un an après[552].
[552] Dans son article du _Correspondant_, M. Palluat de Besset
cite, d’après la _Politische Correspondenz B 15 Prusse C.D.
supplément X_, une lettre datée du 25 septembre 1757, dans
laquelle Frédéric autorise «ses amis» à promettre de sa part la
cession VIAGÈRE de Neuchâtel et de Valengin à la favorite, «se
flattant que Mme de Pompadour emploiera tout son crédit, afin
que les articles de paix lui soient avantageux».
Déjà, Bernis, lorsqu’il avait raconté à Stainville comment il avait
éconduit Mirabeau, s’était plaint de l’insistance apportée par
Richelieu à contrecarrer «l’affermissement du crédit» de la Marquise.
Le Maréchal n’était cependant pour rien dans l’intrigue de
Balbi-Maussac. Il ne le fut pas davantage dans celle du Suisse
Gampert, où il devait néanmoins jouer un rôle, plutôt désagréable
pour Frédéric, qui était bien le metteur en scène, dans la coulisse,
de ces misérables imbroglios. Mais Bernis avait trouvé le moyen de
les enchevêtrer encore, en les confondant; et ce n’était certes pas
dans l’intention de rendre service au Maréchal, car il écrivait, le
8 novembre, à Stainville: «M. de Richelieu a vu un émissaire du roi
de Prusse, qui est impliqué dans l’affaire de Newied: il ne l’a pas
fait arrêter, quoiqu’il soit venu à son armée sous un faux passe-port:
tout cela donne matière à des soupçons faux, à ce que je crois, mais
vraisemblables. Il me faudra écrire des mémoires pour détruire toutes
ces chimères. M. de Richelieu a trouvé l’homme qu’on croyait son
secrétaire et qui avait proposé la principauté de Neuchâtel pour Mme de
Pompadour. Nous lui mandons de nous l’envoyer à la Bastille.»
Il fait bon de consulter les _Archives de la Bastille_, quand il
s’agit de ces aventuriers, ou tout au moins d’«hommes à projets», dont
regorgea le XVIIIe siècle, et qui peuplèrent, à cette époque, la prison
d’État.
Nous découvrons, en effet, dans cette mine de documents, à côté du
dossier Balbi-Maussac[553], signalé par le comte Palluat de Besset,
celui de Gampert, l’intrigant[554], qui (le Gouvernement dut le
reconnaître) n’était l’associé, ni de Balbi, ni de Maussac.
[553] BIBLIOTHÈQUE DE L’ARSENAL: _Archives de la Bastille_
11969. Dossier de BARBUT DE MAUSSAC indiqué par M. Palluat de
Besset.
[554] BIBLIOTHÈQUE DE L’ARSENAL: _Archives de la Bastille_
11998. Dossier de GAMPERT.
La fiche qui le concerne et les documents qui l’accompagnent
rétablissent la vérité des faits.
Ce Gampert, qui s’était présenté au camp de Richelieu, pourvu ou non
d’un faux passe-port, comme les Balbi et les Maussac, n’en avait pas
moins été arrêté, en _octobre_, dans la ville de Hanovre, par les
soins du Maréchal, puis dirigé sur Strasbourg, et enfin conduit à la
Bastille, le 24 juillet 1758[555].
[555] GAMPERT sortit de la Bastille le 24 janvier 1759, et fut
immédiatement reconduit à la frontière avec «un ordre d’exil».
Il avait mis, comme on voit, plus de neuf mois pour arriver à sa
destination.
Il se disait autorisé à faire des propositions de paix, en offrant, de
la part de Frédéric, à _une princesse française_, et à son défaut, _à
Mme de Pompadour_, les principautés de Neuchâtel et de Valengin.
Très vraisemblablement, cet intermédiaire était un nouvel envoyé du
roi de Prusse. Certes, Frédéric ne pouvait s’illusionner sur le sort
réservé à ses tentatives de négociations. Il savait trop la haine que
lui avait vouée la Marquise, pour espérer qu’elle cédât à l’amour du
lucre ou à la gloriole des titres. Mais il suffisait au machiavélisme
de l’astucieux monarque, que ses propositions d’accommodement fussent
adressées de toutes parts à la maîtresse de Louis XV. A son compte, de
ces démarches, si souvent renouvelées, devraient rejaillir des soupçons
sur la probité politique de sa mortelle ennemie. Et les étendre jusqu’à
Richelieu, c’était le comble de la fourberie diplomatique, bien que
Frédéric n’eût aucune raison d’animosité contre le Maréchal.
Mieux encore, la sympathie de celui-ci pour celui-là, conforme aux
traditions ancestrales hostiles à la maison d’Autriche, pouvait être
exploitée comme une des causes de l’inaction «voulue» du vainqueur
de Closter-Seven, qui avait sauvé miraculeusement la Prusse de
l’effondrement définitif[556].
[556] C’est la thèse... philosophique de Soulavie, contre
laquelle s’élève, à si juste titre, M. Frédéric Masson;
et c’est peut-être par allusion aux déclarations du futur
diplomate révolutionnaire, que Capefigue attribue le désastre
de Rosbach à la secte des philosophes (voir p. 315).
Pour le parti qui aspirait à la perte du Maréchal, le mot _inaction_
était synonyme du terme _trahison_; et c’était sous cette accusation,
injuste autant que perfide, qu’on prétendait écraser le favori de
Louis XV.
On comprend, de reste, l’état d’âme de Richelieu, quand il se sentit la
fable de la Cour et de la Ville. Son orgueil démesuré, qui lui rendait
plus sensibles les erreurs et les fautes du gouvernement[557], ne
pouvait cependant lui dissimuler les siennes; et le duc de Croÿ a très
bien défini une mentalité qui ne s’ignorait pas, quand il dit, dans
son _Journal_: «M. de Richelieu fut reçu froidement... Il n’était pas
plus content des autres qu’on ne l’était de lui... Il avait perdu la
discipline et fait une étonnante campagne[558].»
[557] Il ne pouvait entendre parler de sang-froid de la
capitulation de Closter-Seven, affirment les _Souvenirs de deux
anciens militaires_ (1813), pp. 65 et suiv. «C’est, disait-il,
de toutes les intrigues de Cour, la plus atroce; on voulait
continuer la guerre, on voulait me perdre; jamais je ne me suis
conduit avec plus de prudence et plus de bonheur.» C’était
troubler sa digestion que d’aborder un tel sujet.
[558] DUC DE CROŸ: _Journal_ (édit. de Grouchy et Cottin), t.
I, p. 418.
Rompu aux intrigues de Cour, il sut enfin se persuader que, pour le
moment, son rôle était fini. Mme de Pompadour, malgré tous les assauts
qu’avait eu à subir son crédit, était encore la souveraine maîtresse du
royaume et du roi. Dès lors, Richelieu pouvait-il espérer (et d’abord
l’eût-il voulu?) qu’on lui confiât le commandement d’une nouvelle
armée? Encore moins devait-il compter sur une place au Conseil. La
Marquise et ses amis en occupaient toutes les avenues. Et le roi
lui-même, malgré son extrême indulgence et son amitié, restée immuable,
pour le Maréchal, s’enracinait plus encore, avec son entêtement
ordinaire, dans cette idée, que Richelieu était trop léger et trop
prompt pour devenir jamais un bon ministre.
Aussi, par dégoût et peut-être encore par philosophie, le Maréchal
se dit-il qu’il serait plus sage de renoncer momentanément à la vie
militaire et politique qui lui donnait actuellement tant de déboires.
Il lui restait assez d’agréables et brillantes compensations, pour
ne pas trop regretter le rêve qu’avait fait miroiter à ses yeux le
souvenir des gloires familiales. Il pouvait partager désormais son
temps entre l’administration de son gouvernement de Guyenne et les
devoirs de sa charge de premier gentilhomme qui lui assurait encore une
influence considérable. A Paris et à Versailles, il pontifiait toujours
au nom de l’étiquette; il était le doyen de l’Académie, il régentait
les théâtres et les comédiens, commandait à la mode, éblouissait par
son faste; il était, par définition, le protecteur des Lettres et
des Arts. A Bordeaux, il se sentait plus puissant encore; et il se
promettait d’y jouer le rôle de despote et de sultan, car il n’avait
rien abdiqué de son autoritarisme, ni de son goût passionné pour les
femmes.
Sa vieille amie, «la grosse duchesse» d’Aiguillon, qui était en même
temps sa cousine, était partie lui préparer le terrain. La tâche était
délicate. La belle expédition de Minorque avait naguère enthousiasmé
les Bordelais, mais la déconvenue de Closter-Seven avait transformé
les dithyrambes en satires. Heureusement, la duchesse ne manquait
pas d’entregent; elle avait des intelligences dans la place et sut
retourner l’opinion publique[559].
[559] GRELLET-DUMAZEAU: _La société bordelaise au XVIIIe
siècle_, pp. 201 et suiv.--En 1756, D’Argenson écrivait (t.
IX, p. 303), d’après des bruits de Cour, que Richelieu allait
épouser la Dlle d’Aiguillon, «intrigante qui s’ennuie de n’être
rien à la Cour»; n’était-ce pas plutôt la duchesse douairière
qui était veuve?
Le Maréchal en profita pour faire une entrée solennelle dans la
capitale de sa riche Satrapie. Des barques, magnifiquement décorées
et pavoisées, l’attendaient à Blaye, lui et sa suite. Les navires qui
stationnaient le long du fleuve, et le Château-Trompette le saluèrent
de salves d’artillerie pendant qu’il remontait jusqu’à Bordeaux.
Lorsqu’il descendit à terre et qu’il passa sous l’arc de triomphe
dressé sur la Place Royale, le Parlement vint l’y haranguer. Puis
Richelieu monta à cheval et se rendit, accompagné de toute la noblesse
de la province, à la Cathédrale, où fut chantée une messe d’action de
grâces.
* * * * *
Ainsi devait se terminer, dans une opulente sinécure, la vie politique
et militaire d’un homme qui avait joué, sur les deux théâtres les plus
en vue, à la Cour comme à l’Armée, un rôle de la première importance.
Ce n’est pas qu’il l’eût abandonné sans espoir de retour: il comptait,
au contraire, le reprendre, pour l’échanger, à l’heure propice,
contre celui qui n’avait cessé d’être le but de toutes ses ambitions,
le personnage de premier ministre; mais il avait été inconsciemment
victime d’un de ces accès de bouderie dont il était coutumier. Il était
parti de son plein gré; on oublia de le rappeler.
Aussi bien la place n’était guère enviable, quoique enviée par tant de
compétiteurs, qui s’y croyaient appelés par leur compétence et leurs
talents, alors que ces affamés de pouvoir n’avaient d’autre capacité
que celle de leurs appétits. Au reste, jamais la Cour n’avait été le
foyer de plus misérables, ni de plus basses intrigues. En présence
d’un roi fainéant, indifférent et impénétrable, asservi désormais à
ses passions, les partis se livraient des combats, acharnés dans leur
perfidie sournoise, où les amis de la veille devenaient les ennemis du
lendemain, facilement réconciliables pour des luttes nouvelles.
Le pays n’était pas moins profondément divisé sur tous les terrains,
politiques, militaires, religieux, financiers.
Les temps étaient proches, où les visions d’un prophète, que nous
avons si souvent consulté, le marquis d’Argenson, allaient devenir de
saisissantes réalités: «L’anarchie marche à grands pas..., écrit-il...
On entend murmurer ces mots de liberté, de républicanisme; déjà les
esprits en sont pénétrés et l’on sait à quel point l’opinion gouverne
le monde. Le temps de l’adoration est passé: ce nom de maître, si doux
à nos yeux, sonne mal à nos oreilles. Il se peut qu’une nouvelle forme
de gouvernement soit déjà conçue en de certaines têtes, pour en sortir,
à la première occasion, armée de toutes pièces. Peut-être la Révolution
s’opérera-t-elle avec moins de contestation que l’on ne pense: il n’y
faudra, ni princes du sang, ni seigneurs, ni fanatisme religieux, tout
se fera par acclamation...
«Aujourd’hui tous les ordres sont à la fois mécontents: le militaire
congédié depuis la paix; le clergé offensé dans ses privilèges; les
parlements, les corporations, les pays d’État avilis; le bas peuple
accablé d’impôts, rongé de misère; les financiers seuls triomphants...
Partout des matières combustibles... D’une émeute on peut passer à la
révolte, de la révolte à une totale révolution; élire de vrais tribuns
du peuple, des Consuls[560]....»
[560] _Mémoires et Journal_ du marquis D’ARGENSON (édition
elzévirienne 1858) t. V, pp. 346-347.