[157] BIBLIOTHÈQUE DE L’ARSENAL: _Archives de la Bastille_,
10927, pp. 290-291.
Vraisemblablement, Richelieu, ayant enfin reçu les soixante mille
livres que Fleury lui annonçait depuis si longtemps, avait remboursé
ses emprunts et n’avait encore rien vu revenir.
Ce fut à cette époque que commencèrent effectivement les négociations
entre Richelieu et le comte de Zinzendorff, chancelier de l’Empire.
Leur but apparent, c’était la médiation de Charles VI, dont, à vrai
dire, ce prince ne se souciait guère, entre la France et l’Espagne;
mais leur but réel, du moins aux yeux de l’ambassadeur français,
c’était la conclusion, par ses soins, d’un traité, barrant une alliance
trop étroite de Charles VI avec Philippe V, alliance qui pouvait
favoriser la reconstitution de cette formidable puissance de la maison
d’Autriche, jadis si inquiétante pour la France.
Au cours de ces pourparlers, Richelieu dépensa une somme de travail
considérable: son activité infatigable ne connaissait plus de repos.
Sa correspondance diplomatique en témoigne. Mais il ne négligeait pas
non plus d’autres moyens d’action qui lui étaient depuis longtemps
familiers et dont il entendait tirer le meilleur parti. Déjà (du moins
les _Mémoires_ de Soulavie l’assurent), avant le départ de Ripperda,
grâce à la comtesse Bathiany, qui n’avait rien su refuser à Richelieu
et que courtisait vainement le Prince Eugène, le galant diplomate
avait pu pénétrer les secrets de cet illustre guerrier et même de
l’Empire. Mais, ici, les _Souvenirs_ du prince de Ligne lui opposent un
démenti formel, par la plume même du Prince Eugène, qui écrit dans son
autobiographie[158]:
[158] _Mémoires du Prince de Ligne_ (_Vie du Prince Eugène_),
t. V, pp. 179-180 (5 vol., 1827).
Le duc de Richelieu «était aimable, bien fait, séduisant et d’une jolie
fatuité. Par une double finesse de sa part, de politique et d’amour, il
voulut, il crut avoir Mme de Bathiany... Cela nous amusait beaucoup.
Le désir d’une aventure d’éclat nous le rendait tous les jours
plus agréable. Il n’eut ni la femme, ni le secret; mais nous étions
enchantés de son redoublement de soins pour nous plaire.»
Il dut, sans nul doute, subir, de ce côté, une double déception; car il
dit, dans les _Mémoires_ de Soulavie, avoir quitté la comtesse Bathiany
pour la princesse de Lichtenstein, fort jolie femme, liée avec tous les
ministres de Charles VI, qu’il avait éblouie, par sa magnificence, dans
une course de traîneaux. Mais, cette fois, pour ne pas la compromettre,
il se rendait chez elle, la nuit, à pied, en rasant les murailles. Il
entrait mystérieusement, par une porte dérobée, et recueillait, dans un
délicieux boudoir où l’amour et la politique n’avaient plus de secrets
pour lui, les plus utiles renseignements. Si l’Empereur, disait la
Princesse, réunit autant de troupes, ce n’est pas qu’il ait l’intention
de partir en guerre: il veut simplement intimider la France; et
celle-ci ferait bien d’armer, elle aussi, pour prouver qu’elle ne
redoute aucun acte d’hostilité.
Avec Villars, nous serrons de plus près la réalité. Le Maréchal, qui
devait à ses glorieux faits d’armes d’occuper une place éminente dans
le Conseil, avait en communication les dépêches[159] (et elles étaient
nombreuses) que l’ambassadeur de France adressait au Gouvernement,
pendant l’année 1726. Richelieu se vantait d’avoir acheté d’un commis
aux affaires étrangères le chiffre de Zinzendorff, par conséquent de
connaître la teneur des lettres du Ministre. Villars, sans vouloir
prétendre que Richelieu fût un naïf, fait observer à ses collègues, que
le commis a bien pu «agir, du consentement de son maître, pour tromper,
par de fausses apparences» le diplomate français. Au reste les dépêches
de l’ambassade reflètent exactement l’état d’âme de ce monarque sombre,
inquiet, incertain, qui, un jour, (15 février), est «déterminé à la
guerre» et plus tard (7 novembre) en est absolument «éloigné». Puis,
Richelieu, qui, pour être un homme charmant, spirituel, aimable, n’en
est pas moins, à l’occasion, autoritaire, hautain, voire agressif, se
trouve souvent en conflit avec ses collègues du corps diplomatique.
Le premier ministre autrichien lui reproche, à tort il est vrai,
de pousser les Turcs à guerroyer contre l’Empereur. D’autre part,
Saint-Saphorin, l’ambassadeur d’Angleterre et Richelieu, qui devaient
marcher de conserve, ne pratiquèrent pas toujours entre eux l’entente
cordiale.
[159] Bien à tort, Lemontey écrit, dans son _Histoire de la
Régence_, que ces dépêches sont «insipides». L’ambassadeur
d’Angleterre, qui se croyait le plus fin des hommes, daignait
reconnaître la valeur diplomatique de Richelieu.
Villars note avec soin, et d’après les dépêches apportées par le
courrier de France, tous les incidents de cette vie diplomatique
si occupée, si agitée[160], et cependant sur le point d’aboutir à
d’heureux résultats, honorables pour le pays et pour son représentant,
quand, soudain, éclate cette nouvelle inouïe:
[160] _Mémoires_ de VILLARS (édit. de Vogüé), t. V, _passim_.
La nuit, aux portes de Vienne, dans une carrière abandonnée, s’aidant
de la complicité de deux seigneurs autrichiens, Richelieu a immolé, au
cours d’une conjuration magique, deux victimes humaines.