24 avril 1744.

«Colletet envoie encore ce brimborion au Cardinal-duc. Cette rapsodie

le trouvera probablement dans un camp entouré d’officiers et

vis-à-vis de vilains Allemands qui se soucient fort peu des amours du

duc de Foix et de la princesse de Navarre. Mais votre esprit agile,

qui se plie à tout, trouvera du temps pour songer à votre fête.

Vous serez comme Paul-Émile, qui, après avoir vaincu Persée, donna

une fête charmante et dit à ceux qui s’étonnaient de la fête et du

souper: Messieurs, c’est le même esprit qui a conduit la guerre et

ordonné la fête.»

Mais le malin singe, qui connaissait bien son Rameau, suppliait

l’«ordonnateur» de faire tenir lui-même le livret au compositeur, avec

invitation de «le lire» et d’écrire une «musique convenable aux paroles

et aux situations».

Cependant, à mesure que son travail avance, ses plaintes redoublent.

«Vous êtes un grand critique... et je vous admire, Monseigneur, de

raisonner si bien sur mon barbouillage, quand on ouvre des tranchées.

Il est vrai que vous écrivez comme un chat; mais aussi je me flatte que

vous commandez les armées comme le Maréchal de Villars; car, en vérité,

votre écriture ressemble à la sienne; et cela va tous les jours en

embellissant[263].»

[263] Lettre du 5 juin.

Puis, il se plaint que Richelieu montre des brouillons dont il ne

«subsistera peut-être pas cent vers[264]...» Et quelle «terrible

besogne»! «J’aurais mieux aimé faire une tragédie qu’un ouvrage dans le

goût de celui-ci[265].»

[264] _Ibid._

[265] Lettre du 18 juin.

Les choses se passaient moins bien encore avec Rameau. Richelieu écrit

de Dunkerque, le 18 juillet, qu’il a entre les mains une lettre, où

le compositeur «fait part de la ridicule critique qu’il a imaginé de

faire, ou, pour mieux dire, de faire faire, par ses petits poétereaux

d’amis, de l’ouvrage» dont il est chargé d’écrire la musique. Et

Richelieu prie, d’autre part, son correspondant d’expédier à Rameau

deux lettres qu’il joint à la sienne «pour tâcher de prévenir les

démangeaisons qui pourraient prendre dorénavant au compositeur de faire

agir cet esprit d’examen qui paraît l’avoir possédé et en même temps de

communiquer les divertissements qui lui sont confiés[266]».

[266] Cette lettre de Richelieu a été publiée par

Desnoiresterres dans sa _Vie de Voltaire_, mais sans qu’il

en indiquât les références. Nous l’avons retrouvée dans les

_Archives de la Bastille_ (carton 10299).

Il est certain que le premier gentilhomme de la Chambre devait trouver

singulièrement désobligeante la critique d’un spectacle dont il était

l’inspirateur; mais cet esprit amer qu’était Rameau n’avait pas tout à

fait tort; car la _Princesse de Navarre_ était du bien mauvais théâtre;

et ce fut plus tard l’avis de la Cour.

Des préoccupations d’un ordre autrement grave hantaient alors le

cerveau de l’homme politique qui visait à la succession du cardinal

Fleury. Car ce n’était un mystère pour personne que Richelieu

songeait à devenir premier ministre. Il était déjà désigné, dit le

duc de Luynes, comme secrétaire d’État aux affaires étrangères[267].

L’auteur anonyme des _Mémoires secrets pour servir à l’histoire de la

Perse_, qui l’a si adroitement dessiné sous le pseudonyme d’_Azamuth_,

«extrêmement galant... gai, amusant, très riche, mais mauvais ménager,

tenant un grand rang à la Cour...», ajoute qu’il «était ambitieux

et qu’après la mort d’Ismaël-Beg (le cardinal Fleury) il fut taxé

d’aspirer au ministère, poste auquel, malgré tous ses talents, on peut

dire que son penchant pour le plaisir, son esprit inappliqué et son air

un peu dissipé ne le rendaient pas propre[268].»

[267] _Journal_ de LUYNES, t. V, p. 413.

[268] Ce curieux et spirituel pamphlet (Amsterdam, 1746) fut

attribué un peu à tout le monde, au Chevalier de Rességuier,

à Mme de Vieux-Maisons, etc. Mais il a plus vraisemblablement

pour auteur Pecquet, un premier commis aux Affaires étrangères,

qui, de ce fait, avait une certaine autorité pour en imposer à

ses lecteurs; car, s’il était bien renseigné, il ne se faisait

aucun scrupule d’enjoliver ses informations.

Ce n’était pas seulement la faveur du maître, ni la reconnaissance

de la duchesse de Châteauroux, ni même les intrigues des Tencin

qui autorisaient les espérances de Richelieu; c’était surtout une

négociation de la dernière importance pour laquelle il avait été choisi

comme premier intermédiaire et dont la réussite pouvait lui assurer une

place considérable parmi les hommes d’État.

Avant qu’il ne partît pour l’armée, un envoyé du roi de Prusse Frédéric

II, le comte de Rottembourg, lui avait fait demander, au nom de son

maître, un entretien secret[269]. Ce personnage, ancien ambassadeur

de Prusse en Espagne, gendre de Mme de Parabère, avait dû disparaître

de l’horizon politique, après s’être ruiné au jeu. Aujourd’hui il

rentrait incognito en scène, comme agent du roi Frédéric. Richelieu

le fit introduire, avec tout le mystère possible (nous connaissons sa

passion du romanesque) dans son hôtel de la place Royale. Rottembourg,

après lui avoir communiqué la lettre de créance qui l’accréditait

auprès de Richelieu, lui exposa le but de sa visite. Il s’était

d’abord efforcé de justifier la défection de la Prusse[270], alliée de

la France, au commencement de la guerre de la succession d’Autriche,

par l’incorrection du ministre des affaires étrangères, Amelot,

qui, sur la défense du cardinal Fleury, n’avait jamais répondu aux

lettres de Frédéric. Mais, aujourd’hui, le roi de Prusse, reprenant

la conversation, faisait savoir à Louis XV que les armées de la reine

de Hongrie entreraient en Alsace, pendant que celles de la France

envahiraient les Flandres. Frédéric proposait alors à Louis XV, pour

parer le coup, de faire une diversion en Bohême, si le roi de France

voulait traiter avec lui. Il y mettait toutefois cette condition que le

cabinet de Versailles ignorât l’acte diplomatique, qui n’aurait pour

contractants que les deux souverains avec Richelieu comme témoin.

[269] FRÉDÉRIC II: _Mémoires_ (édit. Boutaric et Campardon),

t. I, p. 220.--Frédéric dit que Richelieu, Mme de Châteauroux,

le cardinal de Tencin et le comte d’Argenson, ministre de la

guerre, étaient dans ses vues.

[270] Le nouveau roi de Prusse, Frédéric, après s’être emparé

de la Silésie autrichienne, avait conclu un traité de paix

séparée avec Marie-Thérèse et prétendait excuser cette...

légèreté diplomatique, dont l’exemple ne devait pas être perdu

pour ses successeurs, en affirmant qu’il avait voulu prévenir

ainsi une défection de la France. Or, le duc de Broglie déclare

(_Frédéric II et Marie-Thérèse_, 1884, II, pp. 384 et suiv.)

qu’il n’a trouvé, dans les archives du Ministère des Affaires

étrangères, ni ailleurs, «aucune trace» de documents pouvant

justifier les imputations du roi de Prusse.

Celui-ci courut à Choisy, où se trouvait le roi, chez Mme de

Châteauroux. Il pénètre, toujours s’entourant de mystère, dans la

place. Le prince, surpris, l’accueille assez fraîchement. Richelieu

s’explique et donne au roi une lettre de Frédéric.

On tient conseil. Favori et favorite sont d’avis que Louis XV doit

accepter.

--«Travaillez sur ce plan», dit le monarque au duc.

Mais Richelieu s’en défend. Il n’est pas assez au courant des

affaires. Toutefois il engage le roi, puisque Frédéric ne veut pas

entendre parler des ministres, à confier la négociation au Maréchal de

Noailles, chef de l’armée et au cardinal de Tencin, qui a sa place au

Conseil.

--«Soit, dit Louis XV, allez leur parler et voyez si on voudra d’eux en

Prusse.»

Frédéric y consentit[271]. Une des premières conséquences des

pourparlers fut le renvoi d’Amelot, ce ministre bègue qui était la

risée de l’Europe. Mais, malgré les objurgations quotidiennes de Mme de

Tencin, Maurepas se maintint au pouvoir.

[271] BESENVAL: _Mémoires_ (édit. Baudouin), t. I,

p. 32.--JOBEZ: _La France sous Louis XV_, t. III, p.

357.--FRÉDÉRIC II: _Histoire de mon temps_, t. III, c.

IV.--FLASSAN: Histoire de la diplomatie française, t. V.--DUC

DE BROGLIE: _Frédéric II et Louis XV_, t. II, pp. 178-187,

203-205.--_Les Mémoires authentiques_ du Maréchal DE RICHELIEU

consacrent un chapitre à ces négociations secrètes avec la

Prusse, chapitre que reproduit presque textuellement le

_Mémoire_ présenté à Louis XVI. Dans ce _Mémoire_, le récit des

négociations avec la Prusse suit la relation de l’ambassade de

Vienne: comme bien on pense, Richelieu avait jugé inopportun

de faire connaître au nouveau roi tous les dessous d’intrigues

politiques et galantes, auxquelles, dans l’intervalle, il avait

pris une si large part.

Pendant que Richelieu guerroyait dans les Flandres, les _tractations_

(c’est le mot à la mode) se poursuivaient régulièrement; et il semble

qu’elles aient réussi à secouer la torpeur, peut-être simulée, que Mme

de Tencin reprochait si volontiers à son frère.

Le Cardinal écrivait, de Versailles, le 2 mai, à Richelieu: «Le projet

de traité avec le roi de Prusse a été fait dans un comité, chez moi, de

la manière que j’en étais convenu avec Rottembourg[272].» Celui-ci, au

dire de Mme de Tencin, «exigeait toujours le plus grand secret»; et le

traité devait être signé à Paris[273].

[272] _Correspondance du cardinal de Tencin, ministre d’État

et de Mme de Tencin sa sœur avec M. le duc de Richelieu_, 1790,

2 mai 1744.

[273] _Correspondance du cardinal de Tencin, ministre d’État et

de Mme de Tencin sa sœur avec M. le duc de Richelieu_, 1790,

2 mai 1744, p. 315.--Ce recueil de lettres (_Bibliothèque

Nationale Impr._ Lb{38} 56), imprimé sur des originaux confiés

par Richelieu à de La Borde, recueil auquel les biographes

de Mme de Châteauroux et des Tencin, les Goncourt, MM. P.

Masson, de Coynart, etc. attribuent, à juste raison, une

certaine importance, ne leur inspire pas cependant une absolue

confiance; et l’un d’eux, croyant à des interpolations ou à

des maquillages du fait des éditeurs, exprimait le vœu qu’on

pût retrouver un jour les originaux de cette correspondance.

Or, dans le _Bulletin du Bibliophile_, de 1876 (p. 20), nous

avons découvert, à l’article _Choix de lettres inédites avec

éclaircissements historiques et littéraires_, par Edouard de

BARTHÉLEMY, la publication d’un autographe du cardinal de

Tencin, du 22 mai 1744, absolument identique à une lettre

portant la même date, imprimée dans le recueil Lb{38} 56 de

1790.

D’autre part, M. P. Masson remarque que le recueil fut édité

par les soins de Soulavie, qu’on y retrouve plusieurs lettres

publiées par celui-ci dans les _Mémoires de Richelieu_,

et que certaines de ces lettres figurent également dans

la _Vie privée_ de Faur.--Et M. P. Masson en conclut fort

judicieusement que toute cette correspondance, si dispersée,

n’est pas dépourvue d’authenticité, réserve faite de

l’inexactitude de ses différentes dates.

Évidemment, ce jour-là, le fait d’avoir été pris tout d’abord pour

intermédiaire entre les deux princes, ne pouvait qu’ajouter à la gloire

de Richelieu et le désigner à l’attention de son souverain comme le

plus éminent de ses conseillers.

Fût-ce l’ambition d’en obtenir le titre, ou l’exemple de ce roi de

Prusse toujours à la tête de ses régiments, ou mieux encore, nous

voulons le croire, fût-ce un sentiment plus noble et plus élevé,

le désir de voir un roi de France reprendre les traditions de ses

aïeux, se souvenir qu’il était du sang des Bourbons, et qu’Henri IV,

Louis XIII, Louis XIV avaient reçu, sur le champ de bataille, le

baptême du feu? Toujours est-il que, Richelieu faisant partager à Mme

de Châteauroux ses vues sur le devoir qui s’imposait à Louis XV, la

nouvelle Agnès Sorel (on lui donna ce nom à Versailles) décida son

royal amant à rejoindre l’armée.

Le Maréchal de Richelieu (1696-1788) d'après les mémoires contemporains et des documents inédits · 第 31 / 112 题