_Ce que pensait Richelieu de Mme de Pompadour et ce que lui
demandait Voltaire.--L’expédition de Dunkerque; nouveaux déboires et
nouvelles chansons.--Richelieu ne répond pas aux avances de Mme de
Pompadour.--Il est nommé ambassadeur matrimonial auprès du roi de
Pologne.--Cette mission inquiète la Cour de Saxe.--Désappointement
de Frédéric II.--Le Maréchal de Saxe est le véritable
négociateur.--Succès personnel de Richelieu.--Ses attentions
délicates pour la future Dauphine.--Le mariage.--La négociation
secrète avec Vienne n’aboutit pas.--Une «rêverie» de Maurice de Saxe._
L’irruption, romanesque, de Mme Le Normant d’Etioles dans la vie du
roi, n’avait pas autrement surpris, ni inquiété le duc de Richelieu.
Dans sa pensée, le caprice de Louis XV pour cette petite bourgeoise ne
devait tirer à conséquence, bien que la femme fût délicieuse sous les
futaies ensoleillées de la forêt de Sénart, ou sous le scintillement
des lustres de l’Hôtel-de-Ville: il restait entendu que Sa Majesté ne
pouvait avoir, comme maîtresse reconnue, qu’une grande dame. Aussi,
quelques jours avant son départ pour l’armée, l’indulgent Richelieu
avait-il très volontiers soupé chez le roi, avec Mme d’Etioles, en
compagnie des ducs d’Ayen et de Boufflers, de la marquise de Bellefonds
et de la duchesse de Lauraguais[330].
[330] CAMPARDON: _Mme de Pompadour et la Cour de Louis XV_
(1867), p. 13.
Mais, après Fontenoy, la fantaisie royale était devenue de la passion
et menaçait de tourner au véritable amour, grâce à l’habileté de la
jeune femme, qui n’avait pas eu besoin, comme Mme de Châteauroux, de
l’intervention du favori pour passer au rang de favorite.
Cependant, le 9 septembre 1745, Richelieu, de retour de Gand, avait
cru politique de lui témoigner des égards, lorsque, au souper donné
à l’Hôtel-de-Ville, pour la réception du roi, souper où elle n’avait
pu assister, puisqu’elle n’était pas encore «présentée», elle avait
dû être servie, avec d’autres convives, dans un des salons de l’étage
supérieur. Le duc n’avait pas été un des moins assidus à «monter» la
complimenter et lui rendre compte de la fête[331].
[331] CAMPARDON: _Mme de Pompadour et la Cour de Louis XV_
(1867), p. 64.--_Journal_ de LUYNES, t. VII, p. 55.
Quelques jours après, elle était «nommée» marquise de Pompadour et
«présentée» sous ce titre. Aussitôt Voltaire, l’adorateur de tous les
astres naissants, avait paru ébloui par l’éclat de celui-ci. N’avait-il
pas déjà écrit à son «héros»--un nom qu’il répète à satiété--pour lui
demander sa protection active et continue auprès de Mme de Pompadour,
en raison de la bienveillance dont elle avait honoré le poète de
Cour? Or, Richelieu, en malicieux critique, lui avait simplement dit
d’une pièce de Voltaire: «Je ne suis pas trop content de son acte.»
«J’aimerais bien mieux, ajoutait l’auteur de _Fontenoy_, qu’elle sût
par vous combien ses bontés me pénètrent de reconnaissance et à quel
point je vous fais son éloge.» Trois mois après (septembre 1745),
il commence une antienne dont il fatiguera désormais les oreilles
du premier gentilhomme de la Chambre: il le priera d’inscrire son
répertoire sur le programme des spectacles de la Cour à Fontainebleau:
«Je ne veux paraître, disait-il, que sous vos auspices.»
Avec une exagération plus marquée encore, il félicitait, en octobre,
Richelieu désigné pour le commandement en chef du corps d’armée, qui
devait s’embarquer à Dunkerque et descendre sur la côte d’Écosse,
où il trouverait le Prétendant dont il appuierait, de son épée, les
revendications:
«Je vous verrai faisant un roi et rendant le vôtre l’arbitre de
l’Europe. Ma destinée sera d’être, si je le peux, l’Homère de cet
Achille qui a quitté Briséïs pour aller renverser un trône.»
En effet, sans perdre de vue la prodigieuse fortune de la Marquise,
Richelieu avait de plus instantes préoccupations, c’est-à-dire son
expédition contre l’Angleterre, qu’il entreprenait, à l’entendre, dans
le but le plus désintéressé; il disait hautement qu’il ne voulait pas
être Maréchal de France[332]. Mais l’opinion publique n’était pas
la dupe du bon apôtre; et les gazettes étrangères représentaient à
l’envi le généralissime comme un barbet, à qui l’on fait passer l’eau
pour rapporter un bâton[333]. Les préparatifs accusaient cependant un
effort de réelle importance. Maurepas en parlait sérieusement dans sa
correspondance avec l’archevêque de Bourges; il fixait à douze mille le
nombre des soldats qui devaient accompagner Richelieu[334].
[332] _Journal_ de LUYNES, t. VII, p. 127.
[333] _Journal_ de BARBIER, t. IV, p. 114.
[334] _Lettres_ de MARVILLE, t. II, p. 211.
Celui-ci partit, le 23 décembre, pour Dunkerque. Il passa par Gand où
il eut une conférence avec le Maréchal de Saxe: la brouille n’avait pas
duré, d’autant que Maurice était charmant... à ses heures. Mais quand
Richelieu fut arrivé à destination, les mêmes difficultés qui, deux
années auparavant, l’avaient immobilisé à Boulogne[335], vinrent de
nouveau paralyser à Dunkerque sa bouillante ardeur. Il dut constater
qu’il n’avait pas la moitié de son effectif, ni les munitions, ni les
vivres nécessaires à son corps d’armée. Si Maurepas avait donné des
ordres précis, le comte d’Argenson n’avait pas suivi son exemple[336].
[335] Voir page 166.
[336] _Lettres_ de MARVILLE, t. II, p. 237. _Nouvelles des
Cafés._
Richelieu se répandit en plaintes amères et dépêcha un courrier à
Versailles, pour protester contre une telle insouciance et pour
réclamer l’ordre de «mettre au plus tôt à la voile[337]».
[337] _Journal_ de LUYNES, t. VII, 6 janvier 1746, p. 194.
En attendant, les épigrammes pleuvaient, à la Cour et à la Ville,
sur cet Achille obligé de rester sous sa tente. Un sixain, des
plus acerbes, avait trouvé cette solution... inélégante, bien que
légendaire, d’un problème qui fut toujours vainement posé:
S’il fallait faire un sacrifice,
Pour vous rendre la mer propice,
Quand vous voguerez sur les eaux,
Jetez-y, pour première offrande,
Le plus fameux des m.....
Son élément le redemande[338].
[338] _Journal_ de BARBIER, t. IV, p. 115.
L’incurie des services administratifs persistait encore en février
1746. Las d’une telle inaction, dépité, découragé, Richelieu revint à
ses errements de Boulogne: il se dit malade et demanda son rappel.
L’avortement de l’expédition qui n’était pourtant pas imputable au chef
de l’armée, provoqua contre lui une recrudescence d’épigrammes et de
chansons satiriques, dont voici une des moins mauvaises:
Vers sur l’air des _Pèlerins_.