Quand je vis partir l’Excellence
De Richelieu,
Je prédis sa mauvaise chance,
Hélas! mon Dieu!
Ce pilote ignore les vents
De l’Angleterre;
Il ne sait qu’embarquer les gens
Pour l’île de Cythère.
Il faut pourtant payer la peine
De ce marin!
Il n’est pas juste qu’il revienne
Et qu’il n’ait rien. (On devait prononcer _rin_.)
Nous lui donnerons pour pension
Le soin des filles.
Un bourdon sera son bâton,
Ses lauriers des coquilles.
Si vous comptiez sur la prudence
De ce cerveau,
Vous en auriez trop d’espérance,
Prince héros.
N’employez cet esprit follet
Et son _Voltaire_
Qu’à vous amuser au ballet
Du _Temple de la Gloire_.
(On prononçait _glouère_, à moins qu’on n’écrivît... _Voltoire_.)
Qui sait si une traversée heureuse, empêchant la désastreuse défaite
du Prince Édouard à Culloden, n’eût pas précipité cette révolution que
vaticinait Voltaire, en mal d’une nouvelle Iliade.
Richelieu était revenu à la Cour de fort méchante humeur[339]; et
Mme de Pompadour ne tarda pas à s’en apercevoir. «Il tint sur elle
des propos légers», regardant l’amour du roi «comme une galanterie
de passage»; et «ce qu’il y a de plus admirable», c’est que cette
opinion... «fut longtemps celle de la Cour[340]».
[339] D’après des _Nouvelles de café_ (_Lettres_ de MARVILLE,
t. II, 27 février), Richelieu dit confidentiellement à un ami
«qu’il avait été joué et que les ministres avaient d’autres
vues», en l’envoyant à Dunkerque. Cette perfidie, destinée
à le perdre, n’est pas invraisemblable, étant donné le jeu
d’intrigues, qui caractérisait ce triste régime.
[340] DUCLOS: _Mémoires_, 1864, t. II, p. 283.
Cette «beauté blonde et blanche, _sans traits_ (d’Argenson entendait
peut-être par là des traits trop réguliers) mais douée de grâce et
de talents[341]», eût voulu retenir, par l’emprise de sa séduction,
l’être fuyant qu’était Richelieu, le désarmer par son charme, mettre
en communauté, pour ainsi dire, leurs intérêts politiques. Mais
l’impertinence de bon ton, la taquinerie galante, le dédain courtois
qu’apportait le grand seigneur dans ses rapports avec la maîtresse
du roi, avaient creusé un abîme entre ces deux puissances. Elles
s’observèrent d’abord avant d’ouvrir les hostilités.
[341] _Mémoires_ du marquis D’ARGENSON, t. IV, p. 179.
Au reste, l’homme de Cour était tiraillé entre tant de menues besognes,
qu’il lui fallait ajourner à une date, plutôt lointaine, la campagne
d’éviction qu’il ménageait à la favorite. C’étaient toujours les
questions d’étiquette qui venaient solliciter le plus instamment son
attention, entre l’ordonnance des fêtes royales et le service militaire
en Flandre, à Rocoux, par exemple, au cours de cette journée glorieuse
pour les armes françaises, où Richelieu se distingua encore par son
impétueuse valeur.
Il venait d’apprendre que Louis XV se proposait d’accorder des
privilèges aux fils des princes légitimés, et il réclamait des
compensations pour les ducs et pairs.
--«Parlez-en à Maurepas», lui répondit le roi, qui avait parfois le mot
pour rire.
Richelieu se rendit cependant chez son ennemi avec le duc de Gesvres.
Le ministre désira des précisions. Richelieu dépêcha aussitôt un
courrier au château de la Ferté, chez Saint-Simon, ce misanthrope
d’abord difficile, mais fort au courant des usages protocolaires.
Gesvres alla trouver Mme de Pompadour; mais il était trop tard,
Louis XV promit une solution pour l’année 1747[342].
[342] _Journal_ du duc DE LUYNES, t. VII, p. 273.--SOULAVIE
(t. VIII, p. 49) parle, en termes presque identiques, de
l’incident; il ajoute: «Richelieu et Maurepas disputèrent
longuement sur les prérogatives et sur le cérémonial (la Cène
et l’adoration de la Croix), en présence du duc de Gesvres.»
Entre temps, Richelieu «se donnait de grands mouvements», comme on
disait alors, en faveur de ses amis. Il faisait nommer au diocèse de
Paris l’archevêque de Vienne; et, à six semaines de là, il enlevait
l’élection de Voltaire à l’Académie, en remplacement du Président
Bouhier, après avoir vivement engagé le roi à notifier ses intentions
aux Quarante. C’était sa manière à lui de pratiquer le système des
compensations.
Vers la fin de 1746, il était envoyé à Dresde, comme ambassadeur
extraordinaire auprès de l’électeur de Saxe, roi de Pologne. C’était
aussi une... compensation à sa déception de Dunkerque, compensation
qu’il devait, disent les _Mémoires Authentiques_, à Mme de Pompadour.
La première Dauphine était morte en juillet 1746; et Louis XV
demandait pour son fils la main de la princesse Marie-Josèphe
de Saxe. Officieusement, Auguste III l’avait accordée; mais son
premier ministre, le comte de Brühl, avait écrit de Varsovie, le 7
novembre[343], à M. de Loss, ambassadeur du roi à Versailles, afin
qu’il empêchât, le plus honnêtement du monde, le départ de Richelieu
pour Dresde.
[343] Comte VITZTHUM D’ECKSTAEDT: _Maurice comte de Saxe
et Marie Josèphe de Saxe, dauphine de France_, d’après les
_Archives de Dresde_ (1867), pp. 82 et suiv.--Duc de BROGLIE:
_Maurice de Saxe et le Marquis d’Argenson_, 2 vol., 1893.
La réception de ce grand seigneur, réputé pour son train fastueux,
n’était pas sans inquiéter Sa Majesté polonaise qui était plutôt
économe. Puis, pourquoi ne pas laisser cette mission au seul marquis
des Issarts, l’ambassadeur ordinaire de France, _persona grata_, «qui
en serait si flatté»? D’ailleurs, concluait M. de Brühl, à quoi bon
«mêler de la politique dans le contrat de mariage? Par tendresse pour
la Dauphine sa fille, Sa Majesté fera, sans cela, tout ce qu’elle
pourra pour complaire au roi de France.»
Les 20 et 25 novembre, Loss rassurait son collègue. Si le départ
de Richelieu était inévitable--«sa nomination avait fait trop
d’éclat»--le marquis des Issarts était plénipotentiaire au même titre
que l’envoyé de France. Et Brühl «peut être persuadé qu’on n’exigera
rien du roi qui puisse être contraire à ses intérêts. Le duc de
Richelieu sera peut-être chargé de faire quelque démarche tendant à
moyenner une meilleure intelligence entre notre Cour et Berlin; mais je
crois qu’il se contentera... que nous fassions des politesses au roi de
Prusse, en faisant sentir à ce prince qu’il en est redevable aux bons
offices de la France.»
Nous verrons que le baron de Loss se trompait de Souverain. Sans doute
l’ambassadeur d’Auguste III à Versailles et Maurice de Saxe, le frère
naturel du roi de Pologne, qui était, en réalité, le négociateur
du mariage de sa nièce, s’étaient efforcés de faire obstacle à la
mission de Richelieu. Mais ils s’y étaient pris trop tard. Louis XV
avait arrêté son choix. D’ailleurs l’ambassadeur extraordinaire ne se
rendrait pas à Berlin[344]. Brühl félicite Loss d’avoir su dissuader
Richelieu de cette visite, malgré que Voltaire et Mme du Châtelet
eussent incité l’ancien intermédiaire de Rottembourg à solliciter une
mission auprès de Frédéric, en vue «d’une entente plus particulière
avec la France».
[344] Auguste III ne pouvait oublier que la défaite des
Autrichiens et des Saxons à Kesseldorff, le 15 décembre 1745,
avait ouvert les portes de Dresde au roi de Prusse et que la
neutralité, consentie, dix jours après, par le vainqueur, lui
avait coûté une rançon d’un million d’écus.
De son côté, le comte de Saxe écrit à Brühl, le 10 décembre, que
Richelieu est en route de la veille, et que sa dernière visite fut
pour lui; il lui fait part de l’entrevue. Le duc lui dit que s’il
s’est chargé de la mission, c’est dans l’espoir «qu’elle serait
agréable»; autrement il aimerait mieux être enlevé par les hussards,
avant d’arriver à Dresde (ce qui serait fort possible, remarque, en
aparté, le Maréchal). Toutefois, celui-ci affirme à son interlocuteur
qu’on «n’a rien personnellement contre lui, mais on craint les
prétentions de l’ambassade», depuis de fâcheuses expériences qui
ont rendu la Cour de Sa Majesté polonaise «très farouche».--«Hélas!
réplique Richelieu, je ne prétends rien; je désire plaire au roi, à
M. le comte de Brühl, à toute la Cour et voilà tout... Je ne resterai
que le temps qu’il faudra pour amener cette princesse tant désirée,
avec la dignité et les respects que je dois à Leurs Majestés et au
roi mon maître.» Maurice promet donc à M. de Brühl que l’ambassadeur
extraordinaire «ne le tourmentera pas sur le cérémonial» et n’ira pas
voir le roi Frédéric, malgré le désir de ce prince, «pour ne pas sentir
le Prussien (déjà!) en vous arrivant». Et le Maréchal termine sur ce
précieux renseignement: «Les d’Argenson branlent au manche, comme l’on
dit. Celui des affaires étrangères est si _bête_ (on le distinguait
couramment de son frère par ce qualificatif) que le roi en est honteux.
Celui de la Guerre veut faire le généralissime et n’y entend rien...»
Maurice avait également rassuré son frère: «Richelieu ne serait pas
pointilleux sur le cérémonial» et son séjour à Dresde serait «très
court».
Le roi de Prusse avait été avisé de l’ordre qu’avait reçu Richelieu de
ne point passer par Berlin; et il s’en expliquait avec Voltaire sur ce
ton dégagé qui dissimulait si bien chez lui son dépit et ses rancunes:
«... Il (Richelieu) a la réputation de réunir mieux qu’homme de
France les talents de l’esprit et de l’érudition aux charmes et à
l’illusion de la politique. C’est le modèle le plus avantageux à la
nation française que son maître ait pu choisir à cette ambassade: un
homme de tout pays, citoyen de tous les lieux et qui aura dans tous
les siècles les mêmes suffrages que lui accorde la France et l’Europe
toute entière. Je suis accoutumé à me passer de bien des agréments
dans la vie: j’en supporterai plus facilement la privation de la bonne
compagnie dont les gazettes nous avaient annoncé la venue[345].» (18
décembre 1746.)
[345] Duc DE BROGLIE: _Maurice de Saxe et le marquis
d’Argenson_, t. II, p. 46.
Comme fiche de consolation, et puisque la montagne ne venait pas à
lui, Frédéric y fit _aller_ le marquis d’Argens, un de ses commensaux,
pour féliciter Auguste du mariage de sa fille. L’envoyé était bien
choisi: c’était un ami de Voltaire, qui, sous prétexte de présenter ses
hommages à l’ambassadeur de Louis XV, devait très vraisemblablement le
surveiller, en compagnie du conseiller Klingreef, ministre de Prusse à
Dresde: «Je crains fort les algarades françaises», écrivait Frédéric
à d’Argens, en lui recommandant, ainsi qu’il en avait l’habitude avec
ses agents officiels ou secrets, de lui adresser des rapports bien
circonstanciés[346].
[346] Duc DE BROGLIE: _Maurice de Saxe et le Marquis
d’Argenson_ (t. II, pp. 47 et suiv.)--Le livre de Flammermont
(_Correspondance des agents diplomatiques étrangers_, 1896)
dit assez comment Frédéric, donnant ainsi l’exemple à ses
successeurs, exigeait de ses ministres les plus minutieux
renseignements, à l’aide de tous documents, même de rapports de
police ou de gazettes manuscrites.
Arrivé, le 25 décembre, à Dresde, Richelieu entretint Brühl de sa
mission secrète, car il en avait une[347], mais qui ne concernait
nullement la Prusse. Désireux de finir la guerre, Louis XV s’en
rapportait à la sagesse et à l’esprit d’équité du roi Auguste, pour
amener un rapprochement entre les Cabinets de Versailles et de Vienne.
D’accord, répondit Brühl, mais Sa Majesté polonaise veut «connaître le
dernier mot de Sa Majesté Très Chrétienne» (le roi de France); alors
elle ferait sien ce plan d’accommodement, aucun des adversaires ne
«voulant parler le premier».
[347] Elle n’était pas cependant secrète pour tout le monde; et
Richelieu, que nous savons peu discret, avait dû s’en ouvrir
à Voltaire, puisque le poète lui adressait cette épître, au
moment du départ pour Dresde:
De votre petite maison,
A tant de belles destinée,
Vous allez chez le roi saxon
Rendre hommage au dieu d’Hyménée,
Vous, cet aimable Richelieu,
Qui, né pour un autre mystère,
Avez souvent battu ce Dieu
Avec les armes de son frère.
Revenez cher à tous les deux,
_Ramenez la paix avec eux_,
Ainsi que vous eûtes la gloire,
Aux campagnes de Fontenoy,
De ramener aux pieds du roi
Les étendards de la Victoire.
Richelieu, enchanté, abonde en ce sens. Il écrit à Versailles le 27
et rend compte en même temps à Loss de ses impressions personnelles,
impressions qu’il a communiquées au roi et qui, «sûrement lui feront
grand plaisir». Il ne tarit pas en éloges sur la grâce et sur la figure
aimable de la Dauphine. Puis, «il a été reçu avec une magnificence et
une distinction si grandes qu’il ne peut assez dire combien le roi doit
être sensible à ces distinctions singulières que Sa Majesté polonaise
veut bien faire à son ambassadeur».
Avec le Maréchal de Saxe il est plus explicite encore; et, là, nous
retrouvons notre Richelieu des grands jours, vif, gai, spirituel,
amusant, un tantinet badin, qui doit regretter la patrie absente,
car il parle de théâtre, mais il sait que Maurice a des raisons
personnelles pour ne pas détester ce genre de conversation; et il
croque en trois coups de crayon, le modèle, qui sans le savoir, vient
de poser devant lui. Il a vu Madame la Dauphine, «telle que M. le comte
de Friesen l’avait dépeinte et non pas telle que le portrait que le
roi en avait reçu en pouvait faire juger». Cette copie devait être
abominable. Mais Richelieu rétablit la vérité: «Le roi et la reine de
Pologne ont exigé que je n’en dise pas trop; mais j’ai beaucoup de
peine à leur obéir et je crois devoir vous dire que je l’ai trouvée
réellement charmante. Ce n’est point du tout cependant une beauté, mais
c’est toutes les grâces imaginables, un gros nez, de grosses lèvres
fraîches, les yeux du monde les plus vifs et les plus spirituels; et
enfin je vous assure que, s’il y avait de pareilles à l’Opéra, il y
aurait presse à y mettre l’enchère. Je ne vous dis rien de trop, mais
je n’en dis pas autant aux autres...»
En réalité, après avoir fait le nécessaire pour que les négociations
consenties par les deux souverains, puis menées par Sa Majesté
polonaise, ne fussent point retardées, dans leur marche pacificatrice,
par le mauvais vouloir de la Cour de Vienne, Richelieu laissa dormir
la haute politique pendant son séjour à Dresde, pour ne plus remplir
que son mandat ostensible d’ambassadeur matrimonial. Grâce à sa belle
humeur, à sa courtoisie, à son aménité, il devint l’idole de tous,
il sut conquérir le roi, la reine et les seigneurs de la Cour. Il ne
dédaignait pas de descendre aux plus minces détails et jusqu’aux plus
minutieuses enquêtes pour connaître les habitudes et les goûts de la
future Dauphine.
Il demandait à l’_aya_ (la gouvernante) quels étaient les livres et les
divertissements préférés de la princesse; et sa sollicitude s’étendait
jusqu’au dénombrement et à la nature des maladies de l’enfant et de la
jeune fille.
Par l’intermédiaire de Mme de Lauraguais, maîtresse dévouée, amie
fidèle et intelligente, il avait fait venir, à la Cour de Saxe, un
tailleur parisien, pour prendre les mesures de la fiancée. Cet homme
était rentré en France, ravi de la figure, de la grâce et de la...
taille de son auguste cliente. Il rapportait avec lui une boucle des
cheveux de la princesse qui fit l’admiration de Versailles.
Richelieu n’exerçait pas une moindre séduction sur le populaire.
Le jour de son entrée solennelle, qui devait être reproduite plus tard
par une estampe, ce fut une fête somptueuse rappelant le cérémonial de
celle de Vienne en 1726. Des valets jetaient à pleines poignées des
pièces d’argent à la foule. Sur les places publiques, les fontaines
qu’il avait fait édifier, versaient à flots le vin blanc et le vin
rouge.
Cependant, de mauvaises nouvelles arrivaient de Versailles. Le
marquis d’Argenson improuvait la médiation que le roi avait proposée
à l’électeur de Saxe par l’intermédiaire de Richelieu; à vrai dire,
c’était le commencement de cette fameuse diplomatie secrète que
devait diriger Louis XV par dessus la tête de ses ministres. Or, le 24
janvier 1747, Maurice de Saxe écrivait à Brühl que «le pétard avait
sauté»; mais lui, le Maréchal, avait certainement mis le feu à la
mèche; ce pétard, c’était la lettre de démission envoyée par Louis XV
à son ministre des affaires étrangères. Comme l’a fort bien démontré
le duc de Broglie dans son livre sur _Maurice de Saxe et le Marquis
d’Argenson_, celui-ci, pour être un... prévoyant de l’avenir, souvent
averti, mais parfois chimérique et toujours morose, n’en était pas
moins un déplorable ministre des affaires étrangères: «Le jour même,
écrit M. de Broglie, où Frédéric II, mécontent de d’Argenson, disait
qu’il ne voulait pas être le Don Quichotte de la France, d’Argenson
faisait cette déclaration au ministre de Frédéric, Le Chambrier:
«L’alliance de la Prusse et de la France est un système dont les bases
doivent être inaltérables (t. II, p. 47).» Les bévues de ce philosophe,
improvisé ministre, ne laissaient pas que d’être nombreuses: «A tort ou
à raison, remarque M. de Broglie, par ses qualités et par ses défauts,
il en était arrivé à déplaire à tout le monde et à n’être défendu par
personne (t. II, p. 73, note).»
Quand il tomba, le 10 janvier 1747, Le Chambrier dit: «Je savais que
son renvoi était décidé.»
Les négociations pour la paix n’en continuèrent pas moins à Dresde,
pendant les fêtes du mariage, célébré le 10 janvier, par procuration
et béni par le nonce. Le «Maréchal Général» (c’était le nouveau titre
de Maurice) travaillait à l’instrument diplomatique avec Loss et
Richelieu. Le cabinet de Vienne répondait vaguement et récriminait
toujours. En février, une réplique, sous forme de dépêche secrète,
adressée à Brühl et rédigée par Richelieu, formulait les conditions
de la France. Les pourparlers n’avançaient pas: l’Autriche opposait
toujours des mesures dilatoires. On lui fit entendre que la France
était prête pour la guerre; et le Maréchal de Saxe se remit en
campagne. Néanmoins Puysieulx, qui avait remplacé le marquis d’Argenson
aux affaires étrangères, reprit secrètement les négociations: on en
retrouve les traces dans les archives de Vienne et de Dresde[348].
[348] Comte VITZTHUM D’ECKSTAEDT: _Maurice comte de Saxe_,
1867, p. 173.
Maurice de Saxe, qui avait conseillé cette entente diplomatique, ne
voulait pas cependant de la paix à tout prix: il comprenait fort bien
que Louis XV, fidèle à ses engagements avec l’Espagne, dût assurer le
sort de son gendre et de sa fille, Madame Infante. Et, tenant compte de
toutes nécessités diplomatiques ou familiales, le «Maréchal-Général»,
dont tant de _Rêveries_ amusèrent les loisirs, édifiait un rêve qui
devait être, soixante-dix ans plus tard, une réalité: la constitution
d’un royaume des Pays-Bas, indépendant de l’Autriche, avec la Hollande
et la Belgique. Qui sait, comme le fait très justement observer le
Comte Vitzthum d’Eckstaedt, si «cette solution, alors adoptée», n’eût
pas «changé la face de l’histoire de l’Europe? La guerre de Sept ans
n’eût pas probablement éclaté... C’était la clef de voûte du système
politique de Kaunitz, qui aurait voulu débarrasser l’Autriche des
Pays-Bas, pour l’arrondir en Italie et en Allemagne[349].»
[349] VITZTHUM D’ECKSTAEDT: _Maurice comte de Saxe_, p. 169.