La reine, qui, de longue date, ne pouvait souffrir Richelieu, voulait
que Mme de Luynes lui répliquât vertement; mais la duchesse, par
prudence, adoucit les termes de sa réponse qui n’en était pas moins
très ferme et très digne:
Versailles, 25 mai 1745,
«J’ai rendu compte à la reine, Monsieur, des ordres du roi. Elle
m’a dit simplement qu’elle les avait prévenus, en demandant un _Te
Deum_ jeudi par les musiciens de la Chambre pour la victoire que le
roi a remportée. Pour moi, Monsieur, je ne donne ni protection, ni
prédilection à ces Messieurs et vous pourrez punir ou récompenser à
votre choix. Je n’ai vu que du zèle de part et d’autre, et je doute
que cela puisse déplaire au roi, si vous voulez bien leur rendre
justice[321].»
[321] _Journal_ de LUYNES, t. VI, pp. 460-461.
Un mois après, c’était encore un échange de lettres entre le duc
de Richelieu et Mme de Luynes, à propos de dames «qui avaient fait
demander à la reine d’avoir l’honneur de manger avec elle». Le roi,
consulté par son premier gentilhomme, lui avait répondu «qu’au milieu
des sièges et des batailles il n’avait pas le temps de songer à de
pareilles affaires». Mais ces dames revenant à la charge, une troisième
lettre de Richelieu leur apprit que «le roi trouvait bon qu’elles
mangeassent avec la reine et montassent dans les carrosses[322]».
[322] _Journal_ de LUYNES, t. VI, p. 492.
Les carrosses de la reine! Quel souci devaient-ils donner, trois
mois plus tard, à ce défenseur-né du protocole! Certain jour, Mme du
Châtelet osa monter, contrairement aux lois de l’étiquette, dans le
deuxième carrosse après celui de la reine. Les dames de la Cour la
foudroyèrent de leurs regards, et aucune d’elles ne voulut prendre
place à côté de Mme du Châtelet. Il fallut que Richelieu fît agréer à
Marie Lesczinska les excuses de l’amie de Voltaire et... la sienne[323].
[323] _Ibid._, t. VII, p. 79.
Un moment--et il importe de lire entre les lignes le _Journal_ de
Luynes--le crédit de l’ami du roi parut fléchir. L’antipathie, plutôt
timide, mais réelle, de la reine; l’aversion, nettement marquée, du
Dauphin et peut-être aussi la méfiance (sur laquelle nous reviendrons
bientôt) de Mme d’Etioles, qui pressentait dans le courtisan un
adversaire acharné, durent donner à penser au roi; car ce fut à cet
instant critique qu’il parut désirer que Richelieu devînt colonel de
ses gardes et se démît, au profit du duc de Luxembourg, de sa charge
de premier gentilhomme. Mais Richelieu refusa de se prêter à la
combinaison. «Évidemment, disait-il, c’est une porte ouverte très
honorable, si le roi veut m’éloigner de lui; seulement je regarderais
ce changement comme une disgrâce[324].
[324] _Journal_ de LUYNES, t. VI, pp. 489-490.--Voir page 207
cette anecdote dans les _Souvenirs de deux anciens militaires_.
Il n’en fut plus question.
D’ailleurs, Richelieu aimait trop la Cour, ses plaisirs et ses
cabales; il était trop jaloux de l’influence et de la prépondérance
qu’il s’était acquises dans le monde des théâtres et des arts, dont
nous le savons déjà si entiché, pour renoncer à ses fonctions de
premier gentilhomme de la Chambre, qui lui assuraient des avantages si
conformes à ses goûts de faste, à son besoin de domination, et même à
son esprit de taquinerie et de persiflage.
Comme plus tard un grand capitaine, il ne dédaignait pas de s’occuper
de la Comédie au milieu de la vie des camps; et le bruit même se
répandit que Richelieu s’était rapproché de Maurepas sur ce terrain,
qui ne déplaisait pas non plus au ministre[325] bel-esprit.
[325] _Journal_ de LUYNES, t. VI, p. 490.
En 1744, Berger, directeur de l’Opéra, qui avait également le privilège
«d’établir l’Opéra-Comique dans toutes les foires de Paris», en avait
confié l’exploitation à l’acteur-auteur Favart, déjà célèbre. L’habile
gestion de l’artiste avait ouvert à ces spectacles--surtout aux foires
Saint-Germain et Saint-Laurent--une ère de prospérité si florissante,
que les Comédiens français et italiens, moins heureux, s’en étaient
émus et avaient réclamé la suppression d’une concurrence désastreuse
pour leur industrie.
Maurepas avait chargé son subordonné Marville, le lieutenant de police,
d’étudier la question, et, après enquête, avait conclu à la fermeture
des spectacles forains. Les gens de Cour pouvaient avoir entre eux
des inimitiés féroces; mais, par tradition, ils observaient, les
uns vis-à-vis des autres, les lois d’une correction poussée jusqu’à
la courtoisie. En conséquence, Maurepas écrivait, le 6 juin 1745, à
Richelieu, qu’il serait «protecteur» des Comédiens, en qualité de
premier gentilhomme[326]:
[326] _Lettres_ de MARVILLE, t. II, p. 90.
«J’ai rapporté hier, Monsieur, l’affaire des Comédiens. Les titres
de l’Opéra paraissent balancer avec avantage ceux de la Comédie;
mais on crut devoir s’arrêter particulièrement au fond de la
question et avoir égard au tort que les Comédiens prétendent que
leur fait l’Opéra-Comique, et c’est ce qui a engagé à décider que
les représentations de ce spectacle seraient sursises pendant 3 ans,
afin d’examiner si, en effet, les recettes des Comédiens seront plus
considérables. Il me semble qu’il dépendra beaucoup des soins qu’ils se
donneront, pendant ce temps-là, de fixer en leur faveur, une décision
qui leur est déjà si avantageuse, et je ne crois pas que vous veuilliez
faire plus longtemps mystère au sieur Berger de la gratification que
vous lui avez obtenue; il doit avoir besoin de consolation. J’ai
l’honneur, etc.»
Par réciprocité, Richelieu entendit qu’on fît passer par le ministre
«tous les ordres pour la Comédie et pour l’Opéra».
Il était moins heureux, sur le théâtre de la guerre, avec Maurice de
Saxe, s’il faut en croire les nouvellistes de café[327], dont Marville
enregistrait fidèlement les échos pour l’édification de Maurepas.
Le Maréchal avait permis à une «petite troupe» d’acteurs nomades de
donner à Gand des spectacles d’opéra-comique, alors que Richelieu avait
autorisé une «grande troupe» à jouer, dans la même ville, de «grandes
pièces». Or le conflit qui avait mis aux prises à Paris les directeurs
des théâtres forains et les Comédiens, se produisit, à Gand, entre
la «petite» et la «grande» troupe. Celle-ci se plaignit à Richelieu
du tort que lui faisait celle-là: aussi le protecteur, accordant à
ses protégés un privilège exclusif, ordonna-t-il à l’Opéra-comique de
cesser toutes représentations. Les forains se retournant alors vers
le Maréchal pour lui présenter leurs doléances, l’illustre guerrier
envoya demander à Richelieu, avec la rudesse qui le caractérisait, de
quel droit il défendait un spectacle que lui, Maurice de Saxe, avait
autorisé.
[327] _Lettres_ de MARVILLE, t. II, p. 143, 20 août 1745.
--«Du droit qui appartient au premier gentilhomme de la Chambre du roi,
répondit Richelieu.
--«A la Cour peut-être, fit le Maréchal, mais pas à l’Armée. Moi seul,
qui la commande, ai qualité pour y donner toutes permissions.»
Puis il ordonna aux forains de rouvrir leurs loges et défendit aux
Comédiens d’«afficher».
Le duc était barré; mais, concluaient les nouvellistes, «il a pris
l’affaire à cœur et n’oubliera rien pour se venger en suscitant
quelques brigues contre le Maréchal».
Quelques jours auparavant, contrairement à l’adage _De minimis
non curat prætor_, il avait témoigné de son intérêt même pour les
bagatelles de la porte, en remerciant le lieutenant de police, dans la
lettre où il signait l’exeat de Champenois, de son exacte surveillance
«sur la conduite de l’exempt de la Comédie italienne et sur celle des
danseurs de corde!!![328]»
[328] BIBLIOTHÈQUE DE L’ARSENAL: _Archives de la Bastille_,
11565.
Grâce à ses fournisseurs, Marville communique fréquemment à Maurepas
nombre d’anecdotes démontrant encore avec quelle ardeur Richelieu
s’occupe, en fin d’année, des choses de théâtre et «prépare», suivant
le mot de Luynes, «les spectacles d’hiver».
Il «maîtrise beaucoup à l’Opéra»; et certains artistes, entr’autres
le danseur Malter, ayant traité le directeur de fripon, Richelieu les
gronde pour «l’avoir dit trop haut».
Il est en concurrence avec d’Argenson, à propos de la «surintendance
des ballets». Le roi, «pour les mettre d’accord», la donne au nouveau
contrôleur général.
Mesure que ne regrette pas autrement l’informateur du lieutenant de
police; car le fougueux dilettante qu’est Richelieu, tant qu’il a eu la
direction de ce service, n’a pas peu contribué au désordre qui règne à
l’Opéra; mais Maurepas a fermé les yeux, pour ne pas rompre la trêve
tacite consentie par son adversaire[329].
[329] _Lettres_ de MARVILLE, t. II, pp. 174, 199, 207.