_Richelieu a trop l’amour du théâtre et la servitude de l’étiquette
pour ne pas entrer en conflit avec Mme de Pompadour.--Disgrâce de
Maurepas; son quatrain; l’attitude de Richelieu.--De dépit de n’être
pas premier ministre, Richelieu part pour le Languedoc.--Spectacles
de la Cour pendant son absence.--Correspondance de Voltaire, autre
mécontent, avec Richelieu.--Retour du Maréchal, plus aigri que
jamais, à Versailles: ses propos de frondeur._
D’Argenson, qui suit si minutieusement l’agitation incessante de la
Cour, qu’il semble avoir l’œil armé d’une loupe pour ne pas perdre
un seul des mouvements de ces infiniment petits, D’Argenson s’égare
parfois dans le dédale de leurs manœuvres et finit même par y fourvoyer
sa psychologie. Cependant, sa perspicacité n’est pas en défaut, quand
elle note que «Richelieu est trop attaché à la bagatelle du théâtre et
des ballets». Et, de fait, si, sur ce terrain, le Maréchal a souvent
pour lui le droit, la justice et la raison, il n’a pas toujours le sens
de l’opportunité. En multipliant des spectacles dont elle revendique
l’initiative, la Marquise poursuit une politique personnelle. Atteinte
d’un mal qui la mine sourdement, la fait maigrir à vue d’œil et «venir
à rien», Mme de Pompadour s’est rendu compte qu’elle ne peut répondre
qu’insuffisamment aux exigences sensuelles du roi; aussi s’est-elle
efforcée à le retenir auprès d’elle par la piquante nouveauté de
divertissements inédits. Et voici qu’un homme lui contrecarre son plan
de campagne, au nom des lois de l’étiquette, quand il lui eût été si
facile de ne pas assister à des représentations qui offusquent son
amour-propre.
C’est alors que le roi pose à ce gêneur la fameuse question, si fort
commentée par ses entours:
--«Combien de fois êtes-vous allé à la Bastille, Monsieur le Maréchal?
--«Trois fois, Sire.»
Peu de jours après, le cœur gros de rancune, Richelieu dansait,
trépignait, faisait vacarme, à la Muette, dans sa chambre au-dessus
de l’appartement de la Marquise. Mais il est trop fin pour ne pas se
rendre compte qu’il «n’a rien à gagner à se buter contre la maîtresse
du roi». Louis XV peut l’appeler «son cher Richelieu», l’emmener
pendant des heures dans son carrosse, prendre son avis sur toutes
choses, ce favori, que hante le rêve de la première place dans l’État,
doit se résigner, s’il veut l’atteindre, à ne plus rester en guerre
ouverte avec la favorite[397]. Sans doute, pour le principe (car il
faut sauvegarder les droits du protocole; et Richelieu, hier encore,
avait à lutter contre les prétentions subversives du prince de Conti),
ce sera toujours lui qui disposera des musiciens et autres gagistes
de la Chambre, qui leur donnera des ordres ainsi libellés: «Un tel se
rendra à telle heure pour jouer à l’Opéra de Madame de Pompadour.» Mais
les deux théâtres, montés par le duc de la Vallière, n’en subsisteront
pas moins: pendant les représentations, l’ami de la Marquise se tiendra
derrière le fauteuil du roi pour recevoir les ordres du maître; et
la blessure faite à son amour-propre par l’algarade du premier
gentilhomme se cicatrisera sous le Cordon bleu.
[397] D’ARGENSON: _Mémoires_, t. V, pp. 357 et suiv.
Ce qui influa peut-être encore le plus sur les résolutions de
Richelieu, ce fut la disgrâce foudroyante de Maurepas; non pas,
comme a pu le croire un instant le duc de Luynes[398], que ces
deux mortels ennemis se fussent enfin réconciliés; mais tous deux
suivaient des voies parallèles pour parvenir à débusquer l’adversaire
commun; seulement, Richelieu apportait à ses attaques «tant d’art,
tant d’esprit, tant de politesse et même de galanterie pour Mme de
Pompadour[399]», que celle-ci hésitait encore, pour s’en débarrasser,
sur le choix des moyens. Mais, Maurepas, cependant si courtois
d’ordinaire, se montrait plutôt sec et dur avec la Marquise. Il avait
le génie de l’épigramme, et comme on l’a si souvent répété à propos de
gens d’esprit, il eût sacrifié son meilleur ami à un bon mot. Aussi
bien, pour n’en pas perdre l’habitude, il se sacrifia lui-même. Il
décocha donc, un jour, ce quatrain contre la maîtresse du roi qui, en
offrant une touffe de roses blanches au Bien-Aimé, les avait laissé
s’éparpiller à terre:
[398] _Journal_ de LUYNES, t. X, p. 117.
[399] _Ibid._, p. 118.
Par vos façons nobles et franches,
Iris, vous enchantez nos cœurs.
Sur nos pas vous semez des fleurs,
Mais ce ne sont que des fleurs blanches[400].
[400] Maurepas qui cite le quatrain dans ses _Mémoires_ (t.
IV, p. 265) se défend de l’avoir composé; il l’attribue même
à Richelieu et l’accuse tout au moins de l’avoir répandu à la
Cour et à la Ville, après l’avoir... oublié sur la cheminée du
roi.
Maurepas ne pouvait pas offenser plus cruellement sa victime. Il lui
rappelait une infirmité qui l’éloignait souvent du roi et dont la
continuité l’obligeait à chercher des distractions toujours nouvelles
pour cet amant toujours blasé.
L’ordre d’exil qui, vers la fin d’avril, envoyait à Bourges le ministre
disgrâcié, frappa la Cour de stupeur; et Richelieu ne put échapper à
cette impression, comme le note le _Journal_ de Luynes, à la date du 25:
«A cette même heure de huit heures du matin, M. de Richelieu était au
Parlement pour la réception de M. de Belle-Isle. Il arrivait du petit
château où il avait couché. Un homme d’esprit que je connais beaucoup
et de qui je tiens ceci, trouva au Parlement un de ses amis qui lui
dit: Regardez bien M. de Richelieu: il a l’air d’un homme qui n’est pas
à lui-même; je ne serais point étonné qu’il y eût quelque chose sur M.
de Maurepas. L’homme qui m’a conté ce fait, est très véridique et sans
ostentation...»
Assurément le Maréchal ne fut pas autrement attristé de la catastrophe;
mais elle lui donna à réfléchir[401]. Et d’Argenson signale le
résultat de cette méditation d’un courtisan sur les vicissitudes de la
bienveillance royale: «La réconciliation du favori avec la favorite
est entière, cordiale, édifiante.» Mais celle-ci suspectait encore la
sincérité de celui-là. Elle prétendait que Richelieu avait colporté
l’épigramme incriminée. Et lui, quelques jours après, de s’écrier,
devant l’insistance que Mme de Pompadour mettait à présenter le
malencontreux quatrain comme la cause réelle de la chute de Maurepas:
«Eh quoi! Madame, voulez-vous dire que le roi n’a chassé un ministre
qu’à cause de ce qui vous était personnel et non à cause de sa mauvaise
administration[402]?»
[401] _Journal_ de LUYNES, t. X, p. 117.--_Les Mémoires
authentiques_ de Richelieu qui consacrent tout un chapitre à la
disgrâce du Comte d’Argenson, gardent le silence sur celle de
Maurepas.
[402] D’ARGENSON: _Mémoires_, t. V, p. 457.
Il est certain que le secrétaire d’État au département de la marine
avait assez mal rempli ses fonctions: sa légèreté n’avait d’égal que
son scepticisme; et l’abandon, dans lequel il laissa les intérêts qui
lui étaient confiés, ne fut pas étranger aux catastrophes navales
qu’allait entraîner pour la France la guerre de Sept ans.
Et Richelieu connaissait si bien son Maurepas qu’il avait rédigé à
l’adresse du roi un mémoire où il dénonçait l’indignité de son ennemi.
Pour être plus sûr de l’atteindre, il avait confié son factum à la
Marquise, en la priant de le remettre au prince. Or, Louis XV n’aimait
pas à voir des figures nouvelles dans ses conseils de Cabinet, et
Maurepas raconte que le roi lui donna ce réquisitoire en le qualifiant
de «libelle[403]».
[403] Le «libelle» est inséré tout au long dans les _Mémoires_
de MAUREPAS, t. IV, pp. 213-221.
Mais, lui aussi, Richelieu, est «taxé de grande étourderie[404]»; et,
malgré toutes les concessions qu’il a pu faire, il n’est pas encore
parvenu au but de ses désirs, à ce poste de premier ministre dont «il
se croit la capacité». L’année touche à sa fin; et dans l’espoir d’une
nomination imminente, il retarde de jour en jour, d’heure en heure, son
départ pour les États[405]. Enfin, il se décide, le 20 janvier 1750,
à quitter Versailles. La stérilité de ses efforts l’a rendu maussade;
et cependant il a hâte de regagner la Cour; il ne veut rester en
Languedoc, afin d’y recevoir l’infante Antoinette, dont le passage est
annoncé pour le mois de mars ou d’avril, que si on lui promet la Toison
d’Or. En attendant, il est entré en conflit avec les États qui refusent
l’impôt du vingtième, Richelieu n’ayant su leur donner l’assurance que
la province conserverait ses privilèges; et on blâme sa conduite à la
Cour parce qu’il a souffert les remontrances des États. Mais bientôt il
a rompu avec eux: il l’écrit à Versailles et demande qu’on le rappelle;
or les États lui donnent pleins pouvoirs pour terminer l’affaire du
vingtième et des privilèges; car il est «aimé et adoré de toute la
province»; et quand, de retour à Versailles, en avril, il reparaît, le
lendemain, à Choisy, il se présente «tête haute» et fort bien accueilli
par le roi[406].
[404] D’ARGENSON: _Mémoires_, t. VI, p. 86.
[405-406] _Mémoires_ d’ARGENSON, t. VI, _passim_.
Pendant son absence, ses adversaires n’étaient pas restés inactifs.
Huit jours après son départ, le théâtre de Mme de Pompadour avait
représenté le _Préjugé à la mode_, qui datait de 1735 et dans laquelle
l’auteur La Chaussée montrait «un mari amoureux de sa femme, mais qui
n’osait faire paraître ces sentiments, parce que l’amour conjugal est
devenu un ridicule dans le monde[407]...».
[407] _Journal_ de LUYNES, t. X, p. 403.
«M. de Richelieu d’aujourd’hui, qui était le héros de son temps pour
la galanterie, est, en quelque manière, ajoute le _Journal_ de Luynes,
le premier qui ait donné occasion à cette comédie. Sa première femme
(Mlle de Sansac) n’était rien moins que jolie. Elle l’aimait, mais il
ne pouvait la souffrir; et de là il s’est établi parmi la jeunesse
brillante que c’était un ridicule d’aimer sa femme.
«M. de Melun pensait différemment... Nous avons vu depuis M. de la
Trémoïlle se conduire de même avec sa femme (une Bouillon) qu’il aimait
passionnément.
«Tous ces caractères différents ont été vraisemblablement le modèle de
ceux que La Chaussée a peints dans cette comédie. Le ridicule que l’on
y voit donner à l’amour conjugal a fait naître quelques réflexions sur
la présence de la reine à un spectacle, où Mme de Pompadour joue avec
toutes les grâces et toute l’expression qu’on peut désirer.»
C’était, en effet, une énorme bévue que d’avoir produit devant la
reine le _Préjugé à la mode_; et la responsabilité pouvait en retomber
sur Richelieu qui, même absent, était censé l’ordonnateur de ces
représentations, en réalité dirigées par La Vallière.
L’Histoire ne dit pas comment le Maréchal prit la chose. On remarqua
seulement, à son retour, son étonnement peu dissimulé, lorsqu’il fut
informé de la grande faveur dont jouissait le contrôleur général,
Machault, un protégé de la Marquise. Mais on nota en même temps qu’il
était plus poli et moins hautain: à peine «osait-il parler au roi en
particulier»; encore le prince semblait-il se dérober à ces entretiens.
Décidément (et c’est toujours d’Argenson qui enregistre ces échos de
la Cour) «on ne trouvait plus rien au Maréchal de ce qui peut faire un
ministre» (juillet 1750). Et Richelieu, de dépit, s’en allait bouder,
au mois d’octobre, dans son château de Touraine.
Il était alors en correspondance avec un autre mécontent, Voltaire,
qui lui avait écrit, dans le courant d’août, une lettre fort longue
et fort importante pour sa biographie, lettre datée de Berlin, où il
était l’hôte, choyé, de Frédéric dont il faisait le plus pompeux éloge.
Louis XV et Mme de Pompadour lui reprochaient vivement cette
«désertion». Richelieu l’en avait avisé. Mais Voltaire estimait que
l’indifférence du roi et de la Marquise à son égard justifiait «la clef
d’or, la croix et la pension de 20.000 francs» qu’il avait acceptés
de Frédéric, à la grande indignation de son «héros». Il rappelait à
celui-ci toutes les persécutions qui l’avaient accueilli en France
et qui l’avaient réduit à son exil volontaire, alors qu’il aurait
voulu passer le reste de sa vie à Richelieu, auprès du maître de ce
beau domaine. En 1736, le théatin Boyer l’avait forcé à se réfugier
en Hollande, à cause de l’inoffensive plaisanterie du _Mondain_,
badinage poétique que le garde des sceaux poursuivit avec le dernier
acharnement, à l’instigation de cette «vieille mie» qu’on appelait le
cardinal Fleury. Voltaire pouvait déjà se retirer en Prusse; mais il
avait juré de ne jamais quitter Mme du Châtelet, dont la mort seule
l’avait séparé.
Pendant qu’il était à Lunéville, le roi Stanislas avait composé le
_Philosophe Chrétien_, et fait tenir le manuscrit à sa fille. La reine
le lui retourna, en lui disant que c’était l’œuvre d’un athée, que
Voltaire en était sans nul doute l’auteur et qu’il «pervertissait», de
concert avec Mme du Châtelet, le roi Stanislas, pour l’ «étourdir» sur
sa liaison avec Mme de Boufflers. Le Dauphin avait été fâcheusement
impressionné, lui aussi, sur le compte de Voltaire; et les gens de
lettres ne cessaient d’être hostiles au philosophe.
Évidemment, dans cette interminable épître, le commensal du roi de
Prusse semble atteint du délire de la persécution; c’est, d’ailleurs,
une note que cet esprit, cependant si solide, fait volontiers entendre;
mais, peut-être aussi, exagère-t-il, avec intention, son état de
nervosité, pour prier Richelieu, et avec quelle insistance, de plaider
sa cause auprès de Mme de Pompadour. Lui qui a fait nommer Voltaire
gentilhomme ordinaire et historiographe du roi, saurait représenter
à la Marquise que les ennemis de son protégé sont les ennemis de la
favorite; il lui dirait «tout l’attachement» de l’absent pour elle, et
«qu’elle seule pourrait lui faire quitter le roi de Prusse».
Comme on voit, Richelieu s’était bien gardé d’apprendre à Voltaire
ses déceptions et ses rancœurs; lui répondit-il de ce château, que
son correspondant eût si allègrement adopté pour Thébaïde, combien
son intervention auprès de Mme de Pompadour aurait peu de chances de
succès? Mais un courtisan convient-il jamais de la baisse de son crédit?
L’éloignement et la solitude ne parvinrent pas à cicatriser les plaies
de cet orgueil ulcéré. Richelieu revint à Versailles, en janvier 1751,
aussi aigri, aussi amer qu’il en était parti, et prit bientôt une
attitude de frondeur. Le marin Mahé de la Bourdonnais, embastillé,
comme prévaricateur, sur la dénonciation, inexacte, de Dupleix, venait
de publier un Mémoire pour se disculper des accusations portées contre
lui. Richelieu, chez qui la sensibilité n’avait pas perdu tous ses
droits, s’émut d’une telle injustice et s’emporta jusqu’à dire, devant
Louis XV et devant la Marquise, qu’un de ces jours «cet accusé innocent
commanderait une des escadres du roi». Mme de Pompadour se montra fort
irritée du propos; car elle était liée d’amitié avec les Dupleix et les
Bacquencourt.
A deux mois de là, Richelieu, dans un cercle d’environ quinze
personnes, passait au crible de la critique le dernier traité
d’Aix-la-Chapelle: c’était, prétendait-il, «un chef-d’œuvre de
stupidité, s’il ne l’était de corruption[408]».
[408] _Mémoires_ d’ARGENSON, t. VI, 30 mars 1751.--Tout
le monde désirait la paix; et personne ne fut autrement
satisfait de ce traité, devenu définitif le 18 octobre 1748,
sauf peut-être la Hollande, qui râlait déjà sous l’étreinte
implacable de Maurice de Saxe. Cette guerre avait mis en
feu presque toute l’Europe; elle fut plus particulièrement
sanglante et ruineuse pour la France qui n’en devait tirer
aucun avantage.
Enfin, dans la nuit du 25 au 26 avril, en sortant de souper, il était
venu, flanqué de Cury, l’intendant des Menus, faire abattre les six
«petites loges à quatre places», récemment construites par les soins
des Comédiens français «dans l’enfoncement de la première coulisse de
chaque côté du théâtre». Le duc de Chartres les avait retenues, pour
son usage personnel, à La Vallière. Mais Richelieu, toujours prévenu
contre cet ami de la Marquise, qu’il accusait d’empiéter sans cesse sur
ses fonctions, répliqua par le... coup de théâtre qui lui valut les
brocards et les huées du public parisien. On l’affubla du sobriquet
de Jacques Desloges; et le lendemain, dans le foyer de la Comédie,
Saint-Foix, cet auteur qui maniait l’épée aussi bien que la plume,
déclarait le Maréchal de Richelieu plus diligent que le Maréchal de
Löwendahl, car celui-ci n’avait enlevé Berg-op-Zoom qu’entre 4 et 5
heures du matin[409].
[409] COLLÉ: _Journal_, t. I, pp. 309 et suiv.
Collé, qui relate l’anecdote, en profite pour se plaindre, avec raison,
mais dans la note acrimonieuse dont il est coutumier, de la tyrannie
des premiers gentilshommes de la Chambre, dont la mission devrait
uniquement se borner au service du roi et de la Cour.
Louis XV lui-même eut à souffrir de la mauvaise humeur de son ami.
La Dauphine venait de lui donner un petit-fils, le duc de Bourgogne.
Richelieu s’abstint, non sans affectation, d’«en venir faire sa cour au
roi[410]».
[410] _Mémoires_ d’ARGENSON, t. VII, p. 3, 4 octobre 1751.