_Nouvelles aventures de Richelieu.--Mme de Villeroy et Mme
d’Alincourt.--Comment Richelieu se venge du Régent.--Duel avec
le duc de Bourbon.--Une légende dorée.--Mlle de Maupin n’a pu
être la maîtresse de Richelieu.--Le duel de Mmes de Nesle et de
Polignac.--Amitié de Richelieu pour le duc de Melun._
Dans la vie galante de Richelieu, la période de cinq ans, qui suivit sa
majorité, fut assurément la plus féconde en aventures de toutes sortes,
en conquêtes brillantes, en rapts scandaleux, en noires trahisons. Cet
amoureux perpétuel avait des grâces d’état: il menait six intrigues
de front. Si, en vertu de ce dicton, qu’on ne prête qu’aux riches,
des spéculations de librairie ont attribué à Richelieu plus de bonnes
fortunes, chaque jour, que ses capacités physiologiques, si grandes
fussent-elles, ne lui permettaient d’en prétendre, les témoignages
contemporains sont trop nombreux et trop précis pour qu’il soit
possible de mettre en doute les fréquentes prouesses de celui que la
Palatine appelait rageusement la «coqueluche de toutes les femmes».
A Dieu ne plaise que nous nous attardions à énumérer ses victimes;
le terme est exact, car il est bien peu de ces femmes qui n’eurent
pas à souffrir de l’indifférence, de la vanité, de l’indiscrétion,
de la perfidie de ce bourreau des cœurs. Nous n’en nommerons que
quelques-unes dont l’Histoire doit connaître, ne fût-ce que pour mieux
fixer une figure aux aspects parfois si fuyants.
Quoique ait pu en écrire Charles Giraud[135], indigné des insinuations
malveillantes du Président Hénault[136] contre la Maréchale de Villars,
Richelieu respecta fort peu les lauriers de l’illustre soldat qui
l’avait mené au baptême du feu. Mais, si les courtisans parlèrent à
mots couverts de cette erreur de la charmante duchesse, ils firent
grand bruit autour de l’attentat commis contre la marquise d’Alincourt.
Mme de Villeroy, la belle-sœur de cette dame, s’était si fort
amourachée de Richelieu, qu’oubliant toute pudeur, elle avait consenti
à souper, _in naturalibus_, avec lui et avec les amis de son amant.
[135] Charles GIRAUD: _La Maréchale de Villars et son temps_,
1881.
[136] _Mémoires_ du Président HÉNAULT (1855).--Il était des
amis de la Maréchale et «y vivait beaucoup». Voici le passage
incriminé par Giraud: «Sa maison (celle de la duchesse) fut
toujours remplie de la meilleure compagnie. C’était une
attention qu’elle avait toujours eue toute sa vie et qui la
garantit de la dégradation de ses galanteries.»
Richelieu, suivant sa tactique familière, délaissa bientôt Mme de
Villeroy. Mais cette amoureuse passionnée n’eut de cesse que l’infidèle
lui revînt. Il daigna y consentir, à la condition toutefois qu’elle
lui livrerait la marquise d’Alincourt, dont la réputation de sagesse
avait singulièrement stimulé l’audace du libertin. Mme de Villeroy s’y
engagea; et certain jour que, se promenant avec sa belle-sœur dans les
jardins de Versailles, elle vit fondre sur la proie offerte le comte
de Riom et Richelieu, elle saisit les mains de Mme d’Alincourt; mais
celle-ci se débattit si énergiquement, en appelant à l’aide, qu’on
accourut à ses cris[137]. L’anecdote a été rapportée par plusieurs
mémorialistes; mais Rulhière, bien qu’il raconte l’histoire d’un
souper où Mme de Villeroy avait imposé la présence de Richelieu à sa
belle-sœur, Rulhière nie qu’elle ait tenu les mains de Mme d’Alincourt:
il imagine, par contre, un joli roman dans lequel la marquise, restée
subitement seule avec Richelieu, finit par céder à l’irrésistible
séducteur et «sortit pleine de trouble, de jalousie et de remords,
pour aller chanter pouilles à Mme de Villeroy». Depuis, elle ne voulut
revoir de sa vie son vainqueur. Mais l’aventure avait fait du bruit; et
Richelieu ne demandait pas autre chose[138].
[137] _Correspondance_ de MADAME (édit. Jœglé), t. II, p.
359, 6 août 1722.--La Palatine appelle Riom, cet amant de
la duchesse de Berry, «un ondin»--toujours l’imagination
romantique de l’allemande.
[138] _Anecdotes_ de RULHIÈRE, p. 24.
Il avait, en outre, un compte à régler avec le duc d’Orléans. Il ne
pouvait lui pardonner le mariage de Mlle de Valois et résolut de se
venger du prince sur un terrain où il ne doutait pas qu’il n’eût
toujours l’avantage. Il entreprit donc la conquête des maîtresses du
Régent. Celui-ci, bien qu’il se plaignît volontiers de rencontrer
sans cesse Richelieu sur ses pas, était de trop bonne composition en
matière d’amour, pour chercher à se débarrasser, par la violence,
d’un rival qui avait prudemment renoncé à s’occuper des affaires de
l’État. Richelieu, sachant toutefois qu’il agacerait au possible son
ennemi sans en éprouver le ressentiment, usa des mille ressources de
son esprit inventif et astucieux, pour parvenir à ses fins. Un jour,
il faisait donner, dans la maison d’Auteuil du chanteur Thévenard,
une fête villageoise, en l’honneur de la Souris, une fille d’Opéra
chère au duc d’Orléans; et, la nuit même, au milieu du bal, après le
feu d’artifice, il enlevait la sémillante comédienne sur un phaéton
qui filait à toutes brides sur Paris. Une autre fois, c’était Mme
d’Averne[139], la maîtresse en titre du Régent, qui, sous prétexte
de migraine, déclinait une invitation du prince, pour condamner sa
porte et souper avec Richelieu. Actrices, bourgeoises et femmes
de qualité, amies du chef de l’État, ne suffirent bientôt plus au
grand seigneur vindicatif pour satisfaire sa rancune. Il s’attaqua,
de nouveau, à la famille même du Régent, s’il faut ajouter foi aux
chroniques contemporaines. Reçu dans l’intimité de la duchesse de
Berry, aux soupers licencieux du Luxembourg, il aurait eu une passade
avec cette fille du duc d’Orléans, qui n’en était plus, à vrai dire,
à compter ses caprices: «Nous nous aimâmes vingt-quatre heures,
par curiosité», disait-il[140]. Sa liaison avec une autre fille du
Régent, cette névrosée qui fut abbesse de Chelles, n’aurait pas été,
paraît-il, de plus longue durée. Mais en admettant que sa vantardise
et son indiscrétion coutumières fussent d’accord avec la vérité, il
n’aggravait que trop leur jactance par des propos qui étaient autant
d’infâmes calomnies: «Le duc d’Orléans, prétendait-il, fermait les yeux
sur les faiblesses de ses filles, content de les partager.»
[139] _Anecdotes_ de RULHIÈRE, p. 26.--MARAIS (_Journal_, t.
II, p. 368) écrit à cette même date (1722) que Mme D’Averne
ne craint pas de se montrer tous les jours à l’Opéra avec
Richelieu.
[140] La duchesse de Berry «aima Richelieu pour son plaisir»,
disent les _Mémoires_ de MAUREPAS (t. II, p. 154).
Le duc de Bourbon était moins accommodant: il avait toujours
l’appréhension de voir Richelieu entrer dans sa maison et n’épargnait
pas au gentilhomme, plus ambitieux encore qu’amoureux, des algarades
significatives. Le _Journal_ de Buvat en cite une dans ces termes: