CHAPITRE VII

_Exil de Richelieu dans son château du Poitou.--Son séjour passager

à Conflans et à Saint-Germain: diversions parisiennes.--Sa

retraite à Richelieu lui permettra de rétablir ses affaires.--Il

y donne l’hospitalité à Voltaire.--Il obtient la grâce de revenir

à Paris, puis à la Cour.--Faux bruit de son mariage avec Mlle

de Charolais.--Son prétendu voyage, en colporteur, à la Cour de

Modène.--Galerie monastique de Richelieu.--Il succède, comme

académicien, au marquis de Dangeau; son discours; incidents de sa

réception._

Richelieu venait de recevoir une rude leçon; mais on a vu qu’elle

n’avait guère servi à le rendre plus circonspect. Cependant, il ne

sortait pas tout à fait indemne de l’aventure.

Un ordre du roi, contre-signé par le Régent, l’exilait, à bref délai,

dans son domaine de Richelieu. C’était une application du système de

«la relégation» à l’intérieur (on lui donnait d’ailleurs ce nom),

système commun à la plupart des détenus, quand ils étaient mis en

liberté.

Avant de partir pour «le lieu de son exil» (encore un terme du temps),

le duc avait suivi son oncle par alliance, le cardinal de Noailles, à

Conflans, dans la somptueuse demeure des archevêques de Paris. C’était

l’indication qu’avait donnée le Régent à Mlle de Charolais, qui lui

avait fait demander «en secret» l’autorisation de se rencontrer avec

son amant, avant qu’il ne quittât définitivement Paris. Elle avait

su depuis qu’il était à Saint-Germain: elle s’était empressée d’y

courir[114].

[114] _Correspondance_ de MADAME (édition Brunet), t. II, p.

151, 2 septembre 1719.

En effet, Conflans était trop voisin de la grande ville, pour que

Richelieu ne fût pas tenté, dès que le vénérable prélat était endormi,

de lui fausser compagnie et d’aller rejoindre ses belles amies, qui

l’attendaient impatiemment sous les lambris parfumés de leurs boudoirs

parisiens. Aussi le Régent avait-il transféré le lieu d’internement

provisoire de ce pécheur endurci, de Conflans à Saint-Germain[115],

d’où Richelieu ne pouvait s’évader la nuit, surveillé qu’il était... ou

qu’il devait l’être, par l’agent Dulibois. Mais l’interné grisait son

gardien et prenait aussitôt la clef des champs.

[115] Dangeau atténue la rigueur de la mesure par cette note

qui annoncerait plutôt une diminution de la peine: «Il n’ira

pas à Richelieu, mais à Saint-Germain, où il a une maison»

(_Journal_, 11 septembre).

Il était temps néanmoins qu’il mît un terme à ses escapades nocturnes;

l’ordre était formel et le Régent avait de trop bonnes raisons pour en

laisser différer plus longtemps l’exécution. Richelieu parut donc se

résigner et fit ouvertement ses préparatifs de départ[116].

[116] L’avant-veille de sa mise en liberté, Richelieu, avisé de

son ordre de relégation, avait déjà commencé ses préparatifs

pour son voyage en Touraine: «Il y avait envoyé des gens pour

le meubler» (son château) (_Journal_ de DANGEAU, t. XVIII, 28

août); mais ses frasques à Saint-Germain durent faire changer

d’avis le Régent, car Buvat, qui avait noté (_Journal_, p.

426) la commutation de peine, annonce en octobre (p. 430) que

Richelieu ira définitivement en Poitou; (sous l’ancien régime

la ville de Richelieu dépendait de la province de Poitou: elle

appartient aujourd’hui au département d’Indre-et-Loire, elle

est donc en Touraine.)

Aussi bien cette retraite s’imposait. Il était urgent que le duc,

entraîné dans des dépenses excessives par ses goûts fastueux et par

les folies de sa vie de plaisir, apportât un peu d’ordre à la gestion

de ses affaires, dans l’atmosphère, moins agitée, d’une résidence

provinciale.

Assurément, il avait eu un geste plein de noblesse, quand il avait

signé la reconnaissance des dettes paternelles. Mais, lui-même, par

ostentation ou par intérêt, était un magnifique, qui dépensait trop

souvent sans calculer. La levée des scellés, apposés, lors de sa

récente arrestation, par le lieutenant de police Machault d’Arnouville,

avait permis de constater ces prodigalités intempestives. Richelieu,

en vue de la campagne qu’il méditait pour le roi d’Espagne, avait

commandé l’achat de «quatre-vingts chevaux de main» avec housses et

couvertures de luxe, cent mulets et nombre de chariots. Ses revenus

personnels, évalués à trois cent mille livres de rente, ne pouvaient

suffire à de si lourdes dépenses: d’abord, il en avait abandonné deux

cent soixante mille aux créanciers de la succession; puis sa fâcheuse

équipée l’avait obligé à céder momentanément son régiment à Du Rys, qui

en était le lieutenant. Aussi, pour s’assurer des ressources avait-il

dû se défaire de sa terre de Ruel[117]. Il l’avait cédée, moyennant

42.000 écus, à la maison royale de Saint-Cyr, en se réservant la coupe

et l’exploitation des arbres à haute futaie, estimés 150.000 livres.

Enfin, d’après Dangeau, «la grande duchesse» (de Toscane), avait

«acheté à vie» au duc de Richelieu, son hôtel de la Place Royale[118]:

elle lui en avait donné 80.000 livres et lui avait laissé, en outre,

la jouissance, pendant deux ans, de la maison qu’elle avait louée

également Place Royale.

[117] BUVAT: _Journal de la Régence_, t. I, p. 430.--_Arch.

Nation._, Y{48} fº 133 et suiv. _Contrat de vente des

fiefs et bâtiments du Val de Ruel_, par Sandré, avocat au

Parlement, comme «tuteur» et «à la charge de l’avis des

Seigneurs parents dudit duc de Richelieu», avec «promesse de

ratification de celui-ci dès qu’il sera majeur». Cette vente

était au profit des créanciers du Cardinal, probablement

parce que son arrière-petit-neveu ne pouvait plus en payer

les rentes. La vente était faite devant lui «demeurant

d’ordinaire à la Place Royale», mais «alors dans son hôtel

de Saint-Germain-en-Laye».--Ce domaine du Val Ruel était

considérable; mais il ne faut pas le confondre avec la

«Seigneurie» de Ruel, son château, demeure favorite du

Cardinal, et ses fameux jardins, le tout appartenant à la

branche Du Plessis Vignerot d’Aiguillon qui en était encore

possesseur sous le Directoire.

[118] Ce dut être une vente simulée ou à réméré; car nous

retrouvons, treize ans après, Richelieu propriétaire de l’hôtel

de la Place Royale.

Le séjour de Richelieu était donc devenu pour le gentilhomme endetté

une nécessité budgétaire--nécessité au surplus fort agréable; car le

château était une pure merveille; et le Cardinal, qui l’avait relevé de

ses ruines, dans une ville créée par lui, comme pour être le satellite

de cet astre grandiose, l’avait doté d’un domaine considérable.

Voltaire, qui voyageait alors de château en château, venait précisément

de s’arrêter à Richelieu, trop heureux d’y commencer auprès du

propriétaire ce service d’adulation qu’il devait continuer jusqu’à la

fin de ses jours. Il ne tarissait pas en éloges sur l’œuvre du ministre

de Louis XIII: «Je suis actuellement, écrit-il à Thieriot, dans le

plus beau château de France. Il n’y a point de prince en Europe qui

ait de si belles statues antiques et en si grand nombre. Tout se

ressent ici de la grandeur du cardinal de Richelieu. La ville est bâtie

comme la Place Royale. Le château est immense; mais ce qui m’en plaît

davantage, c’est M. le duc de Richelieu que j’aime avec une tendresse

infinie[119].»

[119] VOLTAIRE: _Correspondance générale._ Lettre du 25.....

1720.

Que les destins sont changeants! Ce château que La Fontaine, lui

aussi, avait tant célébré dans ses lettres à sa femme, n’existe plus

aujourd’hui qu’à l’état de souvenir; et la ville, que le bonhomme avait

condamnée à une fin prochaine, est encore debout, tout en ayant à peu

près conservé le caractère architectural que lui avait imposé son

fondateur[120].

[120] Cependant les Jumilhac, qui ont pu, en raison de

leur parenté, être substitués aux noms, titres et biens de

Richelieu, se sont donné pour mission de réédifier le château

avec ses dépendances: cette noble tâche se poursuit à l’heure

présente (1914). Dans un livre de belle allure (_En flânant_,

1913), M. André Hallays a publié une intéressante monographie

sur la ville et le château de Richelieu.

Mais il ne semble pas que Richelieu ait été fort pressé d’aller se

confiner dans «le plus beau château de France». Souple, gracieux,

insinuant, il fit jouer toutes ses influences pour obtenir de nouveaux

délais. Le Régent, chez qui la rancune n’était pas tenace, se laissait

facilement attendrir. Au commencement de décembre, le solliciteur

eut la permission de venir à Paris, mais avec l’interdiction de se

présenter devant le duc d’Orléans et le roi[121]. Cette double faveur

lui était rendue quelques jours après; il avait ainsi recouvré sa

pleine et entière liberté[122].

[121] _Journal_ de DANGEAU, p. 178 (9 décembre).

[122] _Ibid._, p. 184 (15 décembre).

Il put donc assister, comme le raconte Rulhière, au mariage de Mlle de

Valois; et il dut également profiter de son retour définitif à Paris,

pour remédier au délabrement de sa fortune, mais autrement qu’il ne

l’eût fait en son château du Poitou. Le «système» de Law bouleversait

alors l’économie financière de la France, et l’agiotage qu’il

favorisait déséquilibrait les cerveaux les mieux organisés. Richelieu

qui, nous le savons, était un joueur effréné, vit dans ces alternances

de hausse et de baisse une occasion inespérée de se remettre à flot. Il

spécula sans relâche et réussit, à l’exemple d’ailleurs d’autres grands

seigneurs et même de princes de la maison de Bourbon[123]. L’un d’eux,

qui suivait de près ces opérations, rencontre, un jour, Richelieu au

foyer de la Comédie et l’interpelle:

[123] CAPEFIGUE: _Le Maréchal de Richelieu_ (1857, p. 47): «les

pamphlets du temps le placent dans l’armée des agioteurs.»

--«Gagnez-vous beaucoup à tous ces papiers?

RICHELIEU: «Pas encore; mais il y a apparence que nous y gagnerons par

la suite.

LE PRINCE: «Voilà bien le discours d’un homme qui a été trois fois à la

Bastille.

RICHELIEU: «Et vous, Monseigneur, qui n’y avez pas été encore, qu’en

pensez-vous[124]?»

[124] _Journal_, _Mémoires_, etc., de MARAIS (1863), t. I, p.

269.

Ce dialogue prouve, de reste, l’extrême prudence d’un «homme» qui

tenait à ne pas divulguer ses bénéfices de joueur et surtout à ne pas

retourner une quatrième fois à la Bastille. Mais, ce qui paraîtra

incroyable, c’est que ce même «homme» si fat, si indiscret, si...

indélicat--pour atténuer un terme d’argot moderne--avec les femmes,

évitait maintenant de trop afficher ses bonnes fortunes.

Ce sont les nouvellistes, toujours à l’affût des échos mondains ou des

petits scandales du jour, qui colportent, quand ils ne les inventent

pas, les anecdotes galantes de Richelieu.

«On prétend, dit le _Journal_ de Marais, en juillet, que Mlle de

Charolais a épousé le duc dans la chapelle de Vincennes, après avoir

adressé les sommations d’usage à Mme la Princesse, sa grand-mère.»

Quelques jours après, le mariage est confirmé. Et, dans un salon, un

fils de Saint-Simon ne va-t-il pas s’écrier étourdiment: «La voilà

bien malheureuse d’avoir épousé un duc et un pair! Mlle de Valois ne

vient-elle pas d’épouser un gentilhomme de campagne?»

Le manuscrit[125], que nous avons déjà cité, de la Bibliothèque de la

Ville de Paris, affirme, lui aussi, la consécration du mariage, en

l’enjolivant de détails non moins suspects--pour ne pas dire absolument

faux--que les faits qui l’ont précédée. Le duc de Bourbon, persistant

dans ses intentions premières, aurait menacé Richelieu de volées de

bois vert et de coups d’épée, s’il continuait à fréquenter sa sœur.

Le destinataire n’en avait pris nul souci. Il avait même recueilli

Mlle de Charolais, grosse de trois mois et l’aurait épousée dans un

village à une demi-lieue de Paris, sans autre témoin qu’une vieille

femme de chambre. Le duc de Bourbon eut beau jeter feu et flammes: sa

colère était impuissante, Mlle de Charolais ayant dépassé vingt-cinq

ans, l’âge de la majorité légale. Il se vit donc forcé de reconnaître

Richelieu pour beau-frère. Il y consentit, mais à la condition que sa

sœur continuerait à porter son nom de fille et que son mariage ne

serait déclaré qu’après sa mort[126].

[125] _Bibliothèque de la Ville de Paris._ Manuscrit 6691.

[126] MARAIS (_Journal_, 1863, t. I, p. 326) prête ce mot au

duc de Bourbon morigénant sa sœur: «Encore, si vous épousiez

un gentilhomme!»--Et Marais part de là pour établir en deux

longues pages que, si des princesses de la maison de Bourbon

(et il les cite) épousèrent des gens de qualité, «la noblesse

des Vignerot est équivoque».

Est-il plus absurde roman? Quel prêtre aurait osé bénir, quatorze ans

plus tard, l’union d’un bigame avec Mlle de Guise, Mlle de Charolais

étant toujours vivante?

Au reste, si celle-ci eût été réellement la femme légitime de

Richelieu, lui eût-elle écrit, à cette même date (juillet-août 1720),

la lettre suivante, dont M. de Lescure garantit l’authenticité? Elle

répugne à l’idée que Richelieu va se marier (sans doute quelque projet

en l’air) et elle ajoute:

... «Je vous prie de me mander si vos cheveux sont assez longs pour

faire un bracelet, et de les faire croître s’ils ne le sont pas. Je

me jette dans la galanterie. Je vais faire faire des chiffres de

diamant pour orner ce bracelet. Je voudrais que ce fût le vôtre et

le mien; mais des _R_ et des _C_ seraient trop clairs. On me les

ferait brûler au bras par la main du bourreau; et je ne me sens pas

encore le goût du martyre, ni la fermeté de saint Laurent. Ainsi,

cherchez-moi dans vos noms de baptême quelque lettre qui soit à

couvert de l’insulte.»

Cet échange de jolis cadeaux qui rappelle le temps et les coutumes

de la chevalerie, est plus admissible que l’extraordinaire voyage

de Richelieu en Italie, sur le désir de Mlle de Valois, devenue

duchesse de Modène. Faur raconte, avec quel luxe de détails, cette

randonnée ultramontaine, où l’on voit l’amoureux seigneur, travesti

en porte-balle, pénétrer dans le palais ducal pour tomber aux pieds

de sa belle maîtresse et lui offrir tout à la fois ses livres et son

cœur[127].

[127] Les _Mémoires secrets_ de DUCLOS, publiés pour la

première fois, en 1791, disent (tome II, p. 383) que Richelieu,

lors de son voyage en Italie, n’osa pas approcher de Modène.

Certes, ces déguisements, auxquels excellait Richelieu, sont bien dans

la note du temps; mais d’autres «galanteries»--pour nous servir de

l’expression louis-quatorzième de Mlle de Charolais--amusaient alors le

raffiné libertin qu’était Richelieu. Et ces «galanteries» ne sont pas

les rêves d’un cerveau romanesque: elles appartiennent à l’histoire de

l’art et des mœurs au XVIIIe siècle.

La Palatine, quand elle rend compte, le 31 mars 1719, de l’arrestation

du «gnome», dit qu’il a fait peindre toutes ses maîtresses revêtues des

costumes des divers ordres religieux, Mlle de Charolais en récollette

et «parfaitement ressemblante», les Maréchales de Villars et d’Estrées

en habit de capucines.

De son côté, M. Sensier, dans ses notes et commentaires sur le journal

de Rosalba Carriera, l’illustre peintre du commencement du XVIIIe

siècle[128], ajoute que Mme de Parabère en carmélite, Mme de Villeroy

en récollette et Mlle de Charolais en capucine, figuraient dans cette

galerie monastique, qu’avait imaginée Richelieu pour commémorer, par un

voluptueux sacrilège, les charmes voilés de ses nobles maîtresses.

[128] _Journal de Rosalba Carriera_, 1865, pp. 348-349.

Or, à cette époque, s’il faut en croire la chronique scandaleuse,

des grands seigneurs organisèrent des fêtes orgiaques, où, déguisés

en moines de différents ordres, ils menaient le bal avec des filles

d’opéra, travesties en nonnes de toutes communautés. L’archevêque de

Paris, averti d’un tel scandale, porta plainte au lieutenant de police,

qui menaça ces religieuses de contrebande de les jeter à l’Hôpital,

tondues et en «robe de pénitence» pour tout de bon, le jour où elles

recommenceraient leur mascarade. Et l’on peut se demander si celle-ci

ne donna pas l’idée de sa galerie monastique à Richelieu, ou ne fut, au

contraire, qu’une mise en scène, très élargie, de l’idée libertine du

jeune duc.

En tout cas, qu’est devenue cette collection qui serait aujourd’hui

d’un prix inestimable? Vainement nous en avons cherché la trace dans le

catalogue de la vente Richelieu qui fut publié trois mois après la mort

du Maréchal. La description des tableaux, dessins, estampes, etc...

est, dans certaines parties, donnée en termes si vagues, qu’il serait

bien difficile d’en déduire telle ou telle identification.

Peut-être cette collection avait-elle été saisie, détruite ou

dispersée, lorsque Richelieu avait été conduit pour la troisième fois

à la Bastille. Ce qui paraît hors de doute, c’est que le seul portrait

qu’on en connaisse est celui de Mlle de Charolais en récollette,

actuellement au Musée de Versailles. La princesse est représentée

portant une besace, et dans une attitude mélancolique, près d’un

monument offrant une lointaine ressemblance avec la Bastille. Voltaire

avait accompagné ce portrait du quatrain célèbre:

Frère Ange de Charolois

Dis nous par quelle aventure

Le cordon de Saint-François

Sert à Vénus de ceinture.

Cette œuvre n’est certainement pas de la Rosalba; car si l’artiste vint

en France dans le courant de l’année 1719--date probable du portrait

dont l’auteur anonyme est resté inconnu--elle ne travailla qu’en

1720-1721 pour Mlle de Charolais. Son journal, d’ailleurs, en fait foi.

Capefigue, dans sa Biographie-Panégyrique de Richelieu, prétend que le

tableau de Versailles est de Rigaud, ce qui n’est guère admissible.

Ces questions de date, dont se préoccupaient fort peu nos pères, ne

laissent pas cependant que de devenir irritantes pour l’historien

soucieux de fixer exactement le jour ou l’année des événements qui

constituent la trame de son sujet. Ainsi le portrait de «Récollette»

ou «Cordelière», signalé par Madame dans sa lettre du 31 mars 1719 (la

Palatine, elle au moins, ne les oublie pas les dates), peut très bien

avoir été exécuté en 1718, et même en 1717, époque à laquelle commença

la liaison de Richelieu avec Mlle de Charolais.

On n’est pas mieux renseigné sur le séjour dans le château du Poitou,

signalé par la lettre de Voltaire à Thieriot. La date qu’en donne le

poète (le samedi 25..... 1720) est tellement imprécise qu’elle laisse

le champ ouvert à toutes les hypothèses. Risquons la nôtre. Il est

vraisemblable qu’en raison d’habitudes seigneuriales ayant aujourd’hui

encore force de loi, le duc reprit la vie de château dans les

premiers jours de l’automne de 1720[129]. Or, le marquis de Dangeau,

l’historiographe, doyen de l’Académie française, mourut le 9 septembre

de cette même année[130]. Nul autre qu’un courtisan qualifié ne pouvait

le remplacer dignement et lequel était mieux désigné pour un tel office

que ce grand seigneur, arrière-petit-neveu du fondateur de l’Académie,

si poli, si aimable, si séduisant, type accompli de l’honnête homme?

Richelieu dut vraisemblablement être pressenti à cet égard par

quelques-uns de ses futurs collègues; et il n’est pas improbable que

son hôte, Voltaire, alors fort occupé à terminer son ennuyeux poème de

la Henriade, ait été consulté par le châtelain sur l’opportunité de

son entrée à l’Académie et du langage qu’il y pourrait tenir. Toujours

est-il que Richelieu s’y présenta et qu’il y fut élu à l’unanimité, le

14 novembre, avec l’abbé de Roquette de burlesque mémoire[131].

[129] Marais dit, dans son _Journal_, que Richelieu alla

rejoindre, au mois d’août, son régiment dans la ville d’Oloron

en Béarn.

[130] _Mercure de France_, de septembre 1720.

[131] _Ibid._, de novembre 1720.

Le récipiendaire avait confié la composition du discours traditionnel

à trois de ses confrères, Fontenelle, Destouches et Campistron, qui,

de ce fait, devinrent ses «teinturiers», ainsi qu’on appelait et qu’on

appelle encore les fabricants de littérature à l’usage des gens trop

occupés ou trop empêchés pour rédiger eux-mêmes leurs futurs ouvrages.

Fontenelle, Destouches et Campistron écrivirent donc, chacun,

séparément, une harangue académique, où Richelieu n’eut que la peine

de cueillir les passages qu’il jugeait les plus topiques et de les

assembler en mosaïque pour sa réception solennelle du 12 décembre[132].

[132] _Journal_ de MARAIS, t. II, p. 17.

Le «compliment» dont l’abbé Gédoyn, directeur de l’Académie, salua le

récipiendaire, amusa fort l’assistance. Il le félicita de n’avoir pas

oublié son rang pour réaliser «des gains sordides». Et quand un autre

Immortel, le duc de la Force, qui venait, par spéculation, d’accaparer

les épices et la chandelle, s’empressa de son mieux auprès du nouvel

élu, celui-ci lui répondit que tout l’honneur de la séance devait

revenir à M. Gédoyn «qui avait merveilleusement caractérisé tout le

monde». La Force en fit une laide grimace[133].

[133] _Journal_ de BARBIER (1857, 8 vol.), t. I., p. 90.

S’il en fut ainsi, le bon abbé perdit là une excellente occasion de se

taire: ignorait-il donc les coups de bourse qui avaient tiré d’affaire

le duc de Richelieu?

Le discours du nouvel académicien fut trouvé très beau: «quoique fort

court, il plut par la dignité, la liberté, la grâce avec laquelle

il fut récité[134].» Richelieu y faisait l’éloge de Villars et le

panégyrique de Louis XIV. Il fut chaleureusement applaudi, surtout

par les dames qui assistaient en nombre à cette solennité. Et les

chroniqueurs ajoutent qu’il reçut, le même jour, «trois billets de

rendez-vous» de Mlle de Charolais et des duchesses de Duras et de

Villeroy.

[134] _Mercure de France_, de décembre 1720.--On s’est beaucoup

amusé de l’orthographe de Richelieu; et Ludovic Lalanne qui

eut entre les mains le manuscrit autographe de son discours

académique, y relève (_Curiosités littéraires_, 1857, p. 280),

des fautes telles que _reigne_ pour règne; _seint_ pour sein;

_flambau_ pour flambeau; _dérangassent_ pour dérangeassent;

_court_ pour cour; _rendus_ pour rendu; _accez_ pour accès;

_pront_ pour prompt; _pris_ pour prix; _crétien_ pour chrétien;

_antier_ pour entier. Et il ajoute «Au moins il avait composé

lui-même ce discours.» Nous savons maintenant ce qu’il en faut

croire; quant à l’orthographe, dont les règles échappaient

quelquefois à Voltaire lui-même, il est certain que Richelieu

ne l’observait guère, mais nous avons vu de ses autographes

beaucoup moins incorrects que son discours académique.

Son entrée à l’Académie, bien qu’il n’eût pas encore atteint la

majorité légale, lui conférait en quelque sorte la robe virile: hélas!

il s’en fallait de tout qu’il fût assagi.

Le Maréchal de Richelieu (1696-1788) d'après les mémoires contemporains et des documents inédits · 第 18 / 112 题