«Le jeudi, à 5 heures du soir, M. de Richelieu partit de Choisy
pour aller tenir les États du Languedoc. Il a fait faire une chaise
de poste, où l’on porte, dans un coffre, derrière, à manger pour
plusieurs jours; et sur le devant il y a de quoi mettre trois entrées
toutes prêtes pour mettre au feu; de sorte que son cuisinier, qui
le suit, s’avançant un peu avant lui, avec le panier où sont les
entrées, lui tient son dîner ou son souper prêts également partout.
Outre cela, il a fait mettre dans cette chaise un lit où il est
couché entre deux draps. Il se déshabilla donc à Choisy, et, après
que l’on eut bassiné le lit de sa chaise, il y monta, se coucha
en présence de trente personnes qui étaient là et dit qu’on le
réveillerait à Lyon. Mme de la Tournelle parut assez fâchée de son
départ. La veille, M. de Richelieu s’était trouvé assez mal en jouant
à l’hombre avec le roi[242].»
[241] Il nous paraît curieux d’insérer ici, après ces preuves
irréfutables du rôle honteux joué par Richelieu auprès de
Louis XV, une lettre où il se défend d’avoir procuré Mme de
la Tournelle au roi. Elle lui était déjà attribuée par Faur;
et Jobez, qui la publie dans sa _France sous Louis XV_ (t.
III, p. 289), ne semble pas douter de son authenticité. Nous
serons beaucoup moins affirmatif: le style en est d’abord trop
moderne. En tout cas, cette missive, adressée à deux bonnes
amies de Richelieu, la marquise de Monconseil et la duchesse de
Luxembourg, est une merveille de cynisme:
«Vous croyez, Mesdames, ainsi que le public qui juge souvent
fort mal, parce qu’il le fait sans savoir ni connaître les
personnes dont il parle, que c’est moi qui ai procuré Mme de
Châteauroux au roi. Vous êtes dans l’erreur comme tout le
monde. Je ne me ferais pas un grand scrupule d’avoir été utile
à mon maître dans ses amours: on donne un joli tableau, un beau
vase, un bijou quelconque; et je ne vois pas qu’on doive rougir
de mettre à même son souverain de jouir de tout ce qu’il y a de
plus aimable au monde, d’une femme... On doit ses soins en tout
genre au maître qui nous donne des ordres; et on peut bien lui
donner une femme comme autre chose. Je ne vois d’exclusion que
pour la sienne. Ce n’est donc point par scrupule que je n’ai
point été le premier agent de la liaison du roi avec Mme de
Châteauroux; c’est que l’occasion ne s’est pas rencontrée.»
[242] _Journal_ du DUC DE LUYNES, t. IV, p. 299.--_Journal_ de
BARBIER, t. VIII, p. 208. Gazetin de police du Chevalier de
Mouhy.