CHAPITRE VIII

_Nouvelles aventures de Richelieu.--Mme de Villeroy et Mme

d’Alincourt.--Comment Richelieu se venge du Régent.--Duel avec

le duc de Bourbon.--Une légende dorée.--Mlle de Maupin n’a pu

être la maîtresse de Richelieu.--Le duel de Mmes de Nesle et de

Polignac.--Amitié de Richelieu pour le duc de Melun._

Dans la vie galante de Richelieu, la période de cinq ans, qui suivit sa

majorité, fut assurément la plus féconde en aventures de toutes sortes,

en conquêtes brillantes, en rapts scandaleux, en noires trahisons. Cet

amoureux perpétuel avait des grâces d’état: il menait six intrigues

de front. Si, en vertu de ce dicton, qu’on ne prête qu’aux riches,

des spéculations de librairie ont attribué à Richelieu plus de bonnes

fortunes, chaque jour, que ses capacités physiologiques, si grandes

fussent-elles, ne lui permettaient d’en prétendre, les témoignages

contemporains sont trop nombreux et trop précis pour qu’il soit

possible de mettre en doute les fréquentes prouesses de celui que la

Palatine appelait rageusement la «coqueluche de toutes les femmes».

A Dieu ne plaise que nous nous attardions à énumérer ses victimes;

le terme est exact, car il est bien peu de ces femmes qui n’eurent

pas à souffrir de l’indifférence, de la vanité, de l’indiscrétion,

de la perfidie de ce bourreau des cœurs. Nous n’en nommerons que

quelques-unes dont l’Histoire doit connaître, ne fût-ce que pour mieux

fixer une figure aux aspects parfois si fuyants.

Quoique ait pu en écrire Charles Giraud[135], indigné des insinuations

malveillantes du Président Hénault[136] contre la Maréchale de Villars,

Richelieu respecta fort peu les lauriers de l’illustre soldat qui

l’avait mené au baptême du feu. Mais, si les courtisans parlèrent à

mots couverts de cette erreur de la charmante duchesse, ils firent

grand bruit autour de l’attentat commis contre la marquise d’Alincourt.

Mme de Villeroy, la belle-sœur de cette dame, s’était si fort

amourachée de Richelieu, qu’oubliant toute pudeur, elle avait consenti

à souper, _in naturalibus_, avec lui et avec les amis de son amant.

[135] Charles GIRAUD: _La Maréchale de Villars et son temps_,

1881.

[136] _Mémoires_ du Président HÉNAULT (1855).--Il était des

amis de la Maréchale et «y vivait beaucoup». Voici le passage

incriminé par Giraud: «Sa maison (celle de la duchesse) fut

toujours remplie de la meilleure compagnie. C’était une

attention qu’elle avait toujours eue toute sa vie et qui la

garantit de la dégradation de ses galanteries.»

Richelieu, suivant sa tactique familière, délaissa bientôt Mme de

Villeroy. Mais cette amoureuse passionnée n’eut de cesse que l’infidèle

lui revînt. Il daigna y consentir, à la condition toutefois qu’elle

lui livrerait la marquise d’Alincourt, dont la réputation de sagesse

avait singulièrement stimulé l’audace du libertin. Mme de Villeroy s’y

engagea; et certain jour que, se promenant avec sa belle-sœur dans les

jardins de Versailles, elle vit fondre sur la proie offerte le comte

de Riom et Richelieu, elle saisit les mains de Mme d’Alincourt; mais

celle-ci se débattit si énergiquement, en appelant à l’aide, qu’on

accourut à ses cris[137]. L’anecdote a été rapportée par plusieurs

mémorialistes; mais Rulhière, bien qu’il raconte l’histoire d’un

souper où Mme de Villeroy avait imposé la présence de Richelieu à sa

belle-sœur, Rulhière nie qu’elle ait tenu les mains de Mme d’Alincourt:

il imagine, par contre, un joli roman dans lequel la marquise, restée

subitement seule avec Richelieu, finit par céder à l’irrésistible

séducteur et «sortit pleine de trouble, de jalousie et de remords,

pour aller chanter pouilles à Mme de Villeroy». Depuis, elle ne voulut

revoir de sa vie son vainqueur. Mais l’aventure avait fait du bruit; et

Richelieu ne demandait pas autre chose[138].

[137] _Correspondance_ de MADAME (édit. Jœglé), t. II, p.

359, 6 août 1722.--La Palatine appelle Riom, cet amant de

la duchesse de Berry, «un ondin»--toujours l’imagination

romantique de l’allemande.

[138] _Anecdotes_ de RULHIÈRE, p. 24.

Il avait, en outre, un compte à régler avec le duc d’Orléans. Il ne

pouvait lui pardonner le mariage de Mlle de Valois et résolut de se

venger du prince sur un terrain où il ne doutait pas qu’il n’eût

toujours l’avantage. Il entreprit donc la conquête des maîtresses du

Régent. Celui-ci, bien qu’il se plaignît volontiers de rencontrer

sans cesse Richelieu sur ses pas, était de trop bonne composition en

matière d’amour, pour chercher à se débarrasser, par la violence,

d’un rival qui avait prudemment renoncé à s’occuper des affaires de

l’État. Richelieu, sachant toutefois qu’il agacerait au possible son

ennemi sans en éprouver le ressentiment, usa des mille ressources de

son esprit inventif et astucieux, pour parvenir à ses fins. Un jour,

il faisait donner, dans la maison d’Auteuil du chanteur Thévenard,

une fête villageoise, en l’honneur de la Souris, une fille d’Opéra

chère au duc d’Orléans; et, la nuit même, au milieu du bal, après le

feu d’artifice, il enlevait la sémillante comédienne sur un phaéton

qui filait à toutes brides sur Paris. Une autre fois, c’était Mme

d’Averne[139], la maîtresse en titre du Régent, qui, sous prétexte

de migraine, déclinait une invitation du prince, pour condamner sa

porte et souper avec Richelieu. Actrices, bourgeoises et femmes

de qualité, amies du chef de l’État, ne suffirent bientôt plus au

grand seigneur vindicatif pour satisfaire sa rancune. Il s’attaqua,

de nouveau, à la famille même du Régent, s’il faut ajouter foi aux

chroniques contemporaines. Reçu dans l’intimité de la duchesse de

Berry, aux soupers licencieux du Luxembourg, il aurait eu une passade

avec cette fille du duc d’Orléans, qui n’en était plus, à vrai dire,

à compter ses caprices: «Nous nous aimâmes vingt-quatre heures,

par curiosité», disait-il[140]. Sa liaison avec une autre fille du

Régent, cette névrosée qui fut abbesse de Chelles, n’aurait pas été,

paraît-il, de plus longue durée. Mais en admettant que sa vantardise

et son indiscrétion coutumières fussent d’accord avec la vérité, il

n’aggravait que trop leur jactance par des propos qui étaient autant

d’infâmes calomnies: «Le duc d’Orléans, prétendait-il, fermait les yeux

sur les faiblesses de ses filles, content de les partager.»

[139] _Anecdotes_ de RULHIÈRE, p. 26.--MARAIS (_Journal_, t.

II, p. 368) écrit à cette même date (1722) que Mme D’Averne

ne craint pas de se montrer tous les jours à l’Opéra avec

Richelieu.

[140] La duchesse de Berry «aima Richelieu pour son plaisir»,

disent les _Mémoires_ de MAUREPAS (t. II, p. 154).

Le duc de Bourbon était moins accommodant: il avait toujours

l’appréhension de voir Richelieu entrer dans sa maison et n’épargnait

pas au gentilhomme, plus ambitieux encore qu’amoureux, des algarades

significatives. Le _Journal_ de Buvat en cite une dans ces termes:

Le Maréchal de Richelieu (1696-1788) d'après les mémoires contemporains et des documents inédits · 第 19 / 112 题