_Richelieu ne se laisse pas abattre par la mort de Mme de
Châteauroux.--Comment il organise les fêtes du premier
mariage du Dauphin.--Futilités de l’étiquette.--L’abbesse
du Trésor.--Préparatifs de départ pour l’armée: l’incident
Champenois.--D’après plusieurs historiens, Richelieu serait
le véritable vainqueur de Fontenoy: une pièce aux Archives
de la Guerre.--Conflit avec la Reine: toujours la question
d’étiquette.--Disgrâce du Théâtre de la Foire.--Échange de mauvais
procédés entre Richelieu et le Maréchal de Saxe pour la Comédie en
Flandre._
Richelieu présidait les États à Montpellier, quand lui parvint la
nouvelle d’une mort qui ruinait ses plus secrètes espérances. Il
en fut atterré. Lui aussi crut au crime et l’attribua au comte
d’Argenson[296], dont l’attitude équivoque, à Metz, l’avait quelque peu
inquiété.
[296] Biographie MICHAUD: _Article Durozoir_ qui emprunte
l’anecdote aux _Souvenirs de deux anciens militaires_,
par FORTIA DE PILES et GUYS DE SAINT-CHARLES (1813), p.
63.--D’après la _Vie privée_ de FAUR (tome II), Mme de
Monconseil, de qui se méfiait Mme de Tencin, parce qu’au dire
de celle-ci elle était la maîtresse du comte d’Argenson, Mme
de Monconseil avait entendu Richelieu affirmer que Mme de
Châteauroux «était morte victime de la cabale des prêtres»:
le propos n’était pas invraisemblable dans la bouche de cet
ennemi, masqué, du clergé.
--«C’est moi qu’on empoisonne, s’écria-t-il, j’étais sûr de la
généralité des galères!...»
Il avait rêvé, en effet, cette charge éminente, rappelant celle de
«grand-maître de la navigation», dont le Cardinal avait été revêtu;
bien mieux, il en convoitait une autre, que le roi rétablirait,
disait-il, pour lui, par manière de récompense, celle de connétable.
Du même coup, Mme de Tencin voyait s’évanouir ses dernières illusions;
son activité débordante n’avait que trop trahi l’âpreté de son
ambition. Mise d’abord à l’écart, elle tenta bien, plus tard, de
reprendre, auprès de Mme de Pompadour, le double rôle de confidente
et de conseillère; mais «Madame la Marquise», déjà mal disposée pour
Richelieu, la tint résolument à distance.
Le cardinal de Tencin fut moins éprouvé, d’autant qu’avec sa méfiance
coutumière, il avait joué un jeu plus serré; il se retira à son heure,
répétant ce qu’il écrivait à sa sœur, «qu’il serait bien fâché de
laisser ses os à la Cour».
Cependant, la mort de Mme de Châteauroux donnait à Richelieu des tracas
autrement graves que ceux d’un calcul déçu. Il tremblait que le roi,
procédant pour sa dernière maîtresse, comme il l’avait fait pour Mme
de Vintimille, n’ordonnât qu’on lui apportât les portefeuilles de la
défunte: mesure politique en usage, le lendemain d’un décès de ministre
ou d’ambassadeur, mais que Louis XV pouvait appliquer, par manière
de curiosité jalouse, aux papiers de ses favorites. Plus d’une fois,
Richelieu avait indiqué, par écrit, à Mme de Châteauroux, la marche à
suivre, pour gouverner un roi dont il connaissait et dépeignait si bien
toutes les faiblesses. Ignorait-il donc que Maurepas avait déjà fait
saisir par le Cabinet noir, pour les montrer au prince, des lettres
où se dévoilaient les artifices de l’intrigue amoureuse nouée par un
trop complaisant serviteur? Louis XV ne s’en était pas offusqué.
D’ailleurs, Richelieu ne tarda pas à être rassuré: le roi s’était
abstenu de toute indiscrétion[297].
[297] Soulavie a dramatisé, de façon grotesque, la terreur
de Richelieu: «Il se mit à genoux, dit-il, dans son cabinet,
devant l’ÊTRE SUPRÊME, pour lui demander la conservation de
ces portefeuilles.» Ce n’est plus Richelieu, c’est le prêtre
défroqué, le partisan de Robespierre qui parle (_Mém. de
Richelieu_, t. VI, p. 81). Et Mme Gacon-Dufour, qui avait
certainement lu le fatras de Soulavie, ajoute dans une
note de sa publication des _Lettres_ (apocryphes) _de Mme
de Châteauroux_ (t. II, 240): «M. de Richelieu assistait
aux messes qu’il faisait dire pour obtenir de Dieu que le
portefeuille de Mme de Châteauroux ne tombât pas dans les mains
du roi.»
D’autre part, la gazette anonyme, qui termine le _Journal_ de
BARBIER (édit. in-8º, t. VIII) et que nous avions identifiée en
1897, comme rapports du Chevalier de Mouhy, espion aux gages de
la police, dit (18 décembre 1742) qu’on a intercepté une lettre
où Richelieu donne des conseils à Mme de la Tournelle, pour
qu’elle se maintienne en faveur, et frappe en même temps les
meilleurs serviteurs du roi (ceci à l’adresse de Maurepas qui
avait partie liée avec Marville, le lieutenant de police).
Mais on put croire, un instant, à la Cour, que le grand favori était
définitivement disgrâcié. Lauraguais l’avait remplacé pour aller
chercher l’Infante destinée au Dauphin. Et des gens, se disant bien
informés, prétendaient que le duc d’Ayen, ayant pris de l’ascendant
sur l’esprit du roi, le crédit de Richelieu n’était plus qu’un vain
fantôme[298].
[298] _Journal inédit_ du duc DE CROŸ (édit. de Grouchy et
Cottin, 1906-1907, 4 vol.), t. I, p. 52 (note), décembre 1744.
En effet, comme le remarque Valfons, qui avait à cœur de témoigner
à son protecteur toute sa reconnaissance de l’avoir fait nommer
aide-major par le Maréchal de Noailles, Richelieu était alors «fort
délaissé». Mais Valfons lui restait fidèle; et le duc lui disait,
en manière de remerciement: «Votre amitié, toujours honnête, sera
récompensée par une confidence ignorée de tous, et dont je vous
demande le secret le plus exact. On me croit noyé et je n’ai pas l’eau
jusqu’à la cheville[299].»
[299] _Souvenirs_ du Marquis DE VALFONS, 2e édition
(Émile-Paul), p. 118.
L’événement le prouva bien.
Quand le premier gentilhomme de la Chambre revint à Versailles, pour
s’acquitter des fonctions afférentes à sa charge, il fut accueilli par
le maître avec autant d’émotion que d’affabilité[300]; et ce grand ami
de Mme de Châteauroux, qui avait montré une si vive affliction de sa
perte, s’efforça, paraît-il, de consoler le prince avec l’éclatante
beauté de Mme de Flavacourt, mais sans succès! Ce fut la seule fille du
marquis de Nesle qui déclina l’honneur de suivre l’exemple donné par
ses quatre sœurs.
[300] Le roi lui relisait en pleurant les lettres de la
duchesse (FAUR, _Vie privée_, t. II, pp. 34-37).
En présidant aux fêtes du mariage du Dauphin, Richelieu se trouvait
dans son véritable élément. Il ordonnait avec autorité, solennité et
conviction; mais il était toujours aussi formaliste, aussi vétilleux,
aussi agaçant, principalement sur la question protocolaire; et le
_Journal_ de Luynes dit assez combien Richelieu eut de mal à régler des
conflits, où tant d’amours-propres, non moins chatouilleux que le sien,
trouvaient si souvent l’occasion de se heurter et de se combattre[301].
[301] _Journal_ du Duc DE LUYNES, t. VI, pp. 266-268.
C’étaient les Slodtz qui avaient tracé le plan et les dessins de toute
l’ornementation architecturale[302].
[302] _Journal_ du Duc DE CROŸ, t. I, p. 52.
Le 23 février 1745, fut jouée la _Princesse de Navarre_, la médiocre
comédie lyrique de Voltaire et de Rameau; le 26, le ballet des
_Éléments_ de Roy qu’avait préféré Richelieu[303] et qui fut très
applaudi; le 1er mars, l’opéra de _Thésée_ de Quinault et de Lulli. Le
«ballet-comique» de _Platée_, exécuté le 3 avril, eut peu de succès.
La musique de Rameau fut jugée «singulière»; et, malgré des «morceaux
agréables», le divertissement parut «trop long et trop uniforme[304]».
[303] _Journal_ du duc DE LUYNES, t. VI, p. 318.--Une épigramme
du temps dénommait _la Princesse de Navarre_ «une farce
foraine»: c’était d’ailleurs l’avis de Voltaire.
Le bal de la Cour amena un échange de mots aigres-doux entre Richelieu
et le duc d’Ayen: c’était évidemment une des conséquences de la
rivalité qui divisait ces deux seigneurs. «Il s’agissait de savoir qui
devait placer, ou du capitaine des gardes, ou du premier gentilhomme de
la Chambre.»
Le roi s’amusait beaucoup de ces querelles, sans jamais prendre
parti[305]. Ce fut toutefois à Richelieu que revint l’insigne honneur
de faire distribuer les billets d’invitation, imprimés, adressés aux
dames. Luynes a consigné, dans son _Journal_, le libellé de celui qui
fut envoyé à sa femme, et dont voici la teneur:
[304-305] _Journal_ du duc DE LUYNES, t. VI, pp. 325-381.
Madame,
«M. le duc de Richelieu a reçu ordre du roi de vous avertir, de sa
part, qu’il y aura bal à Versailles, mercredi 24 février 1745, à 5
heures du soir.
«Sa Majesté compte que vous voudrez bien vous y trouver. Les dames
qui dansent seront coiffées en grandes boucles[306].»
[306] _Journal_ de LUYNES, t. VI, p. 302, 18 février.
D’autres missions de non moindre importance étaient confiées à cet
arbitre des élégances officielles; et il semblait qu’il fût tout
désigné pour les mener à bonne fin, quand elles visaient cette famille
royale d’Espagne, dont il avait si activement facilité le rapprochement
avec la maison de France. N’était-il pas allé, en 1742, recevoir
l’Infant Don Philippe à l’entrée du Languedoc, pour le conduire jusqu’à
Tarascon-sur-Ariège? En revenant à Choisy, «faire sa révérence» au
roi, il avait dit à Louis XV «beaucoup de bien» du prince espagnol,
«fort aimable et même d’une figure assez agréable, quoiqu’il ne
fût pas parfaitement bien fait, ayant une épaule plus grosse que
l’autre...[307]».
[307] _Ibid._, t. IV, p. 121.
Il dut remplir un office d’ordre tout différent auprès de l’Infante
Marie-Thérèse-Raphaele, qui arrivait en France pour épouser le Dauphin.
Ainsi que la reine Marie Lesczinska, qui n’avait jamais mis de rouge
avant son mariage, la princesse espagnole ignorait l’usage de ce
fard dont les dames françaises avaient fini par abuser. L’Infante
n’entendait même pas en user; elle s’y résignerait cependant sur
l’ordre de Leurs Majestés. On en délibéra dans le Cabinet du roi. Et
Richelieu, en sa qualité de premier gentilhomme de la Chambre, vint,
de la part de Leurs Majestés, apporter solennellement à la jeune
femme, «la permission de mettre du rouge», ce qu’elle s’empressa de
faire[308]. Et le Dauphin avait horreur de ce maquillage!
[308] QUICHERAT: _Histoire du Costume en France_, 1875, p. 557.
A cette époque, et malgré sa très grande faveur, Richelieu n’avait
pas toujours des joies sans mélange. Il avait sollicité l’Abbaye au
Bois pour sa sœur, abbesse déjà du Trésor. Boyer, l’ancien évêque de
Mirepoix, qui tenait la feuille des bénéfices, avait enquêté sur la
postulante, très chaudement appuyée par la duchesse de Brancas. Mlle
de Richelieu, sans se répandre autant que son frère, avait l’humeur
tant soit peu fringante. Boyer, fort sévère sur le chapitre des
mœurs, et plutôt d’humeur revêche, transmit au roi le résultat de
ses informations; et quand Louis XV eut signé la nomination que lui
proposait l’évêque:
--«M. de Richelieu ne sera pas content,» fit le prélat.
--«Il pouvait s’y attendre, répliqua le roi; car, avant que vous
n’entriez, il m’avait recommandé sa sœur; je lui ai dit qu’il était
trop vif et qu’il n’aurait pas l’abbaye[309].»
[309] _Journal_ de LUYNES, t. VI, p. 430 (note), 22 avril
1745.--Les _Lettres_ de MARVILLE au comte de MAUREPAS (édit.
de Boislisle, 3 v., 1896-1905), t. II, p. 74 racontent--à la
rubrique _Nouvelles des Cafés_--cet épisode, en le précédant de
cette observation: «Les Actions de M. le duc de Richelieu ont
considérablement baissé.»
Comment ce courtisan, à l’échine si souple, avait-il pu «être trop
vif»? Peut-être Louis XV, souverain calme et tranquille jusqu’à
la mollesse, avait-il été énervé par l’activité, bourdonnante et
brouillonne, de ce «touche-à-tout», activité qui, cette année encore,
allait se disperser sur les terrains les plus divers.
La guerre venait de se réveiller en Flandre. Et le roi, accompagné
du Dauphin, rejoignait l’armée, le 6 avril. L’adroite et jolie Mme
d’Etioles, déjà remarquée par le prince, en 1743, à la chasse, et, en
février 1745, au bal masqué de l’Hôtel-de-Ville, avait su remplacer,
six semaines plus tard, Mme de Châteauroux dans le cœur de l’oublieux
monarque, et, comme elle, montré à son royal amant la gloire qui
l’attendait sur les champs de bataille.
Maurice de Saxe, devant qui s’était effacé le Maréchal de Noailles,
commandait en chef l’armée à laquelle s’opposaient les troupes
anglo-hanovriennes[310], soutenues par 8.000 Autrichiens. Et Richelieu
était encore à Paris! Un singulier contre-temps l’y retenait, ainsi
qu’il résulte de la lettre suivante, que nous avons trouvée dans les
_Archives de la Bastille_[311], lettre adressée au lieutenant de police:
«Paris, le 23 avril 1745.
«Mon équipage est parti hier matin, Monsieur. Un chef d’office que
j’avais qui le suivait, est revenu à toutes jambes sur le cheval
qu’il montait. Il l’a renvoyé à mon hôtel presque crevé et est allé
courir dans Paris, sans qu’aucun de mes gens ait pu le joindre
encore. Vous voyez, Monsieur, dans quel embarras cela me doit jeter
à la veille de partir moi-même pour joindre l’armée; et vous savez
la règle des domestiques qui doivent y servir. Aussi, Monsieur, je
vous demande avec instance la juste punition d’une insolence aussi
intolérable et de vouloir bien faire mettre à Bicêtre le dit officier
qui s’appelle Champenois, et dont la femme et l’établissement sont
chez un limonadier à la porte de Paris, rue Pierre-au-lait. La
crainte de ne vous pas trouver m’a fait prendre le parti de vous
écrire en vous renouvelant l’assurance, etc...
Le duc de Richelieu.
[310] L’armée ennemie comprenait également un contingent
hollandais, les Provinces-Unies s’étant prononcées, après bien
des tergiversations, en faveur de l’Autriche.
[311] BIBLIOTHÈQUE DE L’ARSENAL: _Archives de la Bastille_,
11565, p. 138, dossier Champenois.
Suivait immédiatement une lettre, autographe celle-ci, du
plaignant[312]:
[312] Même dossier CHAMPENOIS.
«Je suis très sensible, Monsieur, à votre attention et à la bonté avec
laquelle vous voulez bien m’en donner preuve. Le sieur Champenois est
ici; il a appris hier apparemment par le secrétaire qui écrivit hier
ma lettre, les prières que je vous faisais. Il est venu, ce matin,
pour me faire demander grâce, mais je ne l’ai pas voulu écouter, comme
vous croyez bien; car cet exemple serait trop dangereux et vous prie,
au contraire, de me continuer votre bonté à cet égard. Cet homme doit
être recommandé (_illisible_) sur les registres de la police pour un
(_illisible_). Il a même tué un homme, m’a-t-on dit. Il a suivi en
Espagne le duc d’Antin et est d’ailleurs assez bon officier, mais
extravagant. Si je sais quelque particularité de ses démarches, j’aurai
l’honneur de vous en informer...»
Une apostille du lieutenant de police, à la date du 14 mai, annonçait
que Champenois était arrêté et que le comte d’Argenson venait d’en être
«instruit».
La rancune de Richelieu, s’étayant d’un règlement de police qui
interdisait aux domestiques de «déserter» leurs maîtres, sans préavis,
était singulièrement tenace; car Champenois n’obtint sa mise en liberté
que le 8 août, sur le consentement de Richelieu[313].
[313] Dossier CHAMPENOIS. Lettre datée de Gand, le 3 août 1745.
Aussi bien les événements se précipitaient à la frontière.
Après l’investissement de Tournai, le Maréchal de Saxe, quoique dans
une position désavantageuse, acceptait la bataille, le 11 mai, devant
Fontenoy. Cette action militaire, qui fit tant d’honneur aux armes
françaises, a été si souvent et si remarquablement décrite, que nous
n’avons garde d’en reprendre le récit sur de nouveaux frais. Nous n’en
voulons retenir que la part de victoire attribuée au duc de Richelieu,
diminuée à dessein par ses détracteurs[314], exagérée peut-être par ses
panégyristes.
[314] LINGUET entr’autres, dans ses _Annales politiques_, en
1788.
La courtoisie inopportune d’Anterroche, à l’adresse des Anglais, nous
avait déjà coûté nombre de soldats; notre cavalerie pliait, et la
formidable colonne, compacte et serrée, des Anglo-Hanovriens, forte de
14.000 combattants, s’avançait, portant le désordre et la mort dans les
rangs des Français. Le Maréchal de Saxe considérait la bataille comme
perdue et suppliait Louis XV de se résigner à la retraite. Mais le roi
et son fils y répugnaient. Ce fut alors qu’au milieu d’un Conseil tenu
à cheval, survint Richelieu, mis ainsi en scène par Voltaire:
«Il se précipite, hors d’haleine, l’épée à la main et couvert de
poussière.
--«Quelle nouvelle apportez-vous, dit le Maréchal de Noailles; et quel
est votre avis?
--«Ma nouvelle, dit le duc de Richelieu, est que la bataille est
gagnée, si on le veut; et mon avis est qu’on fasse avancer dans
l’instant quatre canons contre le front de la colonne. Pendant que
cette artillerie l’ébranlera, la maison du roi et les autres troupes
l’entoureront. Il faut tomber sur elle comme des fourrageurs.»
«Le roi se rendit le premier à cette idée[315].»
[315] VOLTAIRE: _Précis du siècle de Louis XV_, c. XV.
Aussitôt les canons de tonner. La colonne s’arrête, un instant
indécise. Elle hésite, elle se trouble. Et soudain, la cavalerie
française, prenant sa revanche de Dettingen, s’élance, comme une trombe
de fer et de feu sur la masse ennemie, la pénètre, la coupe, la hache
en tronçons[316] et dans dix minutes à peine[317] l’anéantit.
[316] «Souvent, la victoire, a dit Napoléon, dépend d’un seul
bataillon.»
[317] «Ce fut l’affaire de dix minutes de gagner la bataille
avec cette botte secrète...» (Lettre du marquis d’Argenson à
Voltaire.)--_Mémoires authentiques du Maréchal de Richelieu_
(inédits).--Dans sa _Journée de Fontenoy_ (1897), si
pittoresquement illustrée par les Lalauze, le duc de Broglie,
notant l’invention de la «botte secrète que Richelieu n’a pas
manqué de s’attribuer à lui seul», ne paraît que médiocrement
édifié sur le bien-fondé de cette revendication.
--«Je n’oublierai jamais le service important que vous m’avez rendu,
avait dit Louis XV à Richelieu après la victoire.»
Le marquis d’Argenson, l’auteur des _Mémoires_, qui était alors
ministre des affaires étrangères et qui «n’avait point quitté le
roi pendant la bataille», comme le note Voltaire dans son poème de
Fontenoy, le marquis d’Argenson écrivit à l’auteur:
«Votre ami, M. de Richelieu, est un vrai Bayard. C’est lui qui a
donné le conseil, et qui l’a exécuté, de marcher à l’infanterie comme
des chasseurs ou des fourrageurs, pêle-mêle, mains baissées, le bras
raccourci, maîtres, valets, officiers, cavaliers, infanterie, tous
ensemble...» Le Dauphin lui-même, qui pourtant n’aimait pas Richelieu,
en fit le plus grand éloge dans ses lettres à la Dauphine. Donc, autant
il serait injuste de contester le rôle magistral joué par Maurice de
Saxe, presque mourant, à Fontenoy, autant on aurait mauvaise grâce
à nier l’heureuse initiative de Richelieu, en présence de l’ennemi
chassant devant lui les bataillons français disloqués. Par malheur,
Voltaire, en maladroit ami, enfla tellement le panégyrique de son
«héros», au détriment du Maréchal de Saxe, que l’opinion publique
protesta; et, la jalousie s’en mêlant, on refusa bientôt à Richelieu
le bénéfice de sa géniale inspiration. Certains prétendirent que la
manœuvre du canon lui avait été indiquée par Lally[318]; Linguet en
fait honneur à Saisseval.
[318] _Biographie_ MICHAUD (article Durozoir).
Le rapport officiel du comte de Saxe avait amoindri le rôle
de Richelieu, en passant sous silence la manœuvre du canon.
Or, le duc, justement offensé, fit insérer la rectification
suivante aux Archives historiques du dépôt de la guerre, où l’a
retrouvée M. Bittard des Portes:
«On sait avec certitude qu’au moment où l’affaire était si
désespérée, que l’on sollicitait le Roi de se retirer et
de passer l’Escaut, M. de Richelieu, voyant avec plus de
sang-froid et ne jugeant pas que l’affaire fût sans ressources,
courut aux pieds du roi et conjura Sa Majesté non seulement
de ne pas abandonner le champ de bataille, mais aussi de
lui promettre de faire, de concert avec quelques officiers
généraux, aussi illustres par leur naissance que recommandables
par leur zèle et par leur valeur, un dernier effort. Le Roi
ne céda qu’après des instances réitérées de sa part et avec
feu. Ce fut alors que la maison du roi, la gendarmerie et les
carabiniers conduits par lui, ainsi qu’il est rapporté dans
les relations, firent une charge si vigoureuse que les ennemis
furent enfoncés et entièrement renversés, et, par leur fuite,
la journée devint aussi glorieuse qu’elle eût été funeste aux
armes du roi, si M. de Richelieu n’eût rétabli par sa manœuvre,
son audace et son exemple, une bataille qu’on regardait comme
perdue.»
Le roi cependant ne s’y trompait pas. Jamais il n’avait été aussi
familier, ni aussi affectueux avec son aide de camp. «La chambre de
celui-ci, mentionne le _Journal_ de Luynes, est près de celle du roi.
Dès que le roi est levé, il y entre, M. de Richelieu étant encore dans
son lit et à peine éveillé; il y demeure trois quarts d’heure ou une
heure... Ordinairement, dès que le roi est hors de table, il entre
encore chez M. de Richelieu pour voir la compagnie qui y dîne. Il
s’asseoit quelquefois auprès de la table et fait la conversation. M.
d’Argenson (de la guerre) parle sur M. de Richelieu dans des termes, et
M. de Richelieu, de son côté, sur M. d’Argenson, à pouvoir faire juger
qu’il y a entre eux une grande liaison[319].»
[319] _Journal_ de LUYNES, t. VI, p. 485, juin 1745.--Il faut
rapprocher de ce récit l’anecdote que les _Souvenirs de deux
anciens militaires_, par Fortia de Piles (pp. 65 et suiv.),
mettent dans la bouche de Richelieu, alors que le succès
inespéré de Fontenoy avait redoublé l’amitié du roi pour le
duc. La charge de colonel des gardes était vacante. Mme de
Pompadour la demandait pour le Maréchal de Biron, Louis XV
voulait la donner à son favori: «J’étais sûr, disait celui-ci,
de déplaire au roi, si je refusais et de me brouiller avec sa
maîtresse, si j’acceptais... Je mis toute mon adresse à ce que
le roi ne me l’offrît pas... _Il était assis sur mon lit, dans
ma tente... il me regardait d’un air embarrassé, remuait les
lèvres, les mordait._ Je ne le mis pas sur la voie et Biron eut
le régiment.»
Est-ce malice? Est-ce naïveté de la part de Luynes? Toujours est-il,
comme il le note d’ailleurs, que Richelieu «tenait un grand état».
Récemment encore, il avait traité, avec un faste inouï, le Parlement
de Paris, qui était venu féliciter le roi de ses victoires.
Son service auprès de Louis XV ne l’absorbait pas tellement qu’il
en négligeât ses fonctions de premier gentilhomme de la Chambre à
Versailles. Il les prenait au contraire tellement à cœur qu’il faillit,
à propos d’un manquement à l’étiquette, provoquer un conflit entre le
roi et la reine.
La reine Marie Lesczinska, après la prise de Tournai, avait donné
l’ordre à l’abbé Blanchard de chanter immédiatement un _Te Deum_[320],
sans préjudice de celui que le surintendant de la musique devait faire
exécuter plus tard, «en grande cérémonie», dans la chapelle du château.
[320] Destouches reconnut qu’il lui eût été impossible de faire
exécuter «sur-le-champ» son _Te Deum_ (_Journal_ de LUYNES).
Richelieu, «extrêmement piqué», en écrivit à l’abbé, au surintendant
Destouches et même à la duchesse de Luynes, dame de la reine, qui
s’empressa de montrer la lettre à Marie Lesczinska. Le poulet vaut
d’être cité pour son impertinence:
«Au camp sous Tournay, le 23 mai 1745,
«Je n’ai pu me dispenser, Madame, de rendre compte au roi que,
nonobstant ses décisions en faveur des maîtres de musique de la
Chambre, l’abbé Blanchard avait su trouver des protections auprès de
la reine qui lui avaient fait exécuter le _Te Deum_, chanté pour la
bataille de Fontenoy, ce que Sa Majesté a fort désapprouvé; et je ne
vous dissimulerai point, Madame, que, sans les bontés dont je sais
que vous honorez l’abbé Blanchard, j’aurais proposé au roi de le
punir de sa témérité, d’avoir osé réveiller un procès perdu et jugé
il y a longtemps. Ainsi, Madame, si pareille dispute se réveillait
pour le _Te Deum_ de la prise de Tournay, je vous supplierais,
Madame, de vouloir bien rendre compte à la reine des ordres du roi.
«Je vous prie d’être persuadée du respect, etc.