6 mai 1721.

«M. le duc de Bourbon étant à Chantilly à la chasse avec plusieurs

seigneurs, s’écarta d’eux avec M. le duc de Richelieu, qu’il obligea

de mettre l’épée à la main en lui disant:

--«Richelieu, il y a longtemps que je t’en veux; c’est à cette heure

qu’il faut m’en faire raison.»

«Le duc, étonné, lui dit:

--«Monseigneur, je sais le respect que je vous dois; ainsi je ne suis

pas homme à me battre contre vous.»

«Mais, se voyant pressé du prince, il se mit en défense, de sorte

qu’il le blessa de trois coups; puis, ayant crié au secours du

prince, on le porta dans son lit où il fut pansé de ses blessures; et

le lendemain, il avoua qu’il avait prié le duc de Richelieu de mettre

l’épée à la main[141].»

[141] BUVAT: _Journal de la Régence_, t. II, p. 244.

La version du _Journal_ de Barbier est sensiblement la même. Le duc de

Bourbon manifestait hautement son intention de tuer son adversaire.

Richelieu se laissa piquer la main, estimant que ces quelques

gouttelettes du sang suffiraient à l’animosité du prince. Mais celui-ci

persistant dans ses intentions homicides, Richelieu, pour ne pas

être le mauvais marchand de sa modération, blessa le duc de Bourbon

au ventre. Et le bruit se répandit que le maître de Chantilly, déjà

malade, venait de subir une rechute.

«Tout le monde dit aussi, ajoute le narrateur, que l’esprit de M. le

Duc est un peu dérangé depuis quelques jours. Le changement n’est pas

grand; car il en avait très peu auparavant et du mauvais[142].»

[142] BARBIER: _Journal_ (1857, 8 vol.), t. I, p. 128, mai 1721.

Et c’était cet homme-là qui, trois ans plus tard, après la mort du

Régent, devait gouverner la France, autrement dit la pressurer, la

piller, l’affamer avec la complicité de sa maîtresse, la marquise de

Prie et d’autres flibustiers de même appétit!

Quant à Mlle de Charolais, elle avait déjà pris son parti d’une

situation sans issue, d’autant que les infidélités, toujours

renaissantes, de Richelieu l’autorisaient à lui rendre la pareille.

Et elle ne s’en priva certes pas. C’était, nous le savons, une

femme d’esprit: aussi aimait-elle à répéter qu’elle avait «voyagé

de Richelieu à Melun et de Melun en Bavière» désignant ainsi, par

des noms de ville ou de principauté, ceux des amants qu’elle s’était

successivement donnés[143].

[143] MARAIS: _Journal_, t. II, p. 301.

Pour en finir avec la _Légende dorée_ qui s’est créée autour du _Don

Juan_ du XVIIIe siècle, nous répéterons une fois de plus qu’il ne faut

accepter qu’avec une extrême circonspection certaines anecdotes dont

elle amuse la crédulité de ses admirateurs. Au souffle du raisonnement,

ces jolies historiettes s’évanouissent comme les bulles de savon, aux

reflets irisés, que la moindre brise réduit en impalpable poussière.

Prenons un exemple. Il s’agit des prétendues amours de Richelieu avec

Mlle de Maupin, cette actrice-cavalière de l’Opéra, de si belle force

à l’épée qu’elle mettait en fuite trois spadassins croisant le fer

contre elle. Des nouvellistes contemporains ont raconté, et l’érudit

M. Boysse après eux[144], que Richelieu avait quinze ans à peine quand

il s’éprit de cette amazone. Or, pour en obtenir les faveurs, il lui

manquait la forte somme. Mais, comme il était déjà décoré de l’Ordre

du Saint-Esprit et qu’il en possédait l’insigne tout constellé de

brillants, il s’empressa de le porter chez un prêteur sur gages; d’où

ce couplet qui courut la Cour et la Ville:

[144] BOYSSE: _Les abonnés de l’Opéra_, 1881.

Judas vendit Jésus-Christ

Et s’en pendit de rage.

Richelieu, plus fin que lui,

N’a mis que le Saint-Esprit

En gage, en gage, en gage.

L’anecdote est piquante; malheureusement elle est invraisemblable. La

Maupin (ses biographes sont là pour le dire[145]) entrait en religion

dans le courant de l’année 1705 et mourait en 1707. Or, à ces deux

époques, Richelieu-Fronsac avait neuf et onze ans. Et, si précoce qu’il

fût, il n’est guère admissible qu’à cet âge il eût conquis tout à la

fois l’ordre du Saint-Esprit et le cœur de Mlle de Maupin.

[145] LE TAINTURIER-FRADIN: _La Maupin_, 1904, pp. 283-287.

Et la meilleure preuve qu’il n’avait pas alors le «Cordon bleu», c’est

qu’il n’en fut décoré que le 1er janvier 1728, «avec dispense», note

le Maréchal de Villars. Autrement dit, quoiqu’il ne fût pas encore

officiellement reçu, Richelieu était autorisé à porter les insignes

de l’Ordre du Saint-Esprit: c’était la récompense, justement méritée,

des services qu’il avait rendus à l’État, en qualité d’ambassadeur

extraordinaire de France à la Cour de Vienne[146].

[146] VILLARS: _Mémoires_ (édit. de Vogüé), t. V, p. 114.

Bien mieux; en présence de certaines affirmations contradictoires,

on pourrait lui contester un de ses plus beaux titres de gloire, si

tant est qu’on doive donner ce nom au duel, resté classique, de Mmes

de Nesle et de Polignac, courant, au bois de Boulogne, se disputer,

le pistolet au poing, les faveurs de Richelieu. Toutes deux tirent

à la fois. Mme de Nesle tombe sans connaissance. Et Mme de Polignac

d’insulter sa rivale abattue. Celle-ci, par bonheur, n’était que très

légèrement blessée. Quand elle sortit de son évanouissement, elle était

toute fière d’avoir versé son sang pour Richelieu, «fils aîné de Vénus

et de Mars».

Eh bien! un mémorialiste dépossède ce demi-dieu de son auréole au

profit d’un Soubise.

--«C’est pour le marquis d’Alincourt, dit un autre chroniqueur, que

Mmes de Nesle et de Polignac se mesurèrent en champ clos.»

Mais l’amour n’occupait pas toujours à lui seul le cœur de Richelieu.

L’amitié y trouvait encore place; et nous notons d’autant plus

volontiers le fait, que ce grand seigneur ne passa jamais pour une

âme tendre et sensible. Égoïste et sec, comme tous les orgueilleux,

il ne pensait qu’à lui, qu’à ses plaisirs, qu’à ses satisfactions

d’amour-propre. De cette époque, cependant, date l’attention qu’il

voulut bien accorder à Voltaire, attention dont une longue habitude

fit une sorte d’affection. Mais, en même temps, il avait voué au duc

de Melun une profonde amitié qu’attendait une cruelle épreuve. En

effet, dans le courant de juillet 1724, pendant qu’il séjournait, avec

Voltaire, à Forges, la station balnéaire à la mode, il apprit la mort

tragique de M. de Melun, porté à terre d’un coup d’andouiller par un

cerf furieux. Voltaire écrit que Richelieu s’en montra désespéré et dut

interrompre sa saison d’eaux[147].

[147] VOLTAIRE: _Correspondance_. Lettres, en août 1724, à la

Présidente de Bernières et à Thieriot.

Richelieu semble avoir suivi pendant quelques années la saison

de Forges, bien que ce fût pour lui un «triste lieu». Dans une

publication du baron Jérôme Pichon: _Vie de Charles Henry,

Comte de Hoym, ambassadeur de Saxe-Pologne en France_ (Paris,

1880, 2 vol.) nous trouvons, au t. II, une lettre de Richelieu

à ce diplomate, lettre datée de Paris, 6 août 1723, et rédigée

en termes assez crus, où le duc, qui s’est rencontré, avec

son correspondant, _à la Cardinale_, une des trois sources de

Forges, lui annonce son départ, le lendemain 7 août, pour son

château de Richelieu. Il lui donne en même temps des nouvelles,

politiques et mondaines, de Paris.

Le Maréchal de Richelieu (1696-1788) d'après les mémoires contemporains et des documents inédits · 第 20 / 112 题