_Année 1743: nouvelle correspondance chiffrée de Mme de Tencin,
pendant le séjour de Richelieu en Languedoc.--Campagne contre
Maurepas.--Le désastre de Dettingen; belle conduite et mot...
malheureux de Richelieu.--Mme de la Tournelle est nommée duchesse de
Châteauroux et Richelieu, premier gentilhomme de la Chambre._
_Année 1744: projet, avorté, d’une descente sur les côtes
anglaises.--Dépit et récriminations de Richelieu.--Son activité comme
premier gentilhomme de la Chambre.--Projets de fêtes pour le premier
mariage du Dauphin.--La_ Princesse de Navarre: _patience de Voltaire
et méchante humeur de Rameau.--Diplomatie mystérieuse de Frédéric
II.--Conseil de nuit à Choisy.--Départ de Louis XV pour l’armée._
Le mécontentement que Mme de la Tournelle n’était pas parvenu à
dissimuler, en voyant s’éloigner «son cher oncle», n’était que trop
fondé. Bien que maîtresse en titre, elle sentait tant de jalousies
et tant de haines coalisées contre elle, qu’elle pouvait craindre un
retour offensif de l’ennemi. Aussi, dans une lettre où s’affirme toute
la sécheresse de son cœur, laissait-elle entendre à ce «cher oncle»,
avec quelle âpreté elle avait dû défendre sa victoire: «Meuse vous aura
mandé la peine que j’ai eue à faire déguerpir Mme de Mailly.»
Mais Mme de Tencin veillait.
Toutefois, son empressement inquiétait et fatiguait Mme de la
Tournelle, à qui Richelieu n’avait pas révélé l’action commune du frère
et de la sœur. Et, de son côté, Mme de Tencin s’étonnait de la froideur
avec laquelle la favorite répondait à l’ardeur de son zèle. Il fallut
que le gouverneur du Languedoc intervînt pour modifier l’attitude de
Mme de la Tournelle et lui permettre d’être plus accueillante, sans
aliéner sa liberté d’allures.
Précisément, le cardinal Fleury mourait, au moment où des amis
communs lui suggéraient l’idée d’une réconciliation entre Richelieu
et Maurepas. Et Mme de Tencin confiait à son ami toutes ses craintes
de savoir encore en place un homme, qui pouvait nuire, par «ses coups
fourrés», à l’aide de ces lettres, de ces «petites nouvelles», de
ces épigrammes, de ces chansons, dont Maurepas s’entendait si bien à
faire usage. Mais ce qui n’était pas banal, c’est qu’au cours de cet
accommodement, dont des tiers eussent volontiers chargé Mme de Tencin,
celle-ci et ses entours étaient filés par des «mouches» (la lieutenance
générale de police était du département de Maurepas), pendant que Mme
de Tencin avait aussi ses espions, chargés d’observer l’ennemi. Elle
ne s’en tourmentait pas moins: «Je suis tranquille quand vous êtes là,
écrivait-elle à son correspondant. Vous avez plus d’esprit qu’ils n’en
ont tous eu en dix ans.»
Et Mme de Tencin comprenait dans une même réprobation, assurément fort
injuste, Meuse que ne pouvait souffrir Mme de la Tournelle et qu’on
disait l’espion de Maurepas; Voltaire[243] envoyé en mission secrète,
sous prétexte d’exil, auprès de Frédéric II, par les ministres Amelot
et Maurepas... «S’il réussit, ces messieurs seraient bien attrapés, si
le roi de Prusse déclarait qu’il ne veut point passer par leurs mains»,
préférant placer toute sa confiance dans Mme de la Tournelle[244].
[243] Mme de Tencin n’aimait pas Voltaire, sans doute par
jalousie: «Vous aviez la réputation, écrit-elle à Richelieu,
le 18 décembre 1742, de parler toujours de la religion, comme
il convient. Si vous faisiez recevoir Voltaire à l’Académie,
on dirait qu’il vous a perverti.» Ses variations sur le poète
philosophe sont infinies. Peu de temps après cette première
lettre, elle s’efforce de gagner Voltaire par Mme du Châtelet,
dont elle n’ignore pas les anciennes relations avec Richelieu;
et presque aussitôt, elle se plaint que les deux amants,
devenus amis, «sont livrés au Maurepas et ne savent qu’être
esclaves».
[244] Cette lettre se trouve également dans la _Vie privée_ de
Faur (t. II, p. 405).
On ne saurait imaginer quelle astuce et quelle rouerie met en œuvre
cette politicienne pour faire tomber les ministres qui lui barrent le
chemin. M. Pierre Masson en cite un exemple topique:
«Il s’agit de faire comprendre au roi et à sa maîtresse qu’Amelot est
incapable, Maurepas vendu à l’Angleterre et que les Cours étrangères
les méprisent tous deux. On fera saisir au Cabinet noir, pour qu’elle
soit montrée au roi, une lettre qu’on aura fait écrire à Wernek, envoyé
du prince des Deux-Ponts, par une main inconnue et où il y aura des
phrases allemandes. Il faudrait, continue Mme de Tencin, l’écrire sur
du papier de Francfort et la faire mettre à la poste de Francfort.
Voici à peu près comme j’imagine qu’il faudrait l’écrire:
..... «On croirait à voir, comme on se gouverne en France, que
les ministres agissent par l’impulsion de la reine de Hongrie
(l’impératrice Marie-Thérèse). On dit tout haut ici qu’Amelot n’entend
rien à sa mission et qu’un autre ministre reçoit de belles et bonnes
guinées d’Angleterre pour laisser les Anglais en repos[245]...»
[245] Pierre MASSON: Mme _de Tencin_, 1909, p. 106.
En cette année 1743, Richelieu «est plus favori que jamais; on le
regarde comme l’auteur de tout,... se frayant un chemin au premier
ministère...[246]». Il n’en domine que mieux Mme de la Tournelle. Et
cette autorité lui est nécessaire, s’il veut mener à bonne fin son
œuvre. En effet, sa protégée, depuis longtemps éprise du beau duc
d’Agénois, lutte pour ne pas sacrifier son amour à la jalousie du roi.
Mais Richelieu a compris le danger; et nous avons dit ailleurs, par
quelles subtiles et romanesques manœuvres, il détermina une rupture qui
ne fut jamais sans arrière-pensée[247].
[246] Marquis D’ARGENSON: _Mémoires_, t. IV, p. 101.
[247] _La Duchesse d’Aiguillon_ (Émile-Paul, 1912), p. 17.
En revanche, le maître courtisan insistait auprès du roi, pour qu’il
tînt des engagements pris au plus fort de la passion. Lui, Richelieu,
en avait fatigué alors les échos de Versailles et de Choisy. Il
disait, en propres termes, «qu’il voulait que celui qui entrerait dans
l’antichambre de Mme de la Tournelle eût plus de considération que
celui qui, auparavant, était tête-à-tête avec Mme de Mailly[248].»
[248] _Journal_ du duc DE LUYNES, t. IV, p. 469, avril 1743.
D’abord était-il juste que la condition de la favorite fût inférieure à
celle de sa sœur Montcavrel, duchesse de Lauraguais depuis le mois de
décembre 1742?
Mais le roi était parcimonieux. Il s’invitait volontiers chez sa
maîtresse, simplement pour y faire admirer son appétit bourbonien.
Stylée par Richelieu, Mme de la Tournelle finit par dire à son royal
amant qu’elle serait heureuse de lui offrir à dîner, s’il la mettait à
même d’en faire la dépense, «s’il lui donnait une maison».
Richelieu ne pouvait tenir que de loin tous les fils de l’intrigue,
soit qu’il eût à remplir les devoirs de sa charge aux États de
Languedoc, soit qu’il fût employé à l’armée du Rhin. Et là, le 27
juin, dans cette désastreuse affaire de Dettingen, dont l’invasion de
l’Alsace et de la Lorraine aurait pu être la conséquence, Richelieu
s’était conduit en héros. Il vit son régiment presque détruit au cours
de la retraite; il la soutint à peu près seul à l’arrière-garde; et,
le dernier, il passa le Mein. Il eut un cheval tué sous lui, mais
sortit indemne de ce massacre--un nouvel Azincourt pour la noblesse
française. Aussi, quand il fut chargé par le Maréchal de Noailles[249]
de relever sur le champ de bataille plus de six cents blessés et, parmi
eux, des ennemis qu’y laissait le roi d’Angleterre[250], Richelieu
ne put-il retenir un mouvement de surprise indignée, à la vue de
tant de jeunes et brillants seigneurs couchés par la mort à côté des
plus obscurs plébéiens. Comme si l’inflexible Camarde, ce professeur
d’égalité absolue, eût dû établir des distinctions, des séparations,
voulons-nous dire, entre justiciables de si diverses qualités! Et le
haineux Chamfort de se réjouir, à ce propos, de la publication des
«_Mémoires du Don Juan français_», mine précieuse de révélations et
de scandales, d’où il extrait, avec quelles délices! le «sentiment
d’horreur de Dettingen» comme un des traits les plus caractéristiques
de l’«arrogance et de la fatuité» de Richelieu.
[249] L’imprudente attaque de Gramont non seulement contrecarra
le plan de Noailles, lequel tenait déjà la victoire entre ses
mains, mais obligea le Maréchal à se retirer derrière le Rhin
(_Journal_ de BARBIER, t. III, pp. 457 et suiv.).
[250] Comme électeur de Hanovre, le roi d’Angleterre, Georges
II, avait pris parti pour Marie-Thérèse.
Mais, hélas! c’était aussi cet orgueil, barbare, protestant contre
l’oubli des égards dûs au privilège nobiliaire, qui valait à son
représentant le plus autoritaire et le plus turbulent, la sympathie,
l’approbation et l’appui d’un parti puissant à la Cour, soucieux d’y
défendre les intérêts de l’absent.
Mme de Tencin en signale les protagonistes dans sa correspondance;
mais, presque aussitôt, sa méfiance, trop souvent brouillonne, reprend
le dessus; ceux dont elle a vanté le zèle, deviennent des traîtres
ou des indifférents; et, réciproquement, les douteux ou les suspects
rendent des services. C’est ainsi que le ministre de la Guerre,
d’Argenson, bien qu’il «ne vaille rien», s’entend, avec Mme de la
Tournelle, pour «tromper» Maurepas, qui veut empêcher la favorite
de voir le roi, mais plus encore pour déjouer les intrigues de «la
Maurepas», furieuse de savoir Mme de la Tournelle en passe d’être
nommée duchesse. C’est encore le frère de Mme de Tencin, le Cardinal,
d’accord avec le Maréchal de Noailles, pour travailler «au bien de la
chose publique», qui ne semblent, le second surtout, se lasser et se
refroidir: «J’agirai par moi-même, écrit-elle à Richelieu, auprès de
votre Mme du Châtelet; elle a confiance en moi. Je lui ferai sentir les
avantages que Voltaire trouvera à dire la vérité au roi ou du moins
à Mme de la Tournelle.» Mais elle craint l’asservissement de Mme de
Lauraguais à Maurepas: il n’est pas jusqu’à Mme de Flavacourt, «votre
_Poule_ (toujours la manie des surnoms!)», qui ne soit l’espionne de
l’exécrable Maurepas.
Et, dans certaines de ces lettres, au verbe hardi, aux termes
pittoresques, la femme d’État, si le mot n’est pas excessif, prime la
femme d’affaires: «Ici, écrit-elle, on n’est pas occupé de l’armée, ni
du mouvement des ennemis, mais de frivolités...» Plus loin, elle rêve
d’une alliance de la France avec la Russie, la Turquie et la Suède.
C’est encore contre Louis XV qu’elle manifeste le plus d’animosité:
«Le roi sera toujours mené, et plus souvent mal que bien: on dirait
qu’il a été élevé à croire que, quand il a nommé un ministre, toute sa
besogne de roi est faite et qu’il ne doit plus se mêler de rien.» Aussi
est-elle écœurée et va-t-elle «le planter là».
Cependant, ce monarque fainéant, tout en conservant Maurepas, allait
combler de largesses sa maîtresse et son favori.
En octobre, la marquise de la Tournelle recevait, dans une magnifique
cassette, avec 86.000 livres de rente, des lettres-patentes de la
duché-pairie de Châteauroux, rendant hommage à la «vertu» et au «mérite
personnel» de la bénéficiaire. Ainsi, grâce à la dextérité de son jeu
de grande coquette, Mme de la Tournelle était enfin parvenue au but que
s’était proposé son ambition, froidement et résolument calculatrice:
exigences insatiables, refus systématiques et répétés de sa personne,
menaces fréquentes de rupture, elle n’avait rien négligé pour rançonner
et pour s’asservir un amant dont l’impatiente passion s’irritait de
tant d’obstacles.
Quant à Richelieu, les «grâces» se succédaient pour lui avec une
continuité qui marquait bien la progression de son crédit. Le jeune
Fronsac, son fils, avait été promu colonel du régiment de Septimanie,
sans que le prince de Dombes, le véritable gouverneur du Languedoc, eût
même été consulté[251]. Déjà Bernage, l’intendant de la province, avait
été nommé prévôt des marchands à Paris, uniquement pour que Richelieu
en fût débarrassé; et Louis XV ajoutait, non sans malice, «qu’il ne
serait pas aisé de trouver un intendant de Languedoc dont le duc pût
s’accommoder, M. de Richelieu étant aussi jaloux qu’il l’est de tout ce
qui peut diminuer son pouvoir et son autorité[252]».
[251] _Journal_ du duc DE LUYNES, t. V, p. 338.
[252] _Ibid._, p. 81.
Enfin, le 26 décembre, le roi lui donnait la charge de premier
gentilhomme de la Chambre, mais il entendait être seul à l’en aviser:
aussi un courrier était-il parti en porter la nouvelle à Montpellier,
où le duc tenait les États du Languedoc[253].
[253] _Ibid._, p. 225.
Duclos, malveillant d’instinct pour Richelieu, le présente comme «un
homme assez singulier, qui a toujours cherché à faire du bruit et n’a
pu parvenir à être illustre, qui, employé dans les négociations et à la
tête des armées, n’a jamais été regardé comme un homme d’État, mais le
chef des gens à la mode dont il est resté le doyen[254]». Ce que Duclos
aurait pu, aurait dû dire, c’est que si cette réputation de mondanité
excessive a diminué le rôle de Richelieu devant l’Histoire, celle-ci,
en équitable dispensatrice du blâme ou de l’éloge, n’en a pas moins
reconnu les incontestables succès remportés sur les champs de bataille
ou dans les milieux diplomatiques par ce «chef des gens à la mode».
[254] DUCLOS: _Mémoires_, 1864, t. II, p. 38.
Richelieu s’y fit remarquer, en tout cas, pendant l’année 1744, par
une activité, peut-être un peu trop débordante, mais témoignant d’une
somme de travail considérable. Il visait à la fois le poste de premier
ministre et le bâton de maréchal. Pour cette dernière distinction,
il crut l’obtenir sans trop de peine, en acceptant le titre et les
fonctions de généralissime de l’expédition, qui s’organisait, dès les
premiers mois de l’année, contre la Grande-Bretagne.
La France, soutenant alors la cause du prétendant Charles-Édouard,
devait le débarquer sur les côtes anglaises, avec un corps d’armée
de 11.000 hommes, de l’artillerie et des chevaux de trait, sous le
commandement de Richelieu. Celui-ci, porteur d’une proclamation
en deux langues--_Manifeste du roi de France en faveur du Prince
Charles-Édouard_--rédigée par Voltaire[255], l’eût lancée par le pays,
dès que la flotte eût abordé. Mais l’impétueux généralissime n’était
pas plus discret dans le dispositif de ses préparatifs militaires
que dans la mise au point de ses campagnes galantes. Il se commanda,
suivant son habitude, de magnifiques équipages et s’entoura d’un
superbe état-major. D’autre part, on réquisitionna tous les navires
marchands de Picardie et de Normandie, opération qui se poursuivit,
sinon dans le silence, du moins avec lenteur[256].
Et, quand Richelieu arriva dans le port de Boulogne, il trouva en face
de lui une escadre de trente-cinq vaisseaux ennemis qui gardaient à
vue le détroit. Irrité d’une surprise qui étouffait l’entreprise dans
l’œuf, il le prit sur le ton du persiflage avec les ministres: «Je
crois que ceux qui auraient de grands talents militaires ne sont pas
plus à l’abri du ridicule que ceux qui en ont moins... Aussi, si je
connaissais quelque guerrier intrépide de ce genre, je vous prierais
de me l’adresser.» Cependant, il ne se découragea pas complètement. Il
proposa de changer le port d’embarquement. Mais, voyant que la Cour
semblait se désintéresser de l’affaire, il se fâcha: «Ce n’est pas
moi qui ai formé le projet de porter des secours en Angleterre; mais,
ayant été choisi pour y conduire celui qu’on aurait pu y passer, j’ai
cru devoir présenter les moyens que je croyais qui pourraient le faire
réussir[257].»
[255] _Œuvres_ de VOLTAIRE (édition Garnier, t. XV, c. XXV).
[256] _Mémoires_ D’ARGENSON, t. IV, mars 1744, p. 318.--DUC
DE BROGLIE: _Maurice de Saxe et le marquis d’Argenson_ (2 v.,
1893), t. I, p. 14.
[257] Duc DE BROGLIE: _Maurice de Saxe et le marquis
d’Argenson_, t. I, p. 22.
De guerre lasse, vers la mi-février, il se dit malade et revint,
jurant et tempêtant contre les ministres de la Guerre et de la
Marine, tournant en ridicule le duc d’York (le futur cardinal) et les
catholiques anglais, dévots maladroits, qui ne savaient pas cacher
leurs pratiques bigotes aux yeux des protestants partisans de Charles
Édouard[258].
[258] _Mémoires_ D’ARGENSON, t. IV, pp. 319-321, mars 1744.
Il comptait prendre sa revanche, à la Cour, du rôle ingrat qu’on lui
avait imposé, perfidement peut-être. Aussi bien, il prêtait serment, le
12 février 1744, comme premier gentilhomme de la Chambre, et «servait
le roi à son coucher, puis, le lendemain, à son lever[259]». Là,
encore, la malignité publique trouva prétexte à s’exercer aux dépens du
nouveau dignitaire. La banqueroute d’un notaire parisien, Laideguive
jeune, préoccupait alors tous les esprits. On s’empressa de l’attribuer
à Richelieu, parce qu’il avait exigé, prétendait-on, du failli, qu’il
«se dessaisît de ses dépôts, pour lui avancer les 400.000 livres dûs
pour le brevet de retenue de la charge de premier gentilhomme[260]».
[259] _Journal_ du duc DE LUYNES, t. V, p. 331, 14 février.
[260] BIBLIOTHÈQUE DE L’ARSENAL. Mss. 6113. _Journal inédit du
Chevalier de Mouhy_, 7 mars 1744.
En tout cas, il eut à cœur de remplir ces fonctions, jusqu’à l’heure
de sa mort, c’est-à-dire pendant plus de quarante-quatre ans, avec une
régularité ponctuelle et un sentiment du devoir, qui, malheureusement,
n’étaient pas exempts d’une minutie tracassière, d’un souci exagéré de
l’étiquette et d’une hauteur souvent intolérable.
L’ordonnance des spectacles, la pompe des fêtes, le règlement des
cérémonies officielles étaient surtout de son ressort. Et, précisément,
cette année-là, celles du futur mariage du Dauphin comportaient un
programme que nul n’était plus apte à composer que le duc de Richelieu.
Celui-ci n’en voulut laisser le soin à personne. Il fit tout d’abord
de son féal Voltaire le poète de la Cour; et, pour répondre à sa
confiance, l’auteur écrivit cette _Princesse de Navarre_, assurément
la plus médiocre de ses œuvres dramatiques et qui lui valut d’être
aux prises, pendant plus de six mois, avec son protecteur et avec le
compositeur Rameau.
Ce musicien, naturellement grincheux, était peu sympathique à Voltaire,
qui, cependant, pour l’amadouer, lui prodiguait ses épithètes les plus
flatteuses et ses phrases les plus caressantes. Mais, Rameau, ainsi
que l’avait déclaré le Président Hénault, dans une lettre au comte
d’Argenson, était «devenu bel esprit et critique» et «s’était mis à
corriger les vers de Voltaire... Ce fou-là, continuait le Président,
a pour conseil toute la racaille des poètes: il leur montrera
l’ouvrage... L’ouvrage sera mis en pièces, déchiré... et il finira par
nous donner de mauvaise musique, d’autant plus qu’il ne travaillera pas
dans son genre. Il n’y avait que les petits violons qui convinssent et
M. de Richelieu ne veut pas en entendre parler...»
Mais celui dont un ironiste du temps avait dit: «Enfin le roi a fait
gentilhomme M. de Richelieu», voyait toujours grand. «Le prince de
Sagan du XVIIIe siècle, comme l’appelle M. Bapst, avait fait élever un
théâtre de cinquante-six pieds de profondeur dans la Salle du Manège,
avec des loges superposées et soutenues les unes au-dessus des autres
au moyen de supports multiples et contournés. Le tout était exécuté
avec une magnificence qui nous paraît bien invraisemblable pour une
représentation éphémère, mais dont le souvenir heureusement n’est pas
perdu pour nous, puisque Cochin[261] nous en a laissé une admirable
gravure.»
[261] BAPST: _Essai sur l’histoire du théâtre_ (1893), p.
454.--Voltaire ajoute (_Œuvres_, édit. Garnier, t. IV, p.
273), à propos de cette salle, que «les décorations et les
embellissements sont tellement ménagés que tout ce qui sert au
spectacle doit s’enlever en une nuit et laisser la salle ornée
pour un bal paré qui doit former la fête du lendemain.»--Cochin
établit pour la _Princesse de Navarre_ une quantité de dessins
originaux et en couleur, dont Richelieu présenta les tableaux à
Louis XV.
Richelieu avait pris tellement à cœur cette première manifestation
de son entrée en fonctions, que, même au plus fort de la campagne
de Flandre, il entretenait une correspondance des plus actives avec
Voltaire, Rameau, le lieutenant de police, le président Hénault, et
_tutti quanti_, afin que ce spectacle imaginé, commandé, surveillé par
lui, atteignît les limites de la perfection. Il voulait beaucoup de
divertissements, révisait le poème de Voltaire, exigeait la suppression
de telles ou telles scènes, en proposait de nouvelles.
Voltaire, alors à Cirey, était sur les dents. Il répond à Richelieu,
en lui envoyant son troisième acte, qu’il lui est bien difficile de
condenser, en deux mois, tout ce que le duc «voudrait voir» dans la
pièce; et il est «un homme perdu», si l’acte, les divertissements, les
couplets de la France et de l’Espagne ne plaisent pas à Richelieu[262].
[262] Lettre du 28 mai.
Et le mois précédent, Voltaire, avec sa souplesse d’échine, s’était
prosterné devant son correspondant pour lui décerner un brevet
d’arbitre du goût! Il lui écrivait: