CHAPITRE XI

_Le second mariage de Richelieu.--Voltaire l’a mené comme une

«comédie».--Richelieu retourne à l’armée: son duel avec le prince

de Lixin.--Sa femme, la princesse de Guise, est une nature

d’élite.--Comme elle seconde son mari aux États de Languedoc.--Une

anecdote du marquis de Valfons.--Richelieu fidèle pendant six

mois.--L’intrigue avec Mme de la Martellière.--Les cabinets

particuliers de la Galerie des Tuileries.--Amour passionné de la

duchesse pour son mari.--Ses derniers moments._

Entre deux campagnes, Richelieu avait pris le temps de se remarier.

Ce n’était pas la première fois qu’il envisageait cette éventualité.

Et même, Mlle de Noailles n’était pas morte de six mois, qu’il jetait

ses vues sur Mlle de Monaco, sœur de la duchesse de Valentinois.

«Mais, note le _Journal_ de Dangeau, cela n’a pu s’ajuster, tout est

rompu[176].»

[176] DANGEAU: _Journal_, t. XVI, 16 mars 1717.--De nos jours,

un prince de Monaco épousa la veuve d’un duc de Richelieu.

Il est probable que ce parti ne dût pas être le seul qui s’offrît à

Richelieu pendant les dix-huit années que dura son veuvage; mais les

annalistes contemporains n’en ont soufflé mot. Nous n’avons trouvé que

cette indication dans une gazette de café, datée du 20 janvier 1728:

«M. de Senozan (un riche parvenu) veut faire épouser le duc de

Richelieu à sa fille et promet 20.000 écus à l’intermédiaire qui y

parviendra[177].»

[177] BIBLIOTHÈQUE DE L’ARSENAL: _Archives de la Bastille_,

10158 (manuscrits).

Mais Voltaire avait juré le bonheur de celui qui était déjà son idole,

avant qu’il devînt «son héros». Il parla, écrivit, s’agita, s’entremit

avec cette activité qu’il dépensait en toutes choses; et, le 14

avril 1734, Richelieu se mariait, dans la chapelle de Montjeu, avec

«Élisabeth-Sophie de Lorraine, fille d’Anne-Marie-Joseph de Lorraine,

prince de Guise, comte d’Harcourt, marquis de Neufbourg et Montjeu et

Maria-Louise-Chrétienne de Nasville, princesse de Guise[178]».

[178] _Dictionnaire_ de JAL, p. 1062 (Registres du Temple).

Et, tout fier d’un tel dénouement, l’homme de théâtre qu’était Voltaire

écrivait à son ami Cideville qu’il avait conduit l’affaire comme une

intrigue de comédie.

En réalité, la vanité, cette puissante directrice de toutes les actions

de Richelieu, avait singulièrement contribué à cette union. Si le

petit-fils des Vignerot, comme ses ennemis se plaisaient encore à

l’appeler, n’avait pu s’allier, jadis, par Mlle de Valois ou par Mlle

de Charolais, aux Bourbons, il entrait aujourd’hui dans une maison

princière, peut-être plus illustre, celle des Guise, puisqu’elle

prétendait descendre de Charlemagne.

Il faut dire cependant, à l’éloge de Richelieu, que l’orgueil n’avait

pas, seul, déterminé son choix. Impulsif, ainsi qu’il le fut toute sa

vie, il s’était pris d’une soudaine passion pour Mlle de Guise, une

belle personne, un peu fière et presque farouche, jusque-là délaissée,

car elle n’avait pas de dot. Et très noblement, très galamment, il

l’avait épousée.

Voltaire n’avait pas eu tort, quand il avait vu dans ce mariage le côté

théâtre. Huit jours après le «saint nœud», que le poète avait célébré

dans une épître restée célèbre[179], Richelieu avait dû quitter sa

femme, rappelé par la reprise des hostilités sur les bords du Rhin. Il

était de nouveau sous les ordres de Berwick et, parmi ses compagnons

d’armes, se trouvait un cousin de la duchesse, le prince de Lixin, qui,

avec son frère, le prince de Pons, avait refusé de signer au contrat de

sa parente. Le prince de Guise les avait «déshonorés», disaient-ils,

en donnant sa fille à ce Vignerot qui n’était pas gentilhomme. Or,

pendant le siège de Philisbourg, un soir que Richelieu, prié à souper

chez le prince de Conti, s’y rendait, au sortir de la tranchée, sans

avoir eu le temps de faire disparaître la sueur et la poussière dont il

était couvert, le prince de Lixin, qui était invité, lui aussi, parut

s’étonner que le duc ne fût pas encore décrassé, depuis son alliance

avec les Guise. Cette insolence fut cruellement châtiée. Richelieu

appela en duel le prince de Lixin et le tua net[180]. Il avait été

lui-même assez grièvement blessé et le bruit de sa mort avait couru

avec une telle persistance, que Voltaire, n’écoutant que son amitié,

était parti pour Philisbourg, acte de pieuse déférence qui lui avait

été imputé à crime[181].

[179] VOLTAIRE: _Épître à la Duchesse de Guise_ (avril 1734).

[180] BARBIER: _Journal_ (Paris, 8 vol.), t. III, p.

464.--NARBONNE: _Journal des règnes de Louis XIV et Louis XV_

(Paris, 1860), pp. 316-317.

[181] _Lettres de Mme du Châtelet_ (édit. E. Asse, 1878).--Et

cependant son arrivée au camp, dit DESNOIRESTERRES (_Vie de

Voltaire_, t. II, p. 45) avait été fêtée par les princes du

sang, MM. de Conti, de Charolais, de Clermont.

Pour s’être si tardivement remarié, Richelieu avait eu la main

heureuse.

Mlle de Guise était, en effet, une nature d’élite, qu’exaltait fort

Voltaire, quoiqu’elle pût porter ombrage à la docte Émilie. C’était,

comme on disait alors, une «salonnière». Elle avait fait un cours de

physique dans la salle des machines à la cour de Lorraine; et, certain

jour, elle avait confondu un prédicateur jésuite qui était un éloquent

bavard[182].

[182] VOLTAIRE: _Lettre à Fromont_, 25 juin 1735.

Nous avouons que cette virtuosité de conférencière et ces exercices

de femme savante, si communs au XVIIIe siècle, nous trouvent assez

froid. Mais ce qui ne saurait nous laisser indifférent, c’est le rôle

d’associée et de collaboratrice, que la jeune duchesse tint auprès de

son mari, pendant le peu d’années qu’elle vécut.

Richelieu, ainsi que nous l’avons vu maintes fois, était alors dans

un état voisin de la gêne; et si la lieutenance-générale du Languedoc

(il avait tablé sur le commandement de Bretagne) n’était pas une

compensation suffisante donnée à son amour-propre, elle comportait

du moins un revenu très appréciable. Pendant son absence, sa femme,

bien que déjà touchée par le mal qui allait l’emporter, s’employa fort

activement, de tous côtés, à réaliser les économies nécessaires. Elle

supprima, à Paris, un train de maison ruineux, loua l’hôtel de la place

Royale à l’ambassadeur de Naples[183] et vint se fixer à Montpellier,

siège du gouvernement de son mari[184].

[183] FAUR (_Vie privée_, t. I, p. 330) prétend que ce

diplomate, avant d’habiter l’hôtel, y fit parquer un troupeau

de moutons, pendant quelques jours, pour en chasser l’odeur

de musc, chère à Richelieu.--Même anecdote a été contée pour

l’Hôtel du Gouvernement à Bordeaux, que le Maréchal occupa

pendant près de 30 ans.

[184] COMTESSE D’ARMAILLÉ: _La comtesse d’Egmont_ (Paris,

1890), p. 3.--Le prince de Dombes était le gouverneur officiel;

et Richelieu commandait pour le roi, mais il était, de fait, le

gouverneur de la province; nous lui en conserverons le titre.

Richelieu y prenait une succession difficile. Les catholiques, les

protestants, les juifs même étaient toujours en état de conflit. Et,

pour faire tomber le bouillonnement de ces cerveaux surchauffés, le

représentant du roi dut mettre en jeu toutes les ressources d’une

diplomatie que lui rendait familière l’adroite et aimable souplesse

de son esprit insinuant. Les débuts de Richelieu en Languedoc furent

un coup de maître; et le témoignage précieux d’un contemporain vient

corroborer une impression qui fut générale. Le marquis de Valfons

raconte la scène en ces termes:

... «Je menais une vie très retirée, jusqu’au passage du duc de

Richelieu qui venait commander pour la première fois en Languedoc

(1739). Il soupa à l’évêché. Je ne voulus pas me mettre à table pour

être plus à portée de lui faire ma cour. Je l’avais vu à l’armée. Il ne

cherchait qu’à plaire et y réussissait à coup sûr. Au premier mot que

je lui dis, son accueil fut charmant; la joie qu’on avait de le voir

se peignait dans tous les yeux. Il voulut l’augmenter encore par ses

caresses et sa coquetterie naturelle.

--«Vous êtes bien jeune pour ne pas souper, me dit-il.

--«Monsieur le duc, lui répondis-je, on soupe tous les jours et les

instants de se rapprocher de vos bontés sont trop courts.»

«Alors éloignant sa chaise et me faisant placer près de lui:

--«Mettez-vous là, je le veux.»

«Et tout de suite, il me fit mille questions. A la fin de souper, il me

dit: «Vous viendrez à Montpellier m’aider à faire les honneurs d’un bal

que j’y donne lundi prochain. Mme de Richelieu sera arrivée. Je vous

présenterai: elle vous recevra bien, car vous ressemblez parfaitement

au duc de la Trémoïlle qui est son parent et qu’elle aime beaucoup; du

reste vous ne deviez pas l’ignorer: on a dû vous le dire souvent.»

«Je fus à Montpellier où il me reçut avec bonté et me mena aussitôt à

la toilette de Mme de Richelieu, qui, de la meilleure foi du monde,

me prenant pour son cousin, me dit: «Voilà une belle plaisanterie de

changer de nom et d’uniforme. Eh pourquoi ne m’avez-vous pas dit à

Paris la galanterie que vous me faites de venir aux États?»

«M. de Richelieu m’accabla de bontés et m’ordonna de n’avoir pas

d’autre maison que la sienne[185].»

[185] _Souvenirs_ du marquis DE VALFONS, 2me édition, 1906.

Émile-Paul, pp. 29-30.

Avec une vaillance faisant honneur à sa ténacité, la jeune femme

supportait les fatigues de cette vie qui la minait; elle puisait

sa force de résistance dans son amour pour son mari; mais lui, qui

semblait l’adorer, était-il sincère?

Lorsque Voltaire avait suivi d’un œil attendri la lune de miel d’un

couple aussi bien assorti--si tant est que son malicieux regard ait

jamais laissé percer la moindre lueur de sensibilité--il avait fort

sagement conseillé aux deux époux de ne pas tarir trop vite la coupe

qui s’offrait à leurs lèvres:

Ne vous aimez pas trop, c’est moi qui vous en prie;

C’est le plus sûr moyen de vous aimer toujours.

Il vaut mieux être amis tout le temps de sa vie

Que d’être amants pour quelques jours.

C’était, comme bien on pense, pour Richelieu que Voltaire parlait,

Richelieu qui avait juré

D’être toujours fidèle et sage.

Il le fut à peine six mois.

En mars 1735, il eut une aventure qu’il nous paraît intéressant de

rappeler, non qu’elle soit une des plus brillantes conquêtes de ce

«dompteur de femmes», mais parce qu’elle montre, sous l’aspect peu

flatteur d’un professionnel de la défection amoureuse dans ce qu’elle

a de plus humiliant pour sa victime, l’homme qui se piquait volontiers

d’être le parangon de la politesse délicate et raffinée en matière de

galanterie.

Cette anecdote figure dans divers _Souvenirs_ contemporains. Mais

nous l’empruntons, très modifiée, à une autre source beaucoup moins

suspecte, la correspondance d’un commissaire de police parisien.

Le duc de Durfort se croit l’unique amant, et, bien entendu, adoré

d’une femme à la mode, Mme de la Martellière. Mais cette dame s’est

donnée toute à Richelieu, sans que «le cœur de celui-ci y mette

rien». Elle promet de souper avec lui, après avoir refusé cette

faveur à Durfort. Ces deux seigneurs se rencontrent, le lendemain du

rendez-vous, dans une maison amie. Durfort a la mine toute défaite.

--«Qu’as-tu? demande Richelieu.

--«Un contre-temps fâcheux n’a pas permis à Mme de la Martellière de me

recevoir cette nuit.

--«Allons donc!

--«Pourquoi pas? Vas-tu dire que je fais le petit-maître et qu’elle ne

m’aime pas?

--«Que sais-je? Mais la nuit qu’elle t’a refusée, elle me l’a donnée à

moi.

--«C’est trop fort!

--«En veux-tu la preuve? Viens, tel jour, à tel endroit; nous y avons

pris rendez-vous. On t’ouvrira et tu me trouveras avec elle entre deux

draps.»

Ce qui fut dit fut fait. Durfort est annoncé; il entre avant que Mme

de la Martellière ait pu s’évader. Elle se tapit sous la couverture,

mais Richelieu a la scélératesse de sauter à bas du lit, entraînant

après lui les draps. Et Durfort a la bassesse de gifler Mme de la

Martellière[186].

[186] Le Commissaire DUBUISSON: _Lettres au marquis de

Caumont_ (édition Rouxel, 1882), 31 mars 1735.--_Mélanges_

de BOISJOURDAIN, t. II, p. 448.--Cette anecdote change de

face, suivant le narrateur qui en fait le récit. Dans les

_Nouvelles de Paris_, éditées en 1879, par M. de Barthélemy,

c’est Mme de la Martellière qui tient tête à ses deux amants:

«C’est la beauté à la mode; ces jours passés, elle avait donné

rendez-vous au duc de Richelieu; et le duc de Durfort, l’ayant

su par une mouche, voulut être aussi de la partie. Mme de la

Martellière, qui vit l’embarras des deux jeunes seigneurs, leur

dit: Messieurs, je vois bien que vous êtes embarrassés de me

voir ici l’un et l’autre; mais que cela ne vous inquiète pas,

je vous ferai à tous les deux la chouette.»

Faur qui, dans la _Vie privée_, ne mentionne pas l’historiette,

consacre cependant plusieurs pages à Mme de la Martellière,

qu’il représente comme une des maîtresses les plus dévouées de

Richelieu (t. I, pp. 292-316). Faur va même jusqu’à dire que

le duc, pour la débarrasser de l’autrichien Penterrieder qui

l’«excédait», le provoqua en duel et le tua, non sans avoir été

lui-même assez grièvement blessé.

Mais comment qualifier la conduite de Richelieu?

C’est le même homme qui disait à Mme de Goesbriand, une de ses

maîtresses, le priant de lui envoyer sa voiture au Palais-Royal dans

la cour des Cuisines: «Je vous conseille, Madame, de rester dans cette

cour, pour y charmer les marmitons pour qui vous êtes faite. Adieu, ma

belle enfant.»

Que de contrastes et de contradictions chez ce courtisan exquis,

devenu, en un tour de main, le pire des goujats!

En 1737, une de ces nouvelles à la main que la lieutenance de police

commandait ou collectionnait pour son édification particulière, nous

apprend comment Richelieu mettait à profit les secrètes transformations

opérées par un des premiers valets de chambre du roi dans les

dépendances du Palais des Tuileries dont il était le gouverneur.

Le Maréchal de Richelieu (1696-1788) d'après les mémoires contemporains et des documents inédits · 第 24 / 112 题