_Mme de Tencin continue sa correspondance.--Richelieu lui préfère
encore la présence de Mme de Châteauroux auprès du roi.--Dangers
de cette manœuvre.--La maladie de Louis XV à Metz.--Les médecins
perdent la tête.--Richelieu et les duchesses chambrent le roi.--Les
terreurs de Louis XV.--Disgrâce de Mme de Châteauroux.--Épigrammes et
satires.--Le roi guérit et charge Richelieu de négocier le retour de
la favorite.--Un rendez-vous et une liste de proscription.--Maurepas
échappe à la vengeance de la duchesse, mais doit s’humilier devant
elle.--Mort foudroyante de Mme de Châteauroux.--Douleur du roi._
Par lettres du 1er avril 1744, Richelieu avait été envoyé à l’armée
de Flandre; nommé aide de camp du roi par brevet du 1er mai, et, le
2, lieutenant général, il prenait part, sous ce titre, aux sièges de
Menin, d’Ypres et de Furnes. Mais, bien qu’éloigné de Versailles, il
était tenu au courant des complots qui s’y tramaient chaque jour et
des perfidies qui s’y débitaient à toute heure, par une correspondance
presque quotidienne avec les Tencin et avec la duchesse de Châteauroux.
Celle-ci avait une idée fixe: se défaire de _Faquinet_, surnom qu’elle
donnait à Maurepas, qui, d’ailleurs, pour répondre du tac au tac,
appelait Richelieu _Foutriquet_[274]:
--«Que l’on me donne des faits», demande-t-elle à son «cher oncle»; et
«je serai bien forte[275].»
[274] _Mémoires_ de MAUREPAS, t. IV, p. 112.
[275] _Lettres de la duchesse de Châteauroux au duc de
Richelieu_ (Collection Leber, Bibliothèque de Rouen).
Interprète de Richelieu, Mme de Tencin affirme à la duchesse qu’elle a
mis plusieurs personnes en mouvement pour «dégoter» Maurepas, malgré
qu’il se vante d’être au mieux avec le roi. Le grand argument de Mme de
Tencin, c’est l’état déplorable du département de la marine confié à
ce ministre incapable et malfaisant. Au surplus, on s’en débarrassera
momentanément: on l’enverra inspecter les ports de guerre, le 18
juin[276].
[276] _Journal_ de BARBIER, t. IV, pp. 522-523. Le chroniqueur
y signale cette «tournée» de Maurepas.
Et notre politicienne continue, à bâtons rompus, son système
d’informations sur les sujets les plus variés: elle expose ses projets
de gouvernement et ses vues diplomatiques; mais, toujours ombrageuse,
âpre et caustique, elle récrimine contre des ennemis réels et même
imaginaires. D’Argenson est «superficiel et badin». Mme de Boufflers
est «la plus méchante et la plus tracassière des femmes». Maurepas,
«le plus méchant de tous..., connaît mieux la Cour que les autres». Il
faut se méfier de la Poule (Mme de Flavacourt) qui écrit au roi sous le
couvert du premier valet de chambre Le Bel.
Et ce flux de nouvelles se grossit de conseils affectueux, de tendres
protestations d’amitié qui tournent parfois au marivaudage, de doux
reproches pour une indifférence qu’on ne dissimule pas assez. En 1743,
elle témoignait surtout de sa sollicitude pour les enfants de Richelieu
qu’elle comblait de petits soins; en 1744, c’est leur père qui la
préoccupe: «Demandez-moi pardon, lui écrit-elle, et dites-moi que c’est
de bon cœur que vous m’aimez, et, ce qui m’est plus important, que
vous êtes assuré que je vous aime et que ma confiance n’a et ne peut
jamais souffrir la moindre atteinte.» Mme de Tencin est désolée de la
bouderie de la princesse de Rohan, une ancienne maîtresse de Richelieu,
qui ne pardonne pas à son amant de ne l’avoir pas mise dans le lit du
roi. Quelle précieuse amitié que celle des Rohan! Et cette bonne Mme
de Tencin s’offre à faire cesser la brouille. Elle ne s’oublie pas
cependant, mais elle tremble qu’on ne l’oublie, et ne paraît croire que
médiocrement à la reconnaissance de Mme de Châteauroux: «Rappelez-vous,
dit-elle à Richelieu, tout ce que nous avons fait et toute la peine que
nous avons eue à la faire duchesse.»
Une nouvelle imprévue vient donner un autre cours à cette
correspondance.
Il avait été convenu (et Louis XV s’y était résigné, non sans peine)
que, pour éviter les mauvais propos, Mme de Châteauroux ne suivrait pas
le roi en Flandre. Mais, Richelieu, ayant eu des difficultés avec le
duc d’Ayen, fils du Maréchal de Noailles, et craignant que son crédit
n’en subît quelque atteinte, jugea nécessaire de faire venir à l’armée
la duchesse de Châteauroux. Les _Mémoires authentiques_ prétendent, au
contraire, qu’elle prit, seule, l’initiative d’un voyage qui sembla
rappeler, par sa mise en scène, les pompeux défilés des carrosses
de Louis XIV au siège des villes flamandes. Seulement la reine n’y
était pas. Mais la princesse de Conti, la duchesse de Chartres
et--particularité piquante!--cette duchesse de Modène, qui, jadis,
s’était si bruyamment compromise pour Richelieu, allèrent rejoindre le
roi à Lille, en compagnie de Mme de Châteauroux et de sa sœur Mme de
Lauraguais. Ce fut un scandale public qui eut sa répercussion jusque
dans l’armée. On chansonna «Madame Enroux»; mais, suivant le mot d’un
contemporain, «la paix de Mme Enroux fut bientôt faite avec le roi».
Mme de Tencin et son frère ne purent cependant cacher à Richelieu
que cette arrivée triomphale avait rencontré «nombre d’improbateurs»
et «produit le plus mauvais effet», ainsi que l’avait mentionné le
Maréchal de Saxe à l’une de ses maîtresses. Les moins malveillants
disaient: «Pourvu que le roi ne se dérange pas de la guerre, on lui
passera ses plaisirs.» Tous ces menus détails, les Tencin les devaient
aux indiscrétions du Cabinet noir. Et cependant l’amie de Richelieu
avait fait prier «l’Homme»--sans doute Jannel, commis préposé à
cet office--de supprimer toutes les lettres venant de l’armée «qui
parlaient mal de Mme de Châteauroux». Mais «l’Homme» avait répondu
«qu’il n’était pas maître de tout supprimer, attendu qu’il n’était pas
seul à faire des extraits». C’était, en effet, avec cette opération à
coups de ciseaux qu’on alimentait de nouvelles la curiosité publique.
Et, tout en constatant que le Maréchal de Noailles n’était pas étranger
à ce débordement de malignité, Mme de Tencin concluait une fois de
plus à la nécessité d’en finir avec Maurepas: car le lieutenant de
police Marville tremblait devant lui, son supérieur hiérarchique. Et
le renvoi de cette créature d’un ministre, tombé lui-même en disgrâce,
permettrait de lui donner pour successeur un certain Chaban, premier
commis de la police, tout dévoué au parti des Tencin[277].
[277] _Correspondance du C{l} de Tencin, de Mme de Tencin_,
1790, _passim_.
Pendant que ces maîtres intrigants discutaient les moyens de s’assurer
sans conteste le pouvoir, les événements se précipitaient sur le
théâtre de la guerre. Le 1er juillet, le prince Charles, justifiant
les prévisions de Frédéric II, franchissait le Rhin, sans que le
Maréchal de Coigny lui opposât la moindre résistance, et pénétrait
en Alsace qu’il saccageait à la manière allemande. En conséquence,
le roi partait, le 19, pour Metz[278]; et Richelieu recevait l’ordre
de l’y rejoindre. Il s’arrêta quelques heures à Paris, où le marquis
d’Argenson, l’auteur des _Mémoires_, put causer avec lui, d’autant plus
que, par un de ces jeux de bascule politique alors si fréquents, son
frère le ministre était devenu l’ennemi juré de Noailles, partant le
grand ami de Richelieu. Le duc, «avec sa vivacité ordinaire» (le mot de
_volubilité_ n’appartenait pas encore à la langue française) débita au
marquis tout un système de politique extérieure reposant sur l’alliance
espagnole, alors franchement offerte par Philippe V et par sa femme
Élisabeth Farnèse, alliance que devait sanctionner le prochain mariage
de la seconde fille du roi d’Espagne avec le Dauphin. On ne pouvait
compter, malgré les succès du prince de Conti, sur un traité avec le
roi de Sardaigne que soutenait l’Angleterre; et d’Argenson disant à
son interlocuteur, pour le flatter, qu’il ramènerait d’Espagne, avec
la princesse, une paix glorieuse, Richelieu estimait que la paix en
question dépendrait d’autres causes. Toutefois les victoires de la
France autorisaient les prétentions de l’Espagne en Italie; et, d’autre
part, le prince Charles courait au devant d’un désastre.
[278] Le Maréchal de Schmettau était venu lui annoncer l’entrée
prochaine de Frédéric II en Bohême, conformément au traité
secret du 5 avril, notent les _Mémoires authentiques_ qui
ajoutent: «M. de Richelieu entendit un grand seigneur, plus
grand sot encore, (le duc de La Rochefoucauld) dire avec
confiance: Il faudrait couper le cou à celui qui a fait et
signé un pareil traité avec le roi de Prusse, parce que cela
rendra la paix infaisable.»
Ces graves déclarations s’accompagnaient de l’aveu, plus ou moins
discret, «d’aventures galantes tenant une grande place» dans les
nombreuses affaires que le duc devait mettre à jour avant son
départ[279]. Et d’Argenson, ce terrible misanthrope, profite de la
pose que vient de lui donner, à son insu, un homme «possédé du désir
d’entrer au conseil... et de parvenir au commandement des armées...»,
pour tracer le croquis de «sa légèreté, de sa précipitation et de son
étourderie...». Richelieu «croit plus à la puissance de la séduction
qu’à celle de la vertu». Il a «assez d’expérience et de sagacité
pour bien démêler les hommes; mais il en veut plus à leurs faibles
qu’à leurs bonnes qualités. Il méprise les ministres, mais se garde
de les blesser; son humeur satirique perce quand même, il est craint
et détesté... Son amour des voluptés aspire plus à l’ostentation
qu’aux véritables délices.» Il est «prodigue sans magnificence et
sans générosité... il a de l’habileté et du désordre... Il n’est pas
assez heureux pour posséder un ami..., il est franc par étourderie,
méfiant par mépris des hommes, désobligeant par insensibilité... Vieux
papillon, enfariné de politique[280]...»
[279] _Mémoires_ d’ARGENSON, t. IV, p. 104.
[280] _Ibid._, p. 211 et suiv.
Il est vrai que Richelieu touchait alors à la cinquantaine.
Quand il retrouva le roi à Metz, le prince, la favorite, les grandes
dames et les seigneurs qui composaient sa suite, étaient--qu’on nous
passe le mot--fourbus de plaisirs. Mme de Châteauroux avait eu, chemin
faisant, une indisposition fort sérieuse. Louis XV, au milieu des fêtes
et des festins qui marquaient chacune de ses étapes, commençait à se
plaindre d’une lassitude intolérable.
Le 6 août, il fut pris d’un frisson de fièvre.
Il s’alitait le 7. On n’a jamais pu définir exactement la nature
de son mal. Fut-ce simplement une fièvre muqueuse, ou plutôt une
typhoïde? Richelieu opinait pour un embarras gastrique, à la suite
d’une indigestion et d’un «coup de soleil». Cette hypothèse était fort
admissible, Louis XV étant un gros mangeur et sujet, comme d’ailleurs
tous les princes de sa race, à de fréquentes et copieuses indigestions.
Chicoyneau et La Peyronie[281], l’un médecin, l’autre chirurgien du
roi et particulièrement dévoué à Mme de Châteauroux, ne crurent pas
d’abord à un danger immédiat. Mais bientôt l’aggravation du mal les
trouva hésitants, inquiets, troublés, soit qu’ils fussent impuissants à
fixer leur diagnostic, soit que le sentiment de leur responsabilité les
privât de leur sang-froid.
[281] Les _Mémoires authentiques_ disent pourtant de lui:
«La Peyronie était livré depuis longtemps à MM.... il avait
pour porteur de paroles L(a) R(ochefoucauld) qui était fort
sot, mais insolent... Il n’y avait pas moyen de l’éviter.» La
Rochefoucauld était grand-maître de la garde-robe.
Par contre, Richelieu et les deux duchesses avaient gardé toute
leur présence d’esprit. Ils s’étaient enfermés avec le roi, et, du 8
au 13 août, le soignèrent, aidés de valets de chambre et de divers
subalternes. De ce fait, les sacro-saintes lois de l’étiquette étaient
gravement lésées. Les grands dignitaires ne pouvaient plus remplir
leurs charges. Et, d’autre part, la fièvre redoublant, Louis XV, qui,
toute sa vie, eut la terreur de la mort et de... l’enfer, s’effrayait
de ne pas recevoir les secours de la religion.
Richelieu prétendit depuis que les prêtres avaient exagéré l’état du
royal patient pour devenir plus vite les maîtres de la situation. Il
n’ignorait pas que s’ils y parvenaient, c’était la disgrâce immédiate
pour Mme de Châteauroux--et pour lui, par contre-coup. Aussi se
confondait-il en politesses, en attentions délicates, en cajoleries
même auprès du Père Pérusseau, le confesseur du roi, afin de l’amener
à une neutralité bienveillante. Mais le jésuite restait inflexiblement
muet, quand Mme de Châteauroux lui demandait: «Serai-je renvoyée?»
Malgré l’opposition de La Peyronie, l’évêque de Soissons, l’intolérant
et fougueux Fitz-James, sollicitait instamment Louis XV de faire
appeler le P. Pérusseau; et bien que la visite épiscopale eût fort
agité le roi, le duc de Bouillon, grand-chambellan, estimait que le
prélat avait rempli son devoir. Richelieu eut l’intuition du danger
qui le menaçait. Il vint annoncer aux princes du sang, aux premiers
dignitaires de la couronne et à leurs partisans, que «le roi ne voulait
plus leur donner l’ordre». Le duc de Bouillon lui répondit que, du
moment «qu’il fallait prendre l’ordre de Vignerot», il se retirait. Et,
le comte de Clermont, enfonçant du pied un battant de la porte, cria
brutalement à Richelieu:
--«Quoi! un valet tel que toi refusera l’entrée au plus proche parent
de ton maître[282]!»
[282] MOUFLE D’ANGERVILLE: _Vie privée de Louis XV_ (1783, 6
vol.), t. II, p. 220, d’après _Les Amours de Zéokinisul_, de
Crébillon fils.
Cependant La Peyronie déclarait, le 13 août, que Louis XV n’avait plus
que deux jours à vivre.
Avisé de l’impatience manifestée par les principaux intéressés de ne
pouvoir s’acquitter de leurs fonctions, le roi avait consenti à leur
donner audience. Mais le duc de Bouillon, qui voulait décidément la
conversion du pécheur, lui ayant rappelé les devoirs de sa charge:
--«Il n’est pas encore temps,» lui dit sèchement le prince.
Richelieu, paraît-il, l’avait charitablement prévenu, que si les
officiers de la couronne s’étaient déterminés à cette démonstration,
c’était afin «de faire parade de leurs fonctions pour l’administration
des sacrements».
Mais survint une syncope. Épouvanté, le roi manda en toute hâte le
P. Pérusseau. Dès lors, la favorite était sacrifiée. Aussitôt, pour
édifier le populaire, Fitz-James fit abattre la galerie de bois qui
reliait l’appartement de la maîtresse à celui de l’amant. Vainement
Richelieu voulut s’opposer au départ de la duchesse; mais l’évêque
ordonna la fermeture des tabernacles. Et, sous l’anathème épiscopal,
Mme de Châteauroux dut s’éloigner avec sa sœur.
On sait comment se termina cette maladie, dont les phases successives
firent passer un tel frisson d’angoisse par toute la France et qui
valut à Louis XV le nom de _Bien-Aimé_.
Dès que le roi eut reçu les sacrements, ses médecins consentirent
à le laisser traiter par un de leurs confrères, nommé Mollin ou Du
Moulin, peut-être aussi par un empirique de Metz, le juif Castéra,
«que j’ai introduit dans la chambre du roi», écrivait Richelieu à Mme
de Châteauroux. Toujours est-il qu’un violent émétique, ordonné par
Moncerveaux, un chirurgien d’Alsace, débarrassa le malade, qui entra,
peu de temps après, en convalescence[283].
[283] _Journal de ce qui s’est passé_, etc... _à Metz_,
1744, in-fº (récit officiel).--Dr DELAUNAY: _Le Monde
médical parisien au XVIIIe siècle_ (2e édition, 1906),
p. 120.--_Intermédiaire des chercheurs et des curieux_,
1912, pp. 457 et 605.--CHICOYNEAU: _Journal de la maladie
du roi_, 1745.--Les GONCOURT: _Mme de Châteauroux_, 1877,
pp. 357-364.--_Mémoires_ de MAUREPAS, t. IV, p. 115.
_Journal du voyage, de la campagne et de la maladie du
roi à Metz_.--SOULAVIE: _Mémoires de Richelieu_, t. VI,
pp. 17-39.--_Journal_ de BARBIER (édition in-8º) t. III,
533-571.--_Journal_ de LUYNES.--_Mémoires authentiques_ du M{l}
de RICHELIEU (inédits).
Cette maladie du Roi paralysa les opérations du Maréchal de
Noailles qui marchait sur le prince Charles et sauva celui-ci
du désastre auquel l’aurait infailliblement conduit son
imprudente invasion de l’Alsace. Les Parisiens se moquèrent
de l’inaction de Noailles, en attachant une épée de bois à la
porte de son hôtel. Frédéric II, qui, après avoir violé la
neutralité saxonne, était entré en Bohême, le 23 août, dut
l’évacuer. Il était exaspéré: le prince Charles avait repassé
tranquillement le Rhin et pouvait dès lors inquiéter le roi de
Prusse.
Et comme, suivant un mot tant de fois répété, tout finit en France
par des chansons, ou par des épigrammes, ou par des parodies, des
beaux esprits mirent encore Racine à contribution, pour se gausser de
l’arrivée imprévue de Mme de Châteauroux à Lille et de la disgrâce de
la favorite à Metz, disgrâce qu’on espérait voir retomber sur Richelieu.
La parodie des scènes de _Bérénice_ visait plus spécialement Mme de
Châteauroux: celle du troisième acte de _Bajazet_ était surtout à
l’adresse de Richelieu (Acomat, _chef des eunuques blancs_) que la
duchesse (Roxane) plaignait en ces termes:
Malheureux Acomat, triste jouet du sort,
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Toi qui me vis cent fois dans les bras de ton maître,
Toi-même poursuivi. . . . . . . . . . . . . . . . . .
Exilé du sérail, privé de ton emploi. . . . . . . . .
Voilà. . . . . . . . . . . . le prix de tes services
De tes soins obligeants à lui voiler ses vices
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . Aujourd’hui le barbare,
Après tant de bontés contre moi se déclare[284].
[284] BOISJOURDAIN: _Mélanges_, t. II, pp. 241-249.
En effet, on put croire, un instant, à la Cour, que Richelieu avait
définitivement cessé de plaire. On lui avait même laissé entendre
qu’il serait plus sage à lui de déguerpir promptement de Metz. Barbier
prétend, dans son _Journal_, que Richelieu fut renvoyé à l’armée du
Rhin; d’après Soulavie, il se retira provisoirement à Bâle[285]. Son
absence, en tout cas, ne pouvait être que de courte durée: le duc était
trop habile manœuvrier sur le terrain de l’intrigue pour abandonner
aussi vite la partie. Il se sentait l’homme indispensable, qui, tôt
ou tard, saurait ramener au maître, avec l’ami qu’il devait déjà
regretter, la femme qu’il adorait toujours.
[285] SOULAVIE: _Mémoires de Richelieu_, t. VII, p. 34.
De fait, dès le 15 septembre, et de l’aveu même de Maurepas[286],
Louis XV «disait du bien de Richelieu» au Maréchal de Noailles.
C’était, en quelque sorte, un ordre de retour. Et bientôt revenu
auprès du roi, l’exilé volontaire le décidait à renvoyer la reine à
Versailles, quoiqu’elle fût arrivée à Metz sous ses plus beaux atours,
en robe de nuances claires, avec tout un escadron de douairières non
moins galamment équipées.
[286] MAUREPAS: _Mémoires_, t. IV, p. 117.--Richelieu avait
fait pressentir le roi par Noailles et par Tencin.
Dans l’intervalle, Richelieu avait reçu de nombreuses lettres de la
duchesse de Châteauroux, qui lui racontait, par le menu, tous les
épisodes de son retour précipité sur Paris, se dissimulant, stores
baissés, au fond de sa chaise de poste, appréhendant un peu partout les
manifestations du populaire, irritée des affronts qu’elle avait subis,
se relevant très vite de ces accès de découragement, pressentant même
les revanches futures:
--«Tranquillisez-vous, mon cher oncle, écrivait-elle, une fois rentrée
à Paris, il se prépare de beaux coups pour nous[287].»
[287] _Lettres de la duchesse de Châteauroux_ (Bibliothèque de
Rouen, Collection Leber).
L’attitude du roi, constatée et commentée par Richelieu, ne pouvait
qu’autoriser de telles espérances. Le prince, plus épris que jamais,
au souvenir des charmes de l’absente, était impatient de revoir la
duchesse. Il pressait Richelieu d’aller annoncer à Mme de Châteauroux
la prompte arrivée de l’amant le plus tendre et le plus soumis:
--«Jamais, répondait Richelieu; je vous servirais trop mal; d’ailleurs,
pourrait-elle nous pardonner?
--«Que faire?
--«Aller à Fribourg; elle voulait y suivre Votre Majesté[288].»
[288] _Mémoires_ de la duchesse DE BRANCAS (fragments
historiques sur Louis XV et Mme de Châteauroux) (édition
Lacour, 1865), p. 103.
Richelieu avait précédé le roi au siège de Fribourg. Là, le prince lui
fit redemander par Le Bel les lettres de la Duchesse, que le premier
valet de chambre avait remises à Richelieu, pendant la maladie de son
maître et sur l’ordre de celui-ci. Quand le duc quitta Fribourg pour
aller tenir les États du Languedoc, le roi lui défendit expressément de
passer par Paris, où Richelieu comptait s’arrêter pour s’entendre de
nouveau avec sa fidèle alliée[289].
[289] _Mémoires authentiques_ du Maréchal de RICHELIEU
(inédits).
Mais bien que Mme de Châteauroux reprochât, sur le mode plaisant, à son
«cher oncle» de ne pas connaître Louis XV, le fin courtisan qu’était le
duc avait adroitement préparé son maître à subir toutes les exigences
qu’entendait lui imposer la favorite, par manière de réparation. Déjà,
en septembre, il avait fait tenir au roi, avant de le rejoindre, un
mémoire, où il lui retraçait l’historique de la maladie de Metz, et lui
démontrait à quel point des ambitions inavouables, escomptant peut-être
une fin qu’elles espéraient prochaine, avaient abusé des remords et
de la faiblesse du monarque. Quand il avait revu le convalescent, il
était revenu sur les divers épisodes de ce que les disgrâciés d’alors
appelaient la «cabale de Metz», souvenir humiliant pour un prince, très
jaloux de son autorité sous son éternelle indifférence. Et Richelieu,
qui, sans attaquer, comme Voltaire, l’Église, la détestait peut-être
davantage, rappelait à Louis XV l’importance que s’étaient insolemment
arrogée des prêtres, au chevet d’un roi qu’on pensait à l’agonie[290].
[290] Louis XV avait dû demander publiquement pardon à «ses
peuples» du scandale qu’il leur avait donné pendant sa vie.
Mme de Châteauroux fixa le jour d’un rendez-vous si impatiemment
désiré. Ce fut, le 16 octobre, à l’issue des fêtes magnifiques que
la ville de Paris donna en l’honneur du Bien-Aimé et auxquelles la
Duchesse prétendait avoir assisté, perdue dans la foule, sous le
travestissement sans doute d’une humble grisette. Elle demeurait,
avec sa sœur Lauraguais, rue du Bac, dans un hôtel dépendant des
Jacobins de la rue Saint-Dominique. Le roi s’y présenta, accompagné de
Richelieu[291]. Mme de Châteauroux s’évanouit, après avoir murmuré:
[291] _Mémoires_ de la duchesse DE BRANCAS, p. 105. Ces
Mémoires sont en contradiction avec les _Mémoires authentiques_
de Richelieu, quand ils font accompagner Louis XV par le
Duc, dans cette romanesque et invraisemblable entrevue de la
rue Saint-Dominique. En effet, les _Mémoires authentiques_
établissent très nettement que Richelieu «ne devait plus
revoir» la favorite disgraciée, lorsqu’elle s’enfuit de Metz,
après lui avoir fait ses adieux.
--«Comme ILS nous ont traités!»
Cet ILS, évoquant le souvenir de toutes les hontes et de toutes les
rancunes accumulées dans une âme fière et hautaine, laissait assez
prévoir les vengeances qu’elle méditait. Car, bien qu’elle eût assuré
à Richelieu «qu’elle aimait le roi à la folie et plus qu’elle ne le
faisait paraître», Mme de Châteauroux avait, comme la plupart des
grandes amoureuses du XVIIIe siècle, le cœur trop sec pour qu’il y
germât une passion plus ardente que la haine.
Louis XV la pressait de revenir à Versailles.
--«Je n’irai qu’incognito, dit la Duchesse.
--«En ce cas, proposa Richelieu, je ne vois guère qu’un pot-de-chambre
(voiture de louage) où l’on ne s’avisera pas de vous reconnaître, y
fussiez-vous aperçue.»
«Ce qui fut résolu», affirment les _Mémoires_ de la duchesse de Brancas.
Ce fut vraisemblablement dans cette seconde entrevue que furent
dressées les «listes de proscription», dont les contemporains ont
parlé. Mme de Châteauroux dut cependant, sur les observations du roi,
en consentir la très sensible atténuation. Mais la même disgrâce
enveloppa les ducs de Bouillon, de La Rochefoucauld, de Fleury, le
comte de Balleroy, l’évêque Fitz-James, M. le duc de Châtillon,
gouverneur du Dauphin et sa femme... «ces Messieurs» comme les appelait
Louis XV[292].
[292] Un terme qu’affectionnait Louis XV. Plus tard, quand
il parlait de Damiens, il l’appelait «ce _Monsieur_».--Dans
ses _Mémoires authentiques_, Richelieu plaint ce «pauvre
Châtillon qui avait suivi les impressions dictées par Maurepas,
et prononcées par l’insolent imbécile La Rochefoucauld», en
amenant le Dauphin à Metz, «contrairement à la volonté du roi».
Toutefois, le roi se défendit de sacrifier Maurepas, qui avait trouvé
le secret d’amuser au Conseil cet homme perpétuellement ennuyé. Mais le
ministre dut subir l’humiliation d’aller porter à son ennemie le billet
du souverain qui la priait de venir, avec sa sœur, reprendre sa place à
la Cour.
«J’ai toujours été persuadée, Monsieur, répondit Mme de Châteauroux,
que le roi n’avait aucune part à tout ce qui s’est passé à mon sujet.
Aussi, je n’ai jamais cessé d’avoir pour Sa Majesté le même respect
et le même attachement. Je suis fâchée de n’être pas en état d’aller
dès demain remercier le roi, mais j’irai samedi prochain, car je serai
guérie.»
Maurepas balbutia quelques protestations contre des préventions dont
il se prétendait victime. La duchesse l’écoutait avec une froideur
dédaigneuse; elle lui laissa baiser sa main:
--«Cela ne coûte pas cher», lui dit-elle en le congédiant.
Mais elle avait trop présumé de ses forces. Dans la nuit qui suivit une
visite désagréable pour les deux intéressés, la fièvre augmenta; puis
des douleurs de tête insupportables, le délire, des cris furieux allant
troubler à l’étage supérieur Mme de Lauraguais, alors en couches. Dans
un des rares intervalles où reparut sa lucidité, Mme de Châteauroux se
réconcilia avec Mme de Flavacourt, si injustement soupçonnée par elle
et reçut les sacrements.
Le roi, tenu au courant, heure par heure, des progrès du mal, se
désespérait. Il s’enfermait pour ne recevoir personne. Et, le 7
décembre, quand sa maîtresse entra en agonie, il ne put rester au
Conseil qu’il présidait; il sortit en disant:
--«Messieurs, finissez le reste sans moi[293].»
[293] SOULAVIE: _Mémoires de Richelieu_, t. VI, p. 79.
Mme de Châteauroux mourut le 8, et fut enterrée à Saint-Sulpice. On
avait dû mettre, sur le chemin du convoi, le régiment du guet pour
contenir la foule; car, si les courtisans qui avaient insulté la
duchesse à Metz, avaient eu la bassesse d’aller s’inscrire à son
hôtel pendant sa maladie, le peuple n’avait pas désarmé; et sa colère
grondait encore contre «Madame Enroux».
Cette mort, presque foudroyante et comme mystérieuse, d’une femme âgée
à peine de vingt-sept ans, donna naissance à de nombreux commentaires
et souleva même des discussions passionnées. Les symptômes qui
l’avaient précédée, semblent être ceux de la méningite. Mais l’opinion
publique ne voulut y voir que les indices d’un poison subtil. Depuis
les crimes des Brinvilliers et des Voisin, on n’expliquait jamais
autrement une fin prématurée. Les soupçons se portèrent sur Maurepas:
Mme de Châteauroux, insinuait-on, avait à peine dit au ministre:
«Donnez-moi la lettre (celle du roi) et allez vous-en», qu’elle avait
senti, en lisant le billet, des douleurs atroces aux yeux et à la
tête[294].
Lauraguais, l’éditeur, sinon l’auteur, des _Mémoires_ de Mme de
Brancas, crut devoir interroger à cet égard l’ami et collaborateur de
Maurepas, le comte de Caylus.
«Lui, un empoisonneur! fit l’auteur des _Étrennes de la Saint-Jean_; il
est encore plus incapable de crimes que de vertus[295]!»
[294-295] _Mémoires_ de la duchesse DE BRANCAS, pp. 103-106.
Et l’Histoire est de cet avis.