_Le duc de Richelieu prend séance, comme pair, au Parlement.--Le
duc de Bourbon l’envoie en ambassade à Vienne.--Fanfarinet:
couplets satiriques.--Instructions du gouvernement français au
nouveau diplomate.--Richelieu doit miner l’influence espagnole à
Vienne.--Prompt départ de l’aventurier Ripperda.--Embarras financiers
de Richelieu: son «entrée» à Vienne.--Son activité: ses succès plus
ou moins discutés en matière de diplomatie galante._
Le 6 mars 1721, quatre mois après son élection à l’Académie Française,
Richelieu siégeait, comme pair, au Parlement. Il éblouit l’Assemblée
par son faste: il portait des vêtements de drap d’or dont l’aune
revenait à 260 livres. «Il ressemblait à l’Amour[148]»; ce fut encore
un jour de fête pour les dames. Mais, déjà, il ne lui suffisait plus
d’en être l’oracle et l’idole; il aspirait à jouer, parmi les hommes,
un des premiers rôles sur la scène politique: ambition que légitimaient
son nom et son rang. Malheureusement, la prévention du Régent contre
cet ancien conspirateur, si repenti qu’il fût, lui barrait la route.
Néanmoins, il fut nommé gouverneur de Cognac en 1722; mais son esprit
satirique, ayant commenté un peu trop vivement des «nouvelles de Cour»,
indisposa de nouveau contre lui le duc d’Orléans, qui lui fit défendre
de paraître au sacre de Louis XV[149].
[148] MARAIS: _Journal_, t. II, 6 mars 1721.
[149] _Biographie universelle de_ MICHAUD. (Article Maréchal de
Richelieu, par DUROZOIR.)--En effet, nous n’avons pas trouvé
son nom parmi ceux des personnages que signalent les relations
officielles.
Lorsque, après la mort du Régent, le duc de Bourbon fut appelé à le
remplacer auprès du roi, on put croire un instant que sa rancune
personnelle allait servir, avec usure, les «injures du duc d’Orléans».
Il n’en fut rien: une femme avait passé. La marquise de Prie, qui
s’était laissée prendre au charme de Richelieu, fit obtenir l’ambassade
de Vienne, en mai 1724, à cet amant de passage. Celui-ci inaugurait
ainsi sa nouvelle manière: à ses yeux, la femme doublait maintenant
de valeur: elle n’était plus seulement une source de plaisir; elle
devenait un instrument de crédit et de faveur.
Le choix de ce courtisan pour le plus élevé des postes diplomatiques,
choix que ne justifiaient, chez son bénéficiaire, ni la science,
ni l’expérience des affaires, causa bien des déceptions, partant
bien des colères. Et, comme toujours, l’opinion publique se
vengea par des épigrammes: elle appela Richelieu l’ambassadeur
_Fanfarinet_[150]--sobriquet emprunté aux contes de fées et visant un
homme «plus propre à l’amour qu’à la politique».
[150] MARAIS: _Journal_, t. II, mai 1724.
La malignité de ses contemporains devait le poursuivre jusqu’à l’heure
de son départ pour Vienne. Soucieux de donner au duc de Bourbon et
surtout à Mme de Prie une preuve de sa reconnaissance, il était allé,
en personne, avec MM. de Brancas et de La Feuillade au Parlement, où
se jugeait, pour la plus grande joie de la favorite, le procès du
secrétaire d’État Le Blanc, injustement accusé de péculat. Mais, devant
la réprobation générale, ces gentilshommes cessèrent d’assister aux
séances[151]: ce qui n’empêcha pas Richelieu de recevoir ce nouveau
brocard:
[151] Maréchal de VILLARS: _Mémoires_ (édit. Marquis de Vogüé),
t. IV, p. 304.--LEMONTEY: _Histoire de la Régence_, t. II, p.
208.
Vignerot, le grand-père,
Était ménétrier.
Celui-ci dégénère,
Étant de tout métier,
Étourdi politique,
Galant ambassadeur,
D’Arouet protecteur[152].
[152] MAUREPAS: _Mémoires_ (4 vol., 1792), t. II, p. 44. Ces
_Mémoires_ sortent de l’officine de Soulavie; mais il est
établi qu’ils ont été composés presque uniquement avec des
pièces officielles.
En effet, Richelieu avait proposé à Voltaire (Arouet) de l’accompagner
à Vienne, sans doute comme secrétaire intime; mais le poète avait eu la
sagesse de décliner cet honneur.
L’événement devait donner tort au couplet satirique. L’apprenti
diplomate fut assurément «galant ambassadeur», mais il ne fut pas
«étourdi politique». Il accomplit sa mission avec beaucoup de tact, de
souplesse et de dignité. Il fit grande figure; et la France lui dut de
notables avantages. Il réparait ainsi les fautes du complice d’Alberoni.
Les instructions qu’avait reçues Richelieu avant son départ et que
le duc de Bourbon avait dictées au marquis de Chavigny comportaient
entr’autres recommandations:
«L’ambassadeur de Sa Majesté devra traiter le baron de Ripperda
(ambassadeur extraordinaire d’Espagne) avec toutes sortes de
politesses et d’égards, de manière qu’il puisse paraître qu’on n’a
aucun mécontentement de ce qui se passe aujourd’hui... Il devra
employer toutes sortes de moyens pour savoir s’il n’a pas été signé
de traité secret entre l’Autriche et l’Espagne... Il devra s’entendre
en toutes ses démarches avec l’ambassadeur de Sa Majesté Britannique
et agir en toutes choses de concert avec lui.»
Quoique petit-fils de Louis XIV, le roi d’Espagne, Philippe V, avait
répudié complètement sa première patrie, la France. L’avortement de
la conspiration de Cellamare, le retour à Madrid de l’Infante que
son père considérait déjà comme la femme de Louis XV, avaient mis
le comble à l’exaspération d’un monarque, dont le cerveau, depuis
longtemps débilité, avait subi les atteintes de la folie. Aussi, par
esprit de rancune, Philippe V envoyait-il à Vienne, pour y conclure
un traité, plutôt hostile à la France, un diplomate de fortune, le
baron de Ripperda, jadis colonel au service de la Hollande et naguère
créature du cardinal Alberoni. A peine débarqué, ce bravache avait
promis à l’empereur Charles VI la «restitution» de l’Alsace, des
Trois Evêchés, de la Bourgogne et de la Flandre. Le pacte signé, le
30 avril 1725, entre l’Autriche et l’Espagne, témoignait de visées
moins ambitieuses, qui suffisaient à mettre en repos l’âme inquiète
de l’empereur Charles VI[153]. Car ce prince était, lui aussi, un
mélancolique, d’humeur chagrine et de nature dévote, qui n’avait
qu’une préoccupation, assurer à ses filles et surtout à Marie-Thérèse,
la succession impériale. Or Philippe V reconnaissait ce droit conféré à
l’archiduchesse par la _Pragmatique Sanction_. Au mépris des intérêts
maritimes de l’Angleterre, de la France et de la Hollande, il ouvrait
à l’Autriche les ports des Pays-Bas et ratifiait la concession faite
par l’Empereur, le 19 octobre 1722, à une Compagnie commerciale d’un
établissement à Ostende. Il ne recevait, à titre de réciprocité, que
d’assez maigres compensations. Charles VI lui laissait espérer la
reprise de Minorque et de Gibraltar.
[153] Charles VI, ancien compétiteur de Philippe V à la
Couronne d’Espagne, pendant la _Guerre de Succession_, était
empereur d’Autriche et d’Allemagne depuis 1711.
Nous savons quelle était en cette occurrence la mission de Richelieu.
Certes, le représentant de Louis XV était le plus courtois et le plus
poli des gentilshommes; mais il avait une fierté naturelle qu’avivait
encore le souci de ses prérogatives officielles; et le sentiment,
qu’il conserva, jusqu’à la fin de ses jours, du prestige de l’autorité
royale, était devenu le régulateur de sa conduite.
Il quittait Paris sous le coup de graves embarras financiers. Les
bénéfices, que ses spéculations lui avaient permis de réaliser pendant
les grands jours du «Système» de Law, s’étaient depuis longtemps
volatilisés. Son train de maison et ses folles dépenses l’obligèrent à
contracter des emprunts onéreux; et, pour ne pas être harcelé, à son
départ, par la meute de ses créanciers, il dut obtenir «des lettres de
répit», c’est-à-dire le droit de faire suspendre, jusqu’à son retour
définitif, toute action judiciaire qui lui serait intentée.
Arrivé à Vienne, le 8 juillet 1725, il ne tarda pas à reconnaître
ce qu’était ce baron de Ripperda qu’on lui recommandait si fort de
ménager. Il n’eut pas l’air tout d’abord de se préoccuper des menues
faveurs que la Cour réservait à cet aventurier; mais, d’après certaine
légende[154], un jour que celui-ci s’avisait de vouloir prendre le pas
sur l’ambassadeur de France, Richelieu le repoussait d’un coup de coude
si vigoureux que Ripperda en perdait l’équilibre.
[154] Légende que contredisent absolument les _Mémoires
authentiques_ de Richelieu. Conformément à ses instructions, le
duc montra toujours beaucoup d’égards vis-à-vis de Ripperda; il
ne lui laissait jamais prendre le pas, mais, d’un trottoir à
l’autre, échangeait avec lui de grands coups de chapeau.
L’entrée officielle d’un ambassadeur dans la Capitale de l’État où il
devait représenter son souverain, en affirmait trop, à cette époque,
l’auguste et solennel caractère, pour que Richelieu n’entourât pas
la sienne de tout l’éclat qu’elle comportait. La Cour de Vienne la
retarda autant qu’elle put; mais l’orgueil donnait à cet esprit léger
qu’était Richelieu une sorte de ténacité capable de triompher de tous
les obstacles. Et l’Empereur ne trouva bientôt plus le moindre prétexte
pour ajourner l’entrée de l’ambassadeur extraordinaire de France, fixée
au 7 novembre.
Elle fut magnifique. En tête, des coureurs habillés de velours galonné
d’argent; puis cinquante valets de pied, en riches costumes et l’épée
d’argent au côté; douze heiduques, portant des masses d’argent, douze
pages, etc. L’ambassadeur, dans la tenue des pairs au Parlement,
occupait un superbe carrosse orné de figures symboliques; des ordres
avaient été donnés pour que les fers d’argent des chevaux pussent se
détacher facilement. Et la foule se ruait sur cette aubaine inespérée,
comme elle le fit plus tard sur des tables chargées de victuailles,
dans le palais de l’ambassade, où tous les appartements étaient restés
ouverts.
Ripperda se le tint pour dit et regagnait quinze jours après l’Espagne.
La disgrâce[155] du duc de Bourbon, accueillie avec joie à Vienne,
ne modifia pas la politique du Cabinet de Versailles. L’évêque de
Fréjus, Fleury, le nouveau ministre, fit confirmer à Richelieu les
instructions de son prédécesseur par Morville, secrétaire d’État aux
affaires étrangères. Notre ambassadeur devait continuer à surveiller
de près les menées de l’Espagne et s’entendre, dans ce but, non plus
seulement avec son collègue de la Grande-Bretagne, mais encore avec le
Nonce. Ardent comme un homme de son âge (on lui reprochait assez sa
jeunesse!), conscient des haines qui guettaient le porte-paroles de la
France (et le Prince Eugène, malgré son affectation de politesse, en
était le plus irréductible ennemi!), Richelieu eût voulu qu’on parlât
haut à l’Autriche, pour la désabuser de l’idée qu’elle se faisait de
la faiblesse du Gouvernement français. Mais Fleury, toujours timoré,
prêchait au diplomate la patience et surtout la prudence.
[155] Une coïncidence des plus piquantes veut que Ripperda,
retourné en Espagne pour y continuer, avec l’assentiment de
la Reine, son métier de brouillon, nommé depuis duc et Grand
d’Espagne, fut chassé de la Cour, le jour même où le duc de
Bourbon tombait en disgrâce. Il était devenu aussi impopulaire
que ce prince.
En attendant, il ne lui envoyait pas les subsides qu’il lui avait
promis; car si l’argent est le nerf de la guerre, il est aussi le
nerf de la paix; et bien que l’Empereur d’Autriche fût beaucoup
moins belliqueux que la reine d’Espagne, il était sage de prévoir
et d’encourager, dans certains cercles politiques de Vienne, les
défaillances, possibles, de convictions trop éloignées d’une solution
pacifique.
Or, Richelieu était à bout de ressources; il ne lui restait plus que
ses diamants: il dut les mettre en gage. C’était un peu son habitude;
et ces prêts se terminaient infailliblement par des conflits, soit
que le créancier exigeât, à l’heure du remboursement, des intérêts
usuraires, soit que le débiteur se refusât à tout accommodement
raisonnable. Déjà, en 1721, il insistait auprès du lieutenant de police
Taschereau de Baudry, pour que ce magistrat «parlât fortement» à un
certain Rapally qui détenait les «boucles de diamant» de Richelieu et
se refusait à les rendre à leur légitime propriétaire. Il fallut, pour
obtenir cette restitution, que Baudry fît incarcérer Rapally[156].
[156] BIBLIOTHÈQUE DE L’ARSENAL: _Archives de la Bastille_,
10730 (dossier Dagenois).
Maintenant c’est un autre prêteur sur gages que l’ambassadeur signale
à la vindicte du nouveau lieutenant de police, Hérault; et la lettre
mérite d’être citée, car elle appelle l’attention sur le commerce
interlope, si fréquent au XVIIIe siècle, de ces brocanteurs qui, même
largement désintéressés, imaginaient mille subterfuges pour ne pas se
dessaisir des gages dont ils étaient nantis.
«A Vienne, le 2e novembre 1726.
«J’ai appris, Monsieur, avec bien de la reconnaissance, la bonté que
vous avez bien voulu avoir d’écouter le Sr De Vienne, capitaine
de mon régiment et de parler au Sr Krom, comme il fallait, pour
l’empêcher de me voler mes diamants. Je vous supplie de vouloir bien
me continuer vos mêmes bontés, sans quoi cette affaire ne finira
jamais, le Sr Krom étant assurément un fripon. On m’a mandé qu’il
se flattait d’avoir la protection d’un de vos secrétaires, ce qui
je sais bien qu’avec vous ne sera d’aucune utilité, connaissant vos
lumières et sachant bien que vous faites tout par vous-même. C’est ce
qui fait que je vous en avertis librement, cet avis pouvant même vous
être utile dans l’accablement d’affaires où vous êtes et où il vous
est impossible de prendre garde à tout. Mais à la façon dont vous
avez parlé au Sr Krom, il devrait bien voir que, quand il aurait fait
cette petite intrigue, cela ne lui servirait pas de grand’chose avec
un magistrat aussi intègre et aussi éclairé que vous.
«Je vous supplie d’être persuadé qu’on ne peut être, avec un
attachement plus sincère, Monsieur, votre très humble et très
obéissant serviteur[157].