_Prédilection de Richelieu pour la cabale et les opérations
magiques.--Affaire de satanisme à Vienne: ses différentes
versions.--Richelieu obtient le chapeau de Cardinal pour
Fleury.--Succès de sa mission diplomatique.--Son retour en
France.--Nouvelles imprudences sur le terrain de la galanterie.--Il
est plus circonspect en politique: la conjuration des
Marmouzets.--Richelieu conquiert de nouveaux grades dans l’armée et
«commande pour le roi» en Languedoc._
Richelieu, on ne saurait trop le répéter, est bien l’homme de son
siècle. S’il affiche, comme tant d’autres de ses contemporains, les
pratiques extérieures du Culte, parce que la démonstration contraire
serait nuisible aux intérêts de l’État et d’un mauvais exemple aux
yeux des gens de bonne compagnie, il est foncièrement athée, impie,
libertin dans le sens que ce terme comportait au XVIIe siècle. Mais
s’il ne croyait pas à Dieu, il croyait au Diable, différent en cela de
son ami Voltaire, qui ne croyait, ni à l’un, ni à l’autre, bien qu’il
pratiquât, lui aussi, dans le temple «élevé à Dieu par Voltaire»,
comme il l’avait si modestement écrit sur le fronton de sa chapelle
seigneuriale.
Richelieu était de l’école du Régent. Il adorait la chimie, cherchait
la pierre philosophale, se plaisait aux calculs de l’astrologie
judiciaire et ne dédaignait pas les conjurations magiques. Il n’y
voyait, disait-il, qu’un simple amusement, et parfois même les taxait
de pures folies. Mais il les avait toujours suivies avec le plus vif
intérêt, quand Mlle de Valois les interrogeait sur l’avenir réservé
à ses amours, ou quand Mlle de Séry, maîtresse du Régent, prétendait
avoir vu dans un verre d’eau la tête de son amant ceinte de la couronne
royale.
Ces diverses particularités étaient connues de tous: aussi personne ne
parut-il autrement surpris, quand la _Quintessence_ et le _Journal de
Leyde_, deux feuilles des Provinces-Unies, révélèrent, avec les détails
qu’exige un fait-divers d’une telle envergure, le crime effroyable
imputé au duc de Richelieu[161].
[161] Richelieu s’en montra très affecté. Il écrivait, en
février 1727, à Chavigny, un de ses collègues: «Je suis
extrêmement peiné de la calomnie qu’on fait imprimer contre moi
et de la façon dont on l’a débitée: je donnerais tout au monde
pour connaître l’auteur qui a donné aux gazettes l’occasion de
cette impertinence.» (SOULAVIE: _Mémoires de Richelieu_, t. V,
p. 232.)
La sienne, à lui, Richelieu devait lui attirer, à ce propos,
une réplique assez désobligeante de Chirac, médecin du roi,
qui s’était rencontré avec lui chez le duc de Sully, alors
gravement malade. Richelieu proposait pour la guérison un
remède d’empirique, tandis que Chirac insistait pour la
saignée, «le seul parti à prendre»; autrement «M. le duc n’en
pourrait réchapper sans un miracle».
--Raison de plus pour employer mon remède, fit alors Richelieu,
non sans appuyer sa proposition d’une sortie virulente contre
les médecins, si bien que Chirac, exaspéré, lui cria:
--Parbleu, je sais bien que vous croyez aux esprits follets et
non pas aux miracles.
«Dont M. de Richelieu, dit le chroniqueur qui conte l’anecdote
(BIBLIOTHÈQUE DE L’ARSENAL: _Archives de la Bastille_, 10159,
16 février 1729), se tint insulté, avec raison, suivant tout
Paris, l’allusion à ses folies de la Cour de Vienne étant trop
bien marquée et caractérisée.»
Nous avouons que ce récit nous a trouvé tout à fait incrédule, même
quand il est rapporté par Duclos qui semble absolument convaincu. Il
est vrai qu’il exécrait Richelieu. Mais nous ne saurions passer sous
silence sa version, non plus que celle de Barbier qui, pour être plus
romanesque, se termine sur un moins tragique dénouement. La voici:
En compagnie de l’abbé de Zinzendorff, fils du Chancelier, et de
Westerloo, capitaine des hallebardiers de l’Empereur, Richelieu s’était
rendu au fond d’une carrière pour y voir le diable. Deux cordeliers,
qu’ils avaient emmenés, célébrèrent une messe et donnèrent l’hostie
consacrée à deux boucs, l’un blanc et l’autre noir. En fait de diable,
les curieux ne virent que le nonce qui les surprit en pleine cérémonie
et fit expédier les moines à l’Inquisition, pendant que l’Empereur
écrivait au roi de France[162].
[162] _Journal_ de Barbier, t. II, page 8.--L’inspecteur de
la librairie, d’Hemery, dit dans ses _Anecdotes_ (Biblioth.
Nationale, Mss. fonds français 22158, p. 100) que Richelieu,
après avoir donné à un bouc une hostie consacrée, l’avait fait
égorger par un prêtre.
D’après Duclos, un magicien avait persuadé aux jeunes seigneurs qu’il
leur montrerait le diable, au fond de cette mystérieuse carrière où
les avait conduits leur crédulité. Cet homme était un Arménien qui fut
trouvé, le lendemain, grièvement blessé et rendit presque aussitôt
le dernier soupir: «C’était apparemment, écrit Duclos, le prétendu
magicien que ces messieurs, aussi barbares que dupes, et honteux
de l’avoir été, venaient d’immoler à leur dépit. Les ouvriers (qui
l’avaient relevé) craignant d’être pris pour complices, s’enfuirent
aussitôt et allèrent faire la déclaration de ce qu’ils avaient vu.»
L’affaire fut étouffée, affirme notre historien. Le chancelier avait
tout intérêt à cette solution: il attendait pour son fils la promotion
au cardinalat. Il écrivit, en outre, à Fleury, pour qu’il traitât
d’infâmes calomnies les imputations dirigées contre son ambassadeur.
Et Fleury de s’y prêter le plus complaisamment du monde. Seul,
Westerloo[163] paya pour tous: il fut privé de son emploi et mourut
dans l’obscurité.
[163] DUCLOS: _Mémoires_ (1864), t. II, pp. 242 et suiv.
Les Mémoires du prince de Ligne disculpent Richelieu de l’accusation
portée contre lui; mais ils affirment à tort, que «le cardinal de
Fleury le fit rappeler ridiculement pour de prétendues conjurations du
diable dans un jardin de Leopoldstadt[164]».
[164] _Mémoires du Prince de Ligne_ (1827), t. V, p. 179
(autobiographie du Prince Eugène). Dans ses _Souvenirs et
Portraits_ (1815), pp. 21 et suiv., le duc de Lévis donne cette
version, qu’il estime la véritable, que Richelieu sacrifia
un cheval blanc à la lune. Il constate, d’ailleurs, l’esprit
superstitieux du Maréchal, qui refusa d’aller faire sa cour au
fils aîné de Louis XVI, qu’il savait condamné par Maloet à une
mort prochaine: il croyait fermement aux esprits.
Si le premier ministre de France avait enfin obtenu le chapeau, il
n’ignorait pas qu’il en devait presque tout l’honneur aux pressantes
sollicitations de Richelieu; et celui-ci pouvait, à juste raison, s’en
féliciter dans ce billet du 2 septembre 1726:
«Je n’ai le temps que de vous écrire ces mots, ne pouvant retarder un
moment la bonne nouvelle que j’envoie au Roi du consentement que j’ai
enfin arraché à l’Empereur à la promotion de M. de Fréjus. Je l’ai
envoyée hier à Rome, par un courrier extraordinaire, au cardinal de
Polignac (son ami)... Je suis au comble de la joie de cette affaire,
car je puis vous dire, sans me vanter, que je l’ai conduite adroitement
et que je crois que l’on m’en aura quelque obligation[165].»
[165] _Bulletin du bibliophile_, année 1882, p. 421. On croit
que ce billet était adressé à Voltaire.--Fleury n’oublia jamais
le service rendu; mais, déjà, un an auparavant, le 29 août
1725, s’en référant à Morville, il complimentait Richelieu sur
ses succès diplomatiques qui, disait-il, avaient établi sa
réputation en deux mois. Fleury le comparait même à... Tacite.
D’ailleurs, Richelieu arrivant, non sans succès, au terme de sa
mission, il eût été injuste et cruel de lui en retirer la gloire,
d’autant que son prétendu crime était loin d’être prouvé.
Déjà, au début de son ambassade, il avait préparé les éléments de ce
traité de Hanovre (3 septembre 1725)[166] qui réunissait, dans une
alliance défensive contre l’Autriche et l’Espagne, l’Angleterre, la
France et la Prusse, soucieuses surtout d’empêcher la reconstitution
de l’empire de Charles-Quint, autrement dit de maintenir l’équilibre
européen. Il est vrai que, le 6 août 1726, la Russie, et qu’en
mars 1727, la Prusse, à qui l’Empereur a promis certains avantages
territoriaux, font cause commune avec l’Autriche et l’Espagne. Par
contre, la Hollande, la Suède et le Danemark se rangent du côté de
l’Angleterre et de la France[167].
[166] Le traité de Hanovre, écrit M. Jean Dureng (_Mission de
Théodore de Chavignard de Chavigny en Allemagne_ (septembre
1726, octobre 1731) _d’après ses Mémoires inédits_, 1912, p.
8), le traité de Hanovre eut, comme suite, «la reconstitution»
par Chavigny «d’un parti hostile à l’Empereur, dépendant de
la France»; et l’éditeur ajoute: «L’affaiblissement et même
la rupture des liens qui attachaient l’Empire à l’Empereur»
sont les principes qui ne cessèrent d’inspirer la diplomatie
française jusques et y compris la Révolution et Napoléon Ier.»
[167] H. CARRÉ: _Histoire de France au XVIIIe siècle_ (édition
Lavisse).--JOBEZ: _La France sous Louis XV_ (1864-1873, 6 vol.)
tome II.
Un commencement d’hostilités, l’attaque de Gibraltar par l’Espagne,
peut, un instant, faire appréhender une conflagration générale. Mais le
traité de Vienne du 13 mai 1727 débarrasse l’horizon politique de ses
nuages. Tout danger de guerre est momentanément écarté: l’alliance de
l’Espagne et de l’Autriche, que devait fortifier le mariage, projeté,
de don Carlos, le second fils de Philippe V, avec Marie-Thérèse, est
désavouée par l’Empereur; et le privilège de la compagnie commerciale
d’Ostende est révoqué. Cette œuvre de pacification avait été savamment
conduite, il est vrai, par Fleury; mais Richelieu ne l’en avait pas
moins adroitement amorcée; et la réconciliation était complète, en août
1727, comme le dit l’historien Henri Martin, entre les deux branches de
la maison de Bourbon[168].
[168] _Mémoires_ de VILLARS, t. V.--A maintes reprises, le
Maréchal ne se fit pas faute d’interroger Richelieu sur divers
incidents de sa campagne diplomatique; et les _Mémoires_
du vainqueur de Denain, en 1730, enregistrent certaines
déclarations de l’ambassadeur, auxquelles la véracité de
Villars donne un cachet d’authenticité. Richelieu ne lui
avait-il pas affirmé le fait, d’ailleurs certifié par
Fonseca, ambassadeur d’Autriche à Versailles, que l’Empereur
aurait rétrocédé Luxembourg et d’autres places fortes à
Louis XV, comme gage d’alliance avec la France, si le roi
Très-Chrétien lui avait garanti le bénéfice de la _Pragmatique
Sanction_, c’est-à-dire de la succession à l’Empire pour
les archiduchesses d’Autriche? Or, le cardinal Fleury avait
déclaré, en plein Conseil, que, si le chancelier Zinzendorff
avait consenti ces propositions à la France, il avait été
désavoué depuis par l’Empereur. Bien mieux, en 1732, le Garde
des Sceaux avait soutenu à Villars que Richelieu n’avait
jamais signalé au premier ministre le dessein formé par
Charles VI de marier l’aînée des archiduchesses à Don Carlos.
Et précisément l’ancien ambassadeur avait présenté à Villars
la copie de ses dépêches témoignant du désir de l’Empereur de
conclure cette union; aussi, le Maréchal estimait-il comme
«la pire des fautes, aussi honteuse que dangereuse», de
n’avoir pas assuré «l’Empire et tous les biens de la maison
d’Autriche à la troisième branche de la maison de Bourbon».
Une note de l’éditeur des _Mémoires_ de Villars ajoute: «En
effet il est question dans la Correspondance de Richelieu,
en 1725, de négociations secrètes entre l’Autriche et
l’Espagne pour le mariage du deuxième fils de Philippe V avec
l’archiduchesse Marie-Thérèse. Si elles ont réellement existé,
elles étaient inspirées par une pensée hostile à la France
et la secrète espérance de reconstituer contre elle l’empire
de Charles-Quint, mais avec un Bourbon. Villars fut toujours
convaincu que l’offre était sérieuse et que l’affaire avait
manqué par la faute de Fleury.»
Aussi le jeune négociateur reçut-il l’accueil le plus flatteur du roi,
quand, le 3 juillet 1728, au retour de son ambassade[169], il vint
«faire sa révérence» à Louis XV, comme le dit Villars; mais, ajoute
le Maréchal, «on le trouva fort changé[170]». L’ardeur qu’il avait
apportée à remplir les devoirs de sa mission explique, de reste, cet
état physiologique; au moins eût-il dû demander au repos prolongé, la
réparation de ses forces; malheureusement, il retrouvait, à Paris et à
Versailles, cette vie de plaisir à outrance dont il avait en quelque
sorte perdu l’habitude à la Cour de Vienne, où l’austérité des mœurs et
la pratique intense de la dévotion lui donnaient presque des nausées,
ainsi qu’il l’écrivait au cardinal de Polignac. Mais sa légèreté et son
inconstance, qui l’entraînaient sans relâche vers de nouvelles amours,
lui suscitèrent de vives inimitiés chez des femmes dont il avait
éprouvé, dans le charme d’un adorable commerce intellectuel, la tendre
et sincère affection. C’est ainsi qu’il avait froissé, à son grand
dam, cette exquise Mme de Gontaut, avec qui il avait échangé une si
piquante correspondance[171] pendant son séjour à Vienne. Mais Mme de
Gontaut avait l’épigramme facile et sanglante, d’autant que la pointe
en était préalablement aiguisée par Roy, le poète satirique. Quand elle
vit Fanfarinet (c’était elle qui l’avait ainsi baptisé) s’éloigner
d’elle en esquissant une de ses pirouettes ordinaires, elle lui décocha
ce couplet à l’emporte-pièce:
[169] Six mois auparavant, les nouvellistes parisiens
annonçaient déjà sa prochaine arrivée, «l’Empereur s’inquiétant
de ses assiduités auprès de l’Impératrice. Il devrait pourtant
se laisser donner un successeur par lui.» BIBLIOTHÈQUE DE
L’ARSENAL: _Archives de la Bastille_, 10158. Nouvelles de café
(café Joseph), 20 janvier 1728.
[170] Sa santé fut même très compromise l’année suivante,
s’il faut en croire la lettre dans laquelle Mlle Aïssé
(_Lettres_, édition E. Asse, 1873) écrivait, en novembre 1729,
de Pont-de-Veyle, que Richelieu, disait-on, se mourait de la
rougeole.
D’ailleurs, il eut, dans le cours de sa vie, d’assez fréquentes
secousses.--Dangeau notait, le 15 novembre 1717: «Le duc de
Richelieu est assez considérablement malade, on l’a saigné et
on ne lui a tiré que du pus. Sa grande jeunesse pourra le tirer
de là.» Et, en effet, le 23, il était hors de danger.» Il est
donc évident que sa longévité fut, comme celle de Voltaire,
assez fréquemment contrariée par des accidents plus ou moins
graves, quoique en aient dit bon nombre de mémorialistes.
[171] On ne trouve aucune trace de ces lettres dans les _Pièces
inédites sur les règnes de Louis XIV et Louis XV_ signalées
par notre _Avant-Propos_, publication où Soulavie avait
réuni, au Tome II, la correspondance des amis de Richelieu
sur «les intrigues de la Cour de France», avec l’«ambassadeur
extraordinaire», pendant son séjour à Vienne.
Ton amour n’est que badinage;
Tes serments sont un persiflage,
Que tu prodigues, à chaque instant,
A tout objet qui se présente,
Sans choix, sans goût, ni sentiment.
Il te suffit d’en tromper trente.
Ce trait final rappelle le mot du Président Hénault sur Richelieu:
«L’homme à bonnes fortunes du siècle; il a été le _dompteur de toutes
les femmes_, au point que l’on a remarqué celles qui lui avaient
résisté[172].» C’était comme un point d’honneur pour lui de ne point
rencontrer de cruelles; mais il n’avait pas le sens de l’éclectisme, et
Mme de Gontaut le lui dit nettement.
[172] _Mémoires_ du Président Hénault (édition Fr. Rousseau,
1911), p. 124.
Cette confiance en soi, cette infatuation de son mérite n’ont rien qui
doive surprendre chez Richelieu. Jamais homme ne fut mieux servi par
les circonstances, ni plus heureusement doué par la nature. Sa vanité,
toujours en éveil, formulait à peine un désir qu’elle recevait pleine
et entière satisfaction. Il mettait, en effet, une sorte de coquetterie
à rechercher les distinctions honorifiques, sur lesquelles il semblait
que le grand nom de Richelieu lui donnât comme un droit de préemption.
En novembre 1732, il se faisait recevoir membre honoraire de l’Académie
des Sciences. Et nous verrons, par la suite, quel intérêt il prenait à
toutes les questions de théâtre et d’art, d’histoire et de littérature,
comment, en dépit de son humeur caustique, autoritaire, parfois même
brouillonne et tracassière sous les dehors d’une excessive politesse,
il jugeait sainement de matières qui paraissaient devoir échapper à sa
compétence.
Il mettait déjà plus de circonspection dans ses agissements politiques
et, prudemment, se tenait à l’écart de manœuvres que des impatients
dirigeaient contre le gouvernement du cardinal Fleury. Parmi eux, le
duc de Gesvres, premier gentilhomme de la Chambre et le duc d’Épernon,
fils d’un premier mariage de la comtesse de Toulouse, avaient projeté
de renverser à bref délai le vieux prélat. Admis dans l’intimité
du roi qu’amusaient leurs boutades contre le ministre, et, croyant
l’heure propice, ils s’en ouvrirent à Richelieu. Celui-ci leur promit
le secret; mais, peu séduit par la perspective de reprendre une
quatrième fois le chemin de la Bastille, il préféra se retirer pour
quelques semaines dans son château du Poitou. Entre temps, de Gesvres
et d’Épernon présentaient au roi un mémoire qui était presque un
acte d’accusation contre Fleury et concluait à sa déchéance. Louis XV
chargea son premier ministre de la réponse; et les deux chefs de ce
complot à l’eau de rose, qu’on dénomma ironiquement la _Conjuration des
Marmouzets_, furent exilés dans leurs terres[173].
[173] JOBEZ: _La France sous Louis XV_, t. III, p. 56.
Cette manifestation anti-ministérielle se produisit en octobre 1730.
Elle ne fut pas d’ailleurs la seule; mais toutes furent également
inoffensives. Elles se traduisaient, suivant la mode du temps, en
épigrammes, en couplets, en parodies tirées des classiques, en
pamphlets, en «lettres de l’autre monde». L’une d’elles, qui date du 25
juillet 1732, offre cette particularité qu’elle est adressée au duc de
Richelieu par son grand-oncle, l’illustre Cardinal, en raison du projet
qu’on prêtait à Fleury de se faire ériger un mausolée dans l’église de
la Sorbonne, dont les caveaux devaient être exclusivement réservés à la
sépulture de Richelieu et de sa famille. Cette missive anonyme, écrite
«des Champs-Élysées», était tout à la fois un libelle contre Fleury
«ce petit-fils de laquais», et un panégyrique du neveu par l’oncle. Le
Cardinal qualifie--délicieux euphémisme!--«d’audacieuses entreprises
de jeunesse» les folies que l’on sait. «Le jeune duc, dit-il, prodigue
pour l’honneur de la nation une grande partie des biens qu’il lui a
laissés. Pénétrant pour ainsi dire dans les plus secrets replis de ce
fameux conseil aulique, il sert aussi bien son maître à entretenir
la paix avec cette fière maison d’Autriche, que lui, le Cardinal, a
servi le sien en abaissant la puissance énorme de cette maison.» Aussi
l’oncle s’en croit-il autorisé à «déduire ce que le neveu pourra faire
dans la guerre après ce qu’il lui voit faire dans la paix[174]».
[174] BOISJOURDAIN: _Mélanges historiques, politiques et
satiriques_, 1807, 3 vol., t. II, p. 125.
L’événement allait justifier le pronostic.
Le succès de son ambassade avait développé, en effet, chez Richelieu le
germe d’une noble ambition, celle de «servir le roi» comme le disait
la «lettre du Cardinal», le roi représentant, sous l’ancien régime,
et l’État, et la France. Or, Richelieu se rappelait qu’il avait fait
ses premières armes sous Villars, à l’heure où le pays luttait contre
l’invasion étrangère; et quand la vacance du trône de Pologne, en
1733, autorisa les revendications de Stanislas Lesczinski, suggérées
d’ailleurs par son gendre, Louis XV, Richelieu fut le premier à
conseiller de leur prêter l’appui d’une politique ferme et vigoureuse.
Aussi fut-il désigné pour prendre part à la démonstration militaire
qu’allait tenter l’armée du Rhin, commandée par le Maréchal de Berwick.
Il partit avec le régiment d’infanterie, dont il était colonel par
commission du 15 mars 1718.
Il avait apporté à ses préparatifs le faste et l’ostentation qui,
chez lui, étaient presque une seconde nature. Il emmenait, avec le
personnel que nécessitaient de tels équipages, 30 chevaux pour lui, 72
mulets transportant ses bagages, et des tentes semblables à celles du
roi[175]. Villars s’amusa beaucoup de ce déploiement de luxe.
[175] BARBIER: _Journal_, t. II, p. 428.
Richelieu n’en fit pas moins bravement son devoir au siège de Kehl.
Un brevet du 20 février 1734 lui accordait le grade de brigadier
d’infanterie à cette même armée du Rhin.
Richelieu continua d’y servir en 1735, jusqu’à la paix, époque à
laquelle il se démit de son régiment.
Puis, en 1738, il était pourvu de la lieutenance-générale du Languedoc,
au département du Vivarais et du Velay, sur la démission du marquis de
la Fare; et, le même jour, il recevait sa commission pour «commander,
au nom du Roi, dans la province».
Avant d’atteindre sa quarantième année, il était donc parvenu au but
que se proposaient tous les grands seigneurs, ses contemporains; il
occupait un poste officiel dans le monde administratif, après avoir
conquis une place honorable dans les rangs de l’armée.