CHAPITRE XX

_L’aventure de Richelieu et de Mme de la Pouplinière.--Le fermier

général et sa femme rue Richelieu et à Passy.--Le Maréchal est

un familier de la maison; il y rencontre J.-J. Rousseau qu’il

traite de compositeur génial.--La «calote» de Roy.--Lettres

anonymes.--La Pouplinière fait surveiller sa femme et la brutalise

indignement.--Correspondance amoureuse.--Comment La Pouplinière

découvre, avec Vaucanson, la plaque tournante d’une cheminée servant

de communication aux deux amants.--Chassée par son mari, Mme de la

Pouplinière meurt d’un cancer.--Le jouet du jour.--Une malice de Mme

de Pompadour._

La liaison de Richelieu avec Mme de La Pouplinière durait depuis

plusieurs années, que le mari, donnant ainsi raison à un dicton

célèbre, était encore à s’en apercevoir.

Soit dans son hôtel de la rue de Richelieu[372] qui faisait face à

la Bibliothèque du roi, soit dans la belle maison de Passy que lui

avaient louée les héritiers du financier Samuel Bernard, le fermier

général Le Riche de La Pouplinière, amateur éclairé des lettres et

des arts, Mécène fastueux et magnifique, s’estimait très honoré des

témoignages d’amitié que lui prodiguait un des plus grands seigneurs de

la Cour[373]. Sa maîtresse, qu’il avait épousée, et qui était fille de

la comédienne Mimi Dancourt, n’était pas moins fière de se voir adulée

et courtisée par un homme, encore la coqueluche des marquises et des

duchesses, un Richelieu qu’avaient su conquérir ses yeux noirs, si

brillants, où le pinceau de La Tour a saisi et fixé comme un nuage de

langueur. C’était une brune, à la fois impétueuse et romanesque, qui se

plaisait à courir par les halliers, les cheveux au vent, habillée en

Diane chasseresse.

[372] Actuellement le nº 59 de la rue (CUCUEL: _La

Pouplinière_, 1913).

[373] D’après MONTBAREY (_Mémoires_, t. I, p. 107) c’était

l’ardent désir qu’avait La Pouplinière de faire représenter

ses œuvres, qui l’avait incité à solliciter l’intimité de

Richelieu, «plus dangereux par sa réputation que par ses

qualités personnelles».

Les fréquentes apparitions du premier gentilhomme de la Chambre chez

le fermier général, avant le départ pour l’armée ou après le retour du

Languedoc, pouvaient s’expliquer par le soin minutieux qu’apportait le

courtisan, soucieux de remplir les devoirs de sa charge, à se tenir au

courant des hommes et des choses de théâtre, auxquels La Pouplinière,

tout le premier, prenait un si vif intérêt.

C’est ainsi que Richelieu avait assisté aux concerts et aux

représentations de Passy, qu’il en avait connu les fournisseurs et

les interprètes. Le musicien Rameau était l’oracle de la maison: il

«y faisait la pluie et le beau temps». Mais Richelieu supportait

difficilement les sautes d’humeur de ce compositeur fantasque,

qui lui avait déjà donné tant de tablature avec la _Princesse de

Navarre_. Il témoignait, au contraire, d’une sympathie très marquée

pour Jean-Jacques Rousseau, dont il avait voulu entendre, à Passy,

les _Muses rivales_, un «opéra» qui l’avait enthousiasmé[374].

Aussi, malgré que le Génevois déplût fort à la capricieuse Mme de

La Pouplinière, Richelieu, confiant dans le «génie» de son nouveau

protégé, lui avait-il proposé de remanier le livret et la partition de

la _Princesse de Navarre_, devenue les _Fêtes de Ramire_, à défaut des

deux auteurs occupés au _Temple de la Gloire_. Rousseau avait demandé

son consentement à Voltaire[375] qui le lui avait accordé dans les

termes les plus flatteurs: il s’était dispensé de la même démarche

auprès de Rameau, hostile et jaloux. Il toucha fort peu au poème, mais

écrivit, entr’autres morceaux de musique, une ouverture et un récitatif

«bien accentué, plein d’énergie et surtout excellemment modulé»[376].

Lorsqu’il fit entendre la nouvelle partition chez le fermier général,

la dame du logis, toujours prévenue contre le compositeur qui,

d’ailleurs, manquait absolument de technique, se plaignit avec aigreur

de cette «musique d’enterrement». A quoi Rousseau répliqua en montrant

le premier vers du poème:

[374] Jean-Jacques ROUSSEAU: _Confessions_ (édition Didot,

1844), partie II, livre 7, pp. 313 et suiv.; DESNOIRESTERRES:

_Vie de Voltaire_, t. III, p. 41: «M. Rousseau, avait dit

Richelieu à Jean-Jacques, voilà de l’harmonie qui transporte;

je n’ai jamais rien entendu de plus beau, je veux faire donner

cet ouvrage à Versailles.» Il est vrai que, le lendemain,

Richelieu avait oublié ses promesses de la veille; c’était du

moins Mme de la Pouplinière qui l’avait déclaré à Jean-Jacques,

alors que celui-ci prétend absolument le contraire: «M. le duc

arriva peu après et me tint un tout autre langage».

[375] Cette lettre (en original ou en copie) se trouve,

datée du 11 décembre 1745, dans le t. VI (p. 54) des pièces

manuscrites de ou sur Voltaire que possède la _Bibliothèque de

la Ville de Paris_.

[376] MM. TIERSOT (_J.-J. Rousseau Musicien_, pp. 83-95) et

CUCUEL (_La Pouplinière_, pp. 120 et suiv.) ont élucidé ces

diverses questions que les _Confessions_ ont traitées de façon

inexacte et peu intelligible.

_O mort, viens terminer les malheurs de ma vie!_

Et Richelieu, qui ne laissait jamais échapper une occasion de railler

Voltaire, fit remarquer à Mme de la Pouplinière que l’inspiration du

compositeur répondait à l’indication du manuscrit. Sur ces entrefaites,

il partait pour Dunkerque. Aussi, lorsque Jean-Jacques, qui l’ignorait,

se rendit à l’hôtel du grand seigneur, trouva-t-il visage de bois,

«perdant ainsi honneur et honoraires», d’autant que Rameau venait

de retoucher la partition, sans y laisser subsister le nom de

Rousseau: seul, celui de Voltaire parut sur le livret, le jour de la

représentation.

Mais, aux yeux des médisants et des envieux, le dilettantisme ne

suffisait pas à justifier l’intimité, chaque jour plus étroite,

entre Richelieu et ses hôtes. En admettant même que le duc, toujours

enclin à se vanter de ses bonnes fortunes, fût resté absolument muet

sur celle-ci, les deux amants avaient trop d’ennemis, déclarés ou

secrets, pour que leur liaison ne devînt pas rapidement la fable de

la Cour et de la Ville. Mme de La Pouplinière[377], persuadée que la

passion de Richelieu la pousserait dans le monde, commettait de graves

imprudences, surtout celle d’indisposer ses entours par sa hauteur et

ses frasques. Richelieu n’était pas plus sage. Cassant, autoritaire,

entêté, il était aussi désagréable avec certaines gens, qu’il était

charmant avec d’autres. C’est ainsi qu’en 1746, à l’occasion du second

mariage du Dauphin, il s’était systématiquement opposé à l’exécution

de ballets composés à cette intention par le poète Roy[378]. Or, cet

auteur, qui ne manquait pas de talent, était foncièrement vindicatif;

et sa bile se déversait volontiers en _calotes_, sortes d’épîtres

versifiées, satiriques et burlesques, qui, depuis nombre d’années,

avaient le privilège d’amuser à souhait la malignité parisienne.

[377] Mme de la Pouplinière, dit M. Cucuel (_La Pouplinière_,

p. 154) avait résisté plus d’un an aux obsessions galantes de

Richelieu.

[378] _Journal_ de LUYNES, t. VII, p. 256.--Naturellement

Richelieu lui avait préféré Voltaire.

Le poète, qui «donnait une calote» à sa victime, la lui offrait sous

forme de brevet. A ce titre, Roy terminait ainsi le mauvais compliment

qu’il adressait à La Pouplinière, car il avait trop peur du bâton pour

s’attaquer directement à Richelieu:

«Lui permettons, sous les auspices

D’un duc, autrefois ses délices,

Et le favori de l’Amour,

Si méchants que soient ses ouvrages,

De leur faire avoir les suffrages,

Et de la Ville et de la Cour[379].

[379] _Mémoires pour servir à l’histoire de la Calote_ (1754),

sixième partie, pp. 139 et suiv.--_Mélanges_ de BOISJOURDAIN,

t. III, p. 121 (1746).

La Pouplinière se piquait, en effet, d’écrire, il avait des ambitions

littéraires; et Richelieu était un académicien, très influent et très

remuant, alors que Roy n’avait aucune chance de figurer jamais au

nombre des Immortels.

Voltaire s’était indigné de cette «infâme calote»,--le «prix des fêtes»

données par les La Pouplinière--dont les traits acérés ricochaient sur

son «héros», retenu à Dresde par son ambassade:

«Ne faudrait-il pas pendre, lui écrivait-il, le 24 décembre 1746, les

coquins qui infectent le public de ces poisons? Mais le poète Roy aura

quelque pension, s’il ne meurt pas de la lèpre dont son âme est plus

attaquée que son corps.»

Or, ce «coquin» de Roy, quand il parlait de ce duc, «autrefois

les délices» du financier «et le favori de l’Amour», rappelait, à

mots couverts, (toujours la peur du bâton!) le scandale qui venait

d’éclater, six mois plus tôt, chez le fermier général, dans son hôtel

de la rue de Richelieu.

Depuis longtemps, des lettres anonymes, prévenant charitablement le

mari de son infortune conjugale, pleuvaient à la maison de Paris et à

la villa de Passy. Mais La Pouplinière haussait les épaules: il avait

une telle confiance dans sa femme et dans son ami! Cependant, les

informations devenant chaque jour plus précises, il avait fini par

prêter l’oreille à la dénonciation verbale d’un familier, peut-être

d’une femme dont la jalousie avait éveillé la vigilance[380].

[380] Nous avons emprunté tous les détails de la scène violente

qui va suivre à une lettre inédite que nous avons découverte

dans un manuscrit de la Bibliothèque Nationale (fonds français

13703, p. 95). Cette lettre était adressée, le 6 mai 1746, à

Mme de Souscarrière, au château de Breuilpont, par Bachaumont,

qui l’appelle «sa chère gouvernante».

Il fallait que sa quiétude ordinaire fût singulièrement ébranlée, car,

dans un premier mouvement de dépit, il commença par défendre à sa femme

de recevoir et même de voir Richelieu. Puis il la fit surveiller en

secret; et, le 22 avril 1746, il apprenait qu’elle était allée rendre

visite au galant «en petite maison». Elle rentra pour le souper: elle

avait du monde ce soir-là. Son mari se montra d’assez méchante humeur;

mais il était coutumier du fait; et personne ne parut s’en apercevoir.

Mais quand le dernier convive fut parti, La Pouplinière s’élança sur sa

femme; et, la jetant d’un soufflet à terre, il la trépigna si rudement

sur le corps, et plus encore à la tête, qu’il fallut «la saigner trois

fois le lendemain et deux autres fois vingt-quatre heures après[381]».

Il fut même «question de la trépaner».

[381] M. Campardon établit, dans _La Cheminée de Mme de la

Pouplinière_, d’après des documents d’Archives, qu’en avril

1746, la jeune femme avait mandé à son hôtel un Commissaire du

Châtelet, pour lui faire constater sur elle des contusions et

des blessures, suites des voies de fait qu’elle attribuait à la

brutalité maritale; mais elle ne donnait pas le motif de tels

sévices.

Chez La Pouplinière, la vanité de l’homme était plus atteinte encore

que l’honneur du mari. Lui qui tirait argument de la tenue, plutôt

«négligée» de la femme, pour conclure à la fidélité de l’épouse et qui

brocardait volontiers les maris malheureux, artisans de leur propre

infortune, parce qu’ils ne «savaient pas être les maîtres chez eux», il

allait donc prendre place, à son tour, dans cette légendaire confrérie.

Avant de rouer de coups Mme de La Pouplinière, il avait giflé une «amie

et confidente» de sa femme, qui l’avait ramenée de son expédition

amoureuse et qui «n’avait pas demandé son reste», pour aller prévenir

de ce fâcheux dénouement Richelieu; et celui-ci avait tout aussitôt

dépêché au jaloux la duchesse de Boufflers, afin «de l’adoucir et de

lui faire en même temps des remontrances!!» La démarche était quelque

peu osée. Et La Pouplinière déclara à la grande dame, comme il l’avait

déjà «dit et redit» à ses entours, que «dans quarante jours, lorsque sa

femme serait guérie, il lui en ferait tout autant.»

Entre temps Richelieu avait dû partir pour l’armée. Il avait quitté

Paris dans «un état» voisin du «désespoir». Ses amis disaient que

sa passion pour «la pauvre battue» était la seule «sérieuse» qu’il

avait jamais eue de sa vie; et Mme de La Pouplinière l’aimait de

même, «malgré les rides qui couvrent le visage de Richelieu et le

dessèchement de tout son corps qui lui fait paraître soixante-dix ans».

Néanmoins, cet intrépide amoureux n’entendit pas renoncer à sa

brillante conquête, mais il jugea prudent de s’assurer un asile

discret, inconnu de tous, qui abriterait ses amours, loin des regards

curieux et des méchants propos. Se rappelant un bon tour de sa

jeunesse, qui lui avait permis de voir Mlle de Valois, à l’insu même de

la gouvernante de cette princesse, le duc fit louer, moyennant 2.400

livres, une maison contiguë à l’hôtel que La Pouplinière occupait rue

Richelieu; et bientôt une communication s’établissait entre les deux

immeubles, par la plaque d’une cheminée, qui s’ouvrait, comme une

porte, d’une chambre de Mme de la Pouplinière sur l’appartement voisin.

Collé indique dans son _Journal_[382] la disposition du mécanisme:

du côté Richelieu, «la plaque était couverte par une glace posée sur

la cheminée plus basse de quatre pieds que la cheminée»; côté La

Pouplinière «cette glace s’ouvrait à secret».

[382] COLLÉ: _Journal_ (1868, 3 vol.), t. I, pp. 25 et suiv.

novembre 1748.--C’était un certain Berger (le directeur de

l’Opéra?), qui avait loué nominativement la maison.--Voir dans

l’opuscule de Campardon, les détails sur le percement du mur,

le procès avec les propriétaires, etc...

Les visites de l’amant étaient fatalement intermittentes: la nécessité

de sa présence à Versailles ou à Choisy, ses obligations comme soldat,

comme gouverneur de province, comme ambassadeur et, faut-il le dire,

le souci d’autres intrigues amoureuses éloignaient cet homme si occupé,

et cependant toujours infatigable, d’une maîtresse qui l’adorait.

Mme de La Pouplinière, impatiente de tant d’obstacles, cherchait à

tromper les ennuis de l’attente, ou les tristesses de l’absence, par

de longues lettres à l’adresse du bien-aimé, lettres où la passion la

plus vive et, apparemment la plus sincère, éclate en ces menus et jolis

détails, en ces tendres et délicats aveux, en cet exquis déshabillé du

style qu’on rencontre parfois chez les épistolières du XVIIIe siècle.

La correspondance de Mme de La Pouplinière--un modèle du genre--est

quelque peu éparpillée, mais elle est presque toujours intéressante,

comme tranche (qu’on nous passe le réalisme de l’expression) de cœur

féminin. Les lettres dont nous publions ici quelques passages, furent

écrites pendant que Richelieu était retenu en Italie par le siège de

Gênes:

... «Je crains que mes lettres volumineuses ne vous aient ennuyé;

vous me dites qu’elles font votre bonheur, mais cela est si faible,

si peu répété, détaillé; vous ne répondez qu’à des articles dont je

ne me soucie guère, et que je vous ai plutôt mandés pour avoir une

coupure à faire. C’est mon seul plaisir de vous écrire, de penser que

vous me lirez, que je suis dans vos mains, que je vous occupe de moi

forcément pendant une heure, sauf les distractions, mais aussi vous

me lisez; cela seul me ferait copier des gazettes, si je ne pouvais

vous écrire autre chose; et l’extrême confiance que j’ai en vous me

fait vous écrire jusqu’à des bêtises... Ainsi, mon cœur, que mes

nouvelles, mes projets, même mes craintes ne vous fassent aucune

impression que comme des rêveries de mon imagination...

... «Je vous aime, mon cœur, à la folie: il n’y a rien que je

n’entreprisse pour vous le prouver et en mériter autant de vous...

Et je vous désire avec une violence, que, si je devais vous voir ce

soir, cela me paraîtrait un siècle, fussiez-vous de l’autre côté de

la bergère...

... «De tous les gens que j’ai vus depuis que vous êtes parti,

aucun ne m’a fait autant de plaisir que Guimont... Il m’intéresse

beaucoup: il va vous revoir, vous parler, vivre avec vous dans cette

familiarité que je désirerais tant, être au chevet de votre lit, à

votre toilette, à l’Opéra, à dîner, à la guerre, à des fêtes, seule

avec vous[383].»

[383] _Bulletin du Bibliophile_, année 1882, pp. 419 et suiv.

On voit, dès les premières notes de cet hosanna d’amour, que Richelieu

en usait avec Mme de la Pouplinière, ainsi qu’il en avait l’habitude

avec ses autres maîtresses. Le commencement de ses lettres est comme

une caresse, mais qui dure si peu! L’amant cède bientôt la place au

courtisan, avide des nouvelles d’un pays vers lequel tendent toutes ses

ambitions, ou tous ses regrets.

La fin de ces fragments signale l’entrée en scène d’un nouveau

personnage qui ne mérite guère un tel honneur. Guimont était un cousin

germain de Mme de Pompadour, à qui le crédit de la favorite avait

valu d’être envoyé à Gênes, comme représentant de la France, et que

son incapacité en fit rappeler. Il y fut en conflit avec Richelieu.

Avait-il reçu pour mission secrète de le surveiller? Toujours est-il

qu’après avoir accepté un rôle, comme chanteur, dans un «bel opéra»,

monté par Richelieu à Gênes, opéra qui devait coûter 50.000 livres,

Guimont se retira sous sa tente, prenant parti pour une cabale

féminine, dont le moindre grief contre le général en chef était

d’entretenir un sérail de Gênoises[384].

[384] _Mémoires_ d’ARGENSON, t. V, pp. 281 et suiv. (nov. 1748).

Pendant qu’il faisait ainsi «la guerre en dentelles», Richelieu ne se

doutait guère de l’orage qui éclatait sur la tête de son amie.

La Pouplinière, toujours jaloux, toujours sur le qui-vive, épiant les

moindres démarches de sa femme, avait conscience qu’il était trompé et

ne pouvait prendre les coupables sur le fait. En vain la trahison d’une

camériste de Mme de la Pouplinière, à qui Richelieu avait négligé de

régler la pension viagère qu’il lui avait promise[385], avait révélé

au mari les apparitions soudaines de l’amant chez sa maîtresse. Et le

fermier général, exaspéré, se demandait comment le bourreau de son

honneur parvenait à pénétrer dans son hôtel, sans que personne s’en

aperçût. Enfin, un jour (le 28 novembre 1748), pendant que Mme de la

Pouplinière assistait à une revue des uhlans du Maréchal de Saxe,

passée dans la plaine des Sablons par leur commandant, le financier

se décida à fouiller minutieusement l’appartement de sa femme, en

compagnie de son avocat Balot et du fameux physicien Vaucanson[386].

Les deux maisons étant contiguës, il fallait, de toute nécessité, que

Richelieu traversât, en quelque sorte, le mur mitoyen pour accéder à la

chambre de sa maîtresse. Mais par quel passage?

[385] _Journal_ de BARBIER, IV, 327.

[386] MARMONTEL: _Mémoires_ (édition M. Tourneux), t. I, p.

237.--Marmontel était un familier du fermier général.

Les investigateurs procédèrent par déduction (la méthode, comme on

voit, n’est pas nouvelle), et leurs perquisitions les amenèrent devant

la plaque de cheminée, qui, sous la canne de Vaucanson, sonna le

creux. Le physicien, s’approchant pour mieux examiner, put constater

que «la plaque était à charnière et que la jointure en était presque

imperceptible».

--«Ah! le bel ouvrage! s’écria-t-il avec admiration[387].»

[387] MARMONTEL: _Mémoires_, t. I, p. 237.

Avisée aussitôt, Mme de la Pouplinière était retournée, en toute hâte,

à l’hôtel, accompagnée des Maréchaux de Saxe et de Löwendahl[388]. Mais

elle eut beau supplier, vainement ses deux amis intercédèrent pour

elle, le financier resta inflexible; il refusa de recevoir sa femme;

il s’engageait simplement à lui servir une pension de 8.000 livres.

Alors Mme de la Pouplinière voulut donner l’explication de la plaque...

tournante:

[388] La plainte de Mme de la Pouplinière (nov. et déc. 1748)

ne signale, comme témoin des outrages qu’elle subit de son

mari, que le Maréchal de Saxe.

--«C’était pour me sauver de vos fureurs!

--«Allons donc! la glace s’ouvrait du côté de l’autre maison! Et puis

vous ai-je jamais donné une chiquenaude?

--«Voyons! Monsieur, il faut en finir; embrassons-nous; aussi bien je

suis exténuée de fatigue et de faim.

--«Pas du tout, je ne veux plus vivre, ni manger avec vous.

--«Où irai-je?

--«Eh! chez M. le Maréchal, si bon vous semble et s’il le veut[389].»

[389] COLLÉ: _Journal_, t. I, pp. 25-26.

On sait le dénouement de cette scène de ménage.

Les 28 novembre et 12 décembre, Mme de la Pouplinière déposait deux

nouvelles plaintes contre son mari qui «la calomniait, l’expulsait de

sa maison et la laissait dans un dénuement absolu[390]».

[390] CAMPARDON: _La Cheminée de Mme de la Pouplinière_

(Charavay), p. 120.

Elle avait pris un appartement rue Ventadour; et ce fut, sur la menace

d’être dépossédé de son privilège de fermier général[391], que son mari

se décida, en novembre 1749, à lui assurer sa pension de 8.000 livres.

Elle avait déjà un viager de 4.000, et Richelieu lui avait servi une

rente mensuelle de 1.200 livres[392], en attendant que La Pouplinière

tînt ses engagements.

[391] _Revue de Paris_ (15 mars 1912), article

CUCUEL.--_Mémoires_ D’ARGENSON, t. VI, p. 73.--Collection Leber

à Rouen.

[392] _Mémoires_ D’ARGENSON, t. VI, p. 73.--Tant qu’elle vécut,

elle fut soignée par le chirurgien de Richelieu, «lequel n’a

cessé de la voir jusqu’à son dernier moment».

Elle mourut, en 1752, des suites d’un cancer au sein. Elle l’attribuait

aux mauvais traitements de son mari. Déjà, en janvier 1748, dans une

lettre à Richelieu, elle s’inquiétait de glandes devenant chaque

jour plus volumineuses et plus douloureuses. On a prêté ce propos

à son amant (et Casanova le répète) qu’elle avait imaginé une

affection cancéreuse, pour apitoyer sur son sort le fermier général

et le pousser à une réconciliation, dont il eut grand’peine à se

défendre[393]. Supposition qui nous paraît toute gratuite; car comment

admettre, si ce cancer n’avait pas existé réellement, que Richelieu eût

continué, jusqu’à la mort de la malheureuse, la comédie de l’envoyer

panser par son chirurgien?

Mme de Pompadour avait été, la première, à encourager des commérages

et des médisances qui jetaient un fâcheux vernis sur le duc de

Richelieu[394]. Quand ces bavardages devinrent un bel et bon scandale,

confirmé par des constatations indéniables, elle applaudit à toutes les

manifestations satiriques destinées à lui donner un plus rapide et plus

large essor. On fit circuler cet _Avis au public_ qui ne semble pas

avoir été poursuivi bien sévèrement par la police:

[393-394] Article CUCUEL dans _La Revue de Paris_.--BIBLIOTHÈQUE DE

L’ARSENAL. _Archives de la Bastille_ 11774. (Gazette inédite de

Bousquet de Colomiers, 21 septembre 1752): «Il n’a tenu à rien

que M. le Maréchal de Richelieu n’ait réuni M. et Mme de la

Pouplinière.»

Messieurs, vous êtes avertis

Qu’on fait fabriquer dans Paris,

En perçant la maison voisine,

Fond de cheminée à ressorts,

Où l’amant peut passer le corps,

Sans que personne le devine.

On pourra voir cette machine

Chez certain fermier général,

Chez Madame La Pouplinière,

Qui s’en est servi la première.

Puis, le 31 décembre, les camelots parisiens proposaient, comme une

actualité d’étrennes, le jouet du jour, «des petites cheminées en

carton, avec une plaque qui s’ouvrait, derrière laquelle on voyait un

homme et une femme qui se guettaient[395]».

[395] _Journal_ de BARBIER, t. IV, p. 336.

Enfin, s’inspirant de cette nouveauté qui fit fureur, la Marquise avait

commandé, pour mieux ridiculiser son ennemi[396] par une création moins

éphémère, «un modèle de cheminée tournante en bois d’acajou, d’environ

deux pieds, avec la plaque en cuivre», appelée à figurer un jour dans

le _Catalogue des objets d’art du marquis de Marigny_, frère de la

favorite.

[396] Une raison qui, paraît-il, avait motivé plus que toute

autre, l’intervention, aussi haineuse que persistante de la

Marquise, c’était, d’après la Correspondance de Grimm, que

Richelieu avait eu l’intention de donner sa maîtresse à Louis

XV. Aussi, prétend toujours le gazetier, Mme de Pompadour

avait-elle écrit à Mme de la Pouplinière, pour la menacer de sa

vengeance, si elle continuait à vouloir plaire au roi. D’après

une autre version, ce fut la seconde femme de La Pouplinière

qui eut cette prétention et s’attira ainsi les foudres de la

favorite.

Le Maréchal de Richelieu (1696-1788) d'après les mémoires contemporains et des documents inédits · 第 38 / 112 题