_La Conspiration de Cellamare.--Malgré ses dénégations,
Richelieu avait pactisé avec l’Espagne.--Son arrestation tardive
et mouvementée.--Il est enfermé pour la troisième fois à la
Bastille.--Rigueur, dans le début, de son incarcération.--Animosité
de la Palatine contre «le gnome».--Intervention des deux princesses
en faveur de Richelieu qui obtient de notables adoucissements.--Le
duo d’Iphigénie.--Véhémente indignation de la Palatine contre sa
petite-fille.--A quel prix celle-ci obtient la grâce et la liberté de
Richelieu.--La duchesse de Modène._
La haine de la duchesse du Maine contre le Régent qui avait fait
casser, au détriment de son mari, le testament de Louis XIV; la rancune
de grands seigneurs éloignés du pouvoir; le calcul d’ambitieux,
s’efforçant d’y parvenir, avaient singulièrement servi les desseins,
dont le cardinal Alberoni, premier ministre du roi d’Espagne, avait
confié l’exécution au prince de Cellamare, ambassadeur de Philippe V en
France.
Ce diplomate, s’aidant de ces diverses complicités, devait faire
arrêter le duc d’Orléans, au milieu d’une fête, l’envoyer dans une
forteresse, et lui substituer, comme Régent, le roi d’Espagne,
grand-oncle du jeune Louis XV.
Plusieurs causes contribuèrent à l’avortement de ce complot: les
révélations du copiste Buvat, chargé par Cellamare de transcrire des
documents dont la teneur lui avait paru suspecte; la curiosité d’une
proxénète qui avait surpris certaines confidences échangées dans les
salons de sa maison close et les avait communiquées à l’abbé Dubois,
ministre du Régent; l’échec d’un coup de main dirigé contre le duc
d’Orléans; enfin l’arrestation du courrier porteur des dépêches de
l’ambassadeur d’Espagne et la saisie de lettres d’Alberoni qui ne
laissaient aucun doute sur les projets du Cardinal, ni sur l’identité
des conspirateurs.
Ce fut en décembre 1718 que la conjuration fut découverte, et tout
aussitôt le prince de Cellamare, le duc et la duchesse du Maine, et
avec eux nombre de complices[74] de divers états, étaient arrêtés et
incarcérés.
[74] On avait dressé une liste de 150 suspects (Général
PIÉPAPE: _La Duchesse du Maine_, 1910, p. 237).
Le duc de Richelieu ne fut pas inquiété, pour le moment du moins.
Il avait participé, cependant, au complot; et nous ne serions pas
autrement surpris que sa culpabilité fût déjà connue. La Fillon, cette
entremetteuse, qui avait si bien renseigné Dubois, comptait, dans
sa clientèle, plusieurs roués de la Cour, et parmi eux, le duc de
Richelieu[75], à qui sa vantardise et sa réputation de brillant conteur
faisaient oublier maintes fois les notions de la plus élémentaire
prudence.
[75] Soulavie, dans ses _Mémoires de Richelieu_, dit que son
héros avait conservé des anecdotes singulières de la maison
en question, «Anecdotes que les auteurs de sa _Vie privée_ ne
copieront point aussi impunément que celles des quatre premiers
volumes de la 1re édition de ces _Mémoires_».--Ces anecdotes
«singulières» ne paraissent pas avoir été jamais publiées.
Le malin singe qu’était Dubois (et qui sait si, avant Buvat et avant la
Fillon, il ne tenait pas en main tous les fils de l’intrigue?) voulut
attendre sans doute que Richelieu, s’endormant dans une trompeuse
sécurité, lui livrât, en se livrant lui-même par d’imprudentes paroles,
des secrets jusqu’alors ignorés.
Mais, pour être aussi étroitement surveillé, le jeune duc n’en avait
pas moins des intelligences dans le camp ennemi. Il commençait déjà à
mettre en pratique le système d’influences qui devait lui assurer par
la suite de si précieux avantages. Il faisait de la femme, qu’elle
fût sa maîtresse ou son amie, une alliée et une associée. Or, il s’en
trouvait une qui, vivant dans les meilleurs termes avec le Régent,
tenait Richelieu au courant des faits et gestes du prince. Ce fut ainsi
que l’ancien aide de camp de Villars put apprendre au Maréchal, dans
les derniers jours de 1718, qu’on devait l’arrêter le 31 décembre (dans
l’affolement de la première heure on voyait des conspirateurs partout).
Et Richelieu n’avait nullement tenté de se prévaloir de cet avis
confidentiel auprès du Maréchal; car Villars reconnaît qu’il reçut le
même avertissement d’un certain Pinsonneau, «homme de mérite, attaché,
pendant 30 ans, au secrétariat du ministère de la Guerre[76]». Le héros
de Denain en fut malade de saisissement.
[76] _Mémoires du Maréchal de Villars_ (édit. Vogüé), t. IV, p.
123.
S’il avait été soupçonné à tort d’avoir voulu pactiser avec l’Espagne,
Richelieu, au contraire, allait être bientôt convaincu d’avoir devancé
les offres de trahison.
«Vous serez le bienfaiteur de votre patrie, lui écrivait Alberoni.»
Des lettres de ce même prélat à l’adresse de Richelieu avaient été
interceptées et remises à Dubois. Celui-ci en avait pris connaissance;
et le garde des sceaux d’Argenson les avait fait tenir, bien et dûment
recachetées, au destinataire, par un agent provocateur qui lui aurait
promis monts et merveilles au nom de Philippe V.
Est-ce absolument exact[77]? En tout cas, Richelieu avait entamé des
pourparlers avec l’Espagne et consenti à soutenir ses revendications
contre le Régent, même au détriment de la France[78].
[77] Le marquis d’Argenson laisse entendre (_Mémoires_, t.
I, p. 23) que son père, le terrible garde des sceaux, avait,
suivant l’habitude constante de son administration, un agent,
peut-être un serviteur de Richelieu, en contact permanent
avec le duc.--Le mémorialiste ajoute que le garde des sceaux,
l’auteur de l’arrestation de Richelieu, avait les preuves
certaines de la culpabilité de son justiciable.
«M. le duc d’Orléans, note Dangeau (_Journal_, t. XVIII,
23-24), dit qu’il a quatre lettres de sa main, écrites au
Cardinal Alberoni, dont il y en a trois de signées. Il
demandait, pour récompense de ses services, qu’on lui promît de
le faire colonel du régiment des gardes.»
[78] D’après LEMONTEY (_Histoire de la Régence_, t. I, pp
232-233), on trouva la lettre d’Alberoni qui accréditait un de
ses agents, Marini, auprès de Richelieu; et on représenta à
celui-ci deux billets écrits de sa main à deux émissaires du
ministre espagnol, ainsi qu’une lettre adressée par Richelieu
au Maréchal de Berwick pour lui demander de laisser quelque
temps encore son régiment à Bayonne. «Vous aurez été sans doute
surpris d’apprendre, écrivait Dubois à Berwick le 1er avril,
par le courrier que M. Le Blanc a dû vous dépêcher hier, que
M. le duc de Richelieu devait livrer Bayonne aux Espagnols, et
qu’il a été mis à la Bastille où il n’a pu disconvenir de son
intelligence avec le cardinal Alberoni.»
Pour quelle raison et dans quel but? La question n’a jamais été
suffisamment éclaircie.
Il semble néanmoins qu’en cette occurrence, Richelieu ait obéi tout à
la fois aux suggestions d’un amour-propre profondément ulcéré et à des
considérations, autrement blâmables, d’intérêt personnel.
Un manuscrit du temps[79] que nous avons découvert à la Bibliothèque
de la Ville de Paris, et dont l’auteur nous est inconnu, nous paraît
fournir une explication vraisemblable des motifs qui déterminèrent
Richelieu, étant donnée la mentalité, un peu trouble et complexe, de
ce héros de boudoir. Ce qui ne laisse pas d’être piquant, c’est que la
même version se retrouve, en partie, dans les _Anecdotes_ de Rulhière,
ce joli roman d’amour pervers, écrit longtemps après l’historiette
suivante, sous l’inspiration, sinon sous la dictée du principal
intéressé:
«Les défenses menaçantes que le duc de Bourbon avait faites à Mlle
de Charolais, sa sœur, de voir le duc de Richelieu, non plus que les
affronts sanglants qu’il avait fait faire à Richelieu, même pour le
détourner de son amour pour sa sœur, bien loin de désunir ces deux
tendres cœurs, n’avaient fait que resserrer les doux liens qui les
enchaînaient.
«On employa des moyens plus efficaces; on prit des mesures pour leur
ôter les occasions de se voir. La Princesse, ne pouvant renfermer
en soi la tristesse que lui causait la privation de son amant,
cherchait à se soulager par ses larmes. Le Duc, son frère, l’ayant
trouvée un jour fondant en pleurs, crut, non sans raison sans
doute, qu’elle était grosse et lui dit qu’on aurait soin d’envoyer
chercher une sage-femme pour l’accoucher[80]. Ces discours, joints
aux autres duretés qu’on lui témoignait, la portèrent à consentir à
la proposition que lui fit son amant de la faire enlever, pour la
conduire en Espagne où il méditait de se retirer.
[79] Manuscrit 6691, _Mémoires pour servir à l’Histoire de
France_ ou _Recueil contenant plusieurs anecdotes de la Cour,
par le Marquis de ***_.
[80] D’après le _Journal_, les _Mémoires_ et _Correspondance_
de MARAIS (1863), t. I, pp. 340 et suiv., un dialogue du même
genre se serait établi, mais quinze mois après, entre Mlle de
Charolais et la Princesse, sa grand’mère; Mlle de Charolais:
Je suis grosse.--La Princesse: Eh bien, ma fille, il faut
accoucher.
«Les choses ainsi arrangées du côté de l’amour, le duc de Richelieu
s’adressa au Cardinal Alberoni qui, pour lors, comme on sait,
régentait la Monarchie et la famille royale d’Espagne. Il lui offrit
de faire passer son régiment qui était sur les frontières, au service
du roi d’Espagne, et l’assura que Saillant, son ami, en ferait de
même, moyennant que son Éminence voulût envoyer de l’argent à ce
dernier, pour redresser ses affaires qui étaient fort dérangées.»
En effet, Mlle de Charolais avait fait l’impossible, comme le racontait
la Palatine, pour épouser Richelieu; et celui-ci, indigné, suivant
Rulhière, des propos tenus sur «la disproportion» d’un tel mariage,
aurait offert à Cellamare de donner à l’Espagne Perpignan et le
régiment qu’il y commandait, si Philippe V le dotait d’une souveraineté
dans son royaume qui lui permît d’épouser... Mlle de Valois.
Dans la pensée de Richelieu, la préférence qu’il accordait à la fille
du Régent sur la sœur du duc de Bourbon, devait mortifier cruellement
le duc d’Orléans que détestait Philippe V. Cellamare, enchanté, avait
accepté la proposition, mais le courrier qui avait emporté le projet
de traité, avait été arrêté et fouillé en cours de route.
L’auteur des _Mémoires pour servir à l’Histoire de France_ attribue
la découverte de la correspondance secrète de Richelieu à des causes
autrement romanesques.
Pendant que le duc, pour assurer le succès de l’enlèvement de Mlle
de Charolais, négociait avec l’Espagne, «il eut occasion de sentir
que Mme de Berry[81], fille du Régent, était plus aimable que Mlle
de Charolais. Il abandonna celle-ci pour se donner tout entier à la
première, qui reçut sa déclaration d’amour d’une manière à lui faire
comprendre qu’on n’en resterait pas aux paroles et qu’on ne désirait
que de la réalité. Mlle de Charolais, touchée au vif de la désertion
de son amant, publia le dessein qu’il avait formé à son occasion de
se jeter dans le parti espagnol. Le Régent en fut informé, et, soit
par tendresse pour sa fille qui aurait perdu en Richelieu un de ses
amusements, soit qu’il ne trouvât pas à propos de le laisser passer
au service de Philippe V, qu’il regardait peut-être comme le seul
capable de lui fermer le chemin du trône, il fit observer la conduite
de Richelieu. On intercepta des lettres d’Espagne[82] par lesquelles on
fut convaincu de ses projets qui furent bornés par la Bastille.»
[81] L’auteur ou le copiste a commis évidemment un _lapsus_.
C’est Mlle de Valois qu’il faut lire; non pas que Richelieu
n’ait bénéficié des faveurs de la duchesse de Berry, cette
autre fille du Régent; mais ce dut être plus tard. _La Gazette
de la Régence_, d’E. de Barthélemy, dit cependant (p. 328) que
Richelieu «devra sans doute sa liberté à la Duchesse de Berry».
[82] _Correspondance de Madame_ (édit. Jœglé, 1880), t. II, 30
mars 1719, 7 heures du matin.
La Bastille!
Superstitieux comme beaucoup de libres-penseurs (et nous constaterons
qu’il fut toute sa vie l’un et l’autre), Richelieu était hanté de
cette idée qu’une troisième détention dans la prison d’État lui serait
fatale. Il l’avait dit à «la jeune duchesse d’Estrées[83]» et «à bien
d’autres». Aussi, quelle ne dut pas être sa terreur, quand, après
avoir été oublié près de trois mois, en son hôtel de la Place Royale,
il vit, autour de son lit, dans la matinée du 29 mars (il s’était
couché à 5 heures) toute une bande d’archers[84], que dirigeait M. de
Sourches, grand-prévôt de la maison du roi, chargé de le conduire à la
Bastille! Mais, grâce à sa présence d’esprit, Richelieu se ressaisit
aussitôt. Il avait sous son chevet, au dire du familier vendu à
d’Argenson, une lettre d’Alberoni qui eût suffi à le faire décapiter.
Il invoqua, en se levant, les exigences d’un besoin naturel, et, sous
prétexte d’y satisfaire pudiquement, il enleva avec prestesse le billet
compromettant, et l’avala avec non moins de subtilité[85].
[83] _Les correspondants de la Marquise de Balleroy_ (édit. E.
de Barthélemy, 1883), t. II, p. 43.
[84] BUVAT: _Journal de la Régence_ (1865, 2 vol.), t. I,
p. 269.--_Les Mémoires du Marquis d’Argenson_, t. I, p. 23,
disent que les archers étaient au nombre de 20, commandés par
Duchevron, lieutenant de la prévôté.--DANGEAU, de même (XVIII,
23).
[85] _Mémoires du Marquis d’Argenson_, t. I, p. 23.
L’opération policière avait été si vivement menée, qu’il était
incarcéré à la Bastille à dix heures du matin[86], pendant que son ami,
le marquis de Saillant, colonel de l’autre régiment de Bayonne, qu’il
entraînait dans sa disgrâce, était, à son tour, arrêté et conduit
pareillement à la Bastille.
[86] BUVAT: _Journal de la Régence_ (édition Campardon), _loco
citato_.
Richelieu fut, tout d’abord, «resserré dans un endroit où l’on met ceux
dont l’affaire est mauvaise», écrit un contemporain[87]: «la Calotte»,
un cachot octogone, ne recevant le jour que par une étroite ouverture,
sentant le moisi, avec une chandelle fichée dans le mur, sans table,
ni chaises, une méchante paillasse pour lit, sous prétexte que la
forteresse regorgeait déjà de prisonniers; c’est du moins Soulavie qui
l’affirme de l’aveu du principal intéressé.
[87] DE BARTHÉLEMY: _Gazette de la Régence_, p. 325.
Villars, qui avait pris à cœur (cherchez la femme!) le sort de son
ancien aide de camp, note, en termes moins mélodramatiques, que
Richelieu avait été enfermé «dans une espèce de cachot[88]».
[88] M{al} DE VILLARS: _Mémoires_, t. III, p. 133.--DANGEAU
dit: «Dans une petite chambre qui est au-dessus des cachots et
qui n’a de jour que par en haut (XVIII, 24).»
Mais le détenu, à qui sa vanité coutumière avait rendu une certaine
assurance, affectait de se détacher de toutes ces contingences.
N’avait-il pas demandé, le premier jour, qu’on «lui envoyât les
violons[89]»?
[89] DE BARTHÉLEMY: _Gazette de la Régence_, p. 327.
Au reste, avisé, le 10 mars, par un billet de Mlle de Valois, de la
mauvaise tournure que prenait pour lui l’information judiciaire, il
avait brûlé, à son hôtel de la Place Royale, toutes les pièces qui
pouvaient trahir son entente avec l’Espagne[90].
[90] Général PIÉPAPE: _La duchesse du Maine_, 1910, p. 237.
Mais il avait affaire à forte partie. D’Argenson, d’accord avec ses
deux compères Dubois et Le Blanc, secrétaire d’État au département de
la Guerre, avait avidement examiné les papiers saisis chez Richelieu,
toute une cassette de billets doux, paraît-il; et, le 4 avril, leur
destinataire se voyait obligé à comparaître pour la seconde fois,
devant le garde des sceaux, bien décidé à ne reculer devant aucune
manœuvre pour arracher des aveux au prévenu. On prétendit qu’au
troisième interrogatoire, il avait, de ses yeux effroyables, et de sa
voix, non moins atroce, désigné au jeune duc la place où Biron avait
été décapité. «M. de Richelieu avoue tout», écrit un correspondant de
la marquise de Balleroy, Caumartin de Boissy, que ses rapports d’amitié
et de famille avec les d’Argenson pouvaient autoriser à de telles
confidences[91].
[91] _Les Correspondants de Mme de Balleroy_, t. II, p. 43.
Nous trouvons une version bien différente dans les _Mémoires_ de Mlle
de Launay, la femme de chambre de la duchesse du Maine, enfermée
elle-même à la Bastille comme un des agents les plus actifs de cette
conspiration qui était beaucoup plus celle de sa maîtresse que celle de
Cellamare:
«Malgré les traitements les plus durs, rapportent ces _Mémoires_,
malgré les interrogatoires longs et fréquents que subit M. de
Richelieu et toutes les adresses qu’on employa pour le surprendre,
jusqu’à des lettres contrefaites d’une princesse qui s’intéressait à
lui, on ne put se rendre maître de son secret[92].»
[92] _Mémoires de Mme de Staal_ (_Mlle de Launay_) édition
Lescure, t. I, p. 227.
Du reste, la nouvelle de son arrestation, le récit, plus ou moins
exact, de son séjour à la Bastille, avaient singulièrement ému
l’opinion publique, satisfait sans doute de nombreuses rancunes, mais
aussi attristé bien des cœurs et fait pleurer bien des beaux yeux.
Villars en éprouva une profonde affliction; et, quoique, dans ses
_Mémoires_, il ne ménage pas les critiques au roué impénitent, on sent
qu’il ne peut se défendre d’une vive sympathie pour l’adolescent qui
avait fait ses premières armes sous ses ordres.
«Fort coquet, peu fidèle, on n’a pas vu de jeunes hommes faire plus
de conquêtes et de plus distinguées...»
Il remarque que Richelieu «jouait très gros jeu»; et il se demande,
avec une pointe de malice, comment, au milieu d’occupations si variées
et si encombrantes, ce parfait courtisan avait trouvé le temps de
conspirer. Il constate, lui aussi, la présence d’esprit du prisonnier
qui ne se laisse pas embarrasser par les questions du garde des
sceaux[93].
[93] _Mémoires de Villars_, t. III, p. 133.
En revanche, la Palatine éclate en reproches, en invectives, en
malédictions contre l’homme qu’elle hait le plus au monde. Il semble
que la défection de Richelieu l’ait stupéfiée. Comment, dit-elle, ce
fourbe est encore venu, le 28 mars, chez le marquis de Biron, grand
ami du Régent, protester de son dévouement pour mon fils et de son
ardent désir de regagner son régiment, pendant qu’il échangeait avec
Alberoni les lettres les plus abominables[94]. Ce n’est qu’un «cerveau
brûlé». Il n’est pas, d’ailleurs, de termes injurieux dont elle ne
l’accable. Et même elle en imagine un absolument inattendu et qu’elle
répète fréquemment: elle l’appelle «le gnome», car «il ressemble à un
lutin». De tout temps, et surtout chez les femmes, le cerveau allemand,
si épais qu’il soit, se montra volontiers accessible au romantisme
nébuleux du monde fantastique.
[94] _Correspondance de Madame, duchesse d’Orléans_ (édition
Jœglé, 1880), t. II, 30 mars 1719.
Une lettre de la Palatine du 31 mars concilie assez bien les opinions
contradictoires émises par des témoignages contemporains sur l’attitude
du prisonnier devant les magistrats enquêteurs: «Aussitôt qu’on a
montré au duc de Richelieu sa lettre à Alberoni, il a _avoué_ tout ce
qui le regarde personnellement, mais il _n’a rien dit_ au sujet de ses
complices[95].»
[95] _Correspondance de Madame_ (édit. Brunet), 1863, t. II,
p. 83.
La lettre du 17 avril expose l’ensemble des griefs, justifiés ou non,
de cette ennemie implacable.
«Le duc de Richelieu est un archi-débauché et un poltron. Il ne croit
ni en Dieu, ni en sa parole; de sa vie il n’a rien fait et ne fera
jamais rien qui vaille; il est ambitieux et faux comme le diable...
Je ne le trouve pas aussi bien que toutes les dames qui sont folles
de lui. Il a une fort jolie taille et de beaux cheveux, le visage
ovale et des yeux très brillants; mais tout, dans sa figure, indique
le drôle; il est gracieux et ne manque pas d’esprit, mais il est
d’une insolence rare, c’est le pire des enfants gâtés. La première
fois qu’il fut mis à la Bastille, ce fut pour avoir dit qu’il avait
été au mieux avec Mme la Dauphine[96], et avec toutes ses jeunes
dames, ce qui était le plus horrible des mensonges; la seconde fois,
ce fut parce qu’il fit lui-même savoir que le chevalier de Bavière
voulait se battre avec lui[97].»
[96] _Ibid._, (édit. Jœglé), 1863, t. II, 27 avril 1719.
[97] Voir page 29.--C’est vraisemblablement sur cet incident,
vrai ou faux, mais diversement conté par Dangeau, que se
greffa, à cette époque, la légende de la poltronnerie de
Richelieu.
Mais Madame avait beau vitupérer la «folie» des nobles amies du détenu:
elles ne s’en montraient pas moins ardentes à défendre la cause de
Richelieu, et, faute de mieux, à lui adoucir les rigueurs de sa
captivité. Bien que le prisonnier affectât, par fanfaronnade, de ne
pas prendre au sérieux les menaces du Régent, de cet «ogre» qui, sous
le «masque de Barbe-Bleue», prétendait avoir entre les mains de quoi
faire couper quatre fois le cou au conspirateur, Mlles de Valois et
de Charolais, oubliant leurs griefs réciproques, se concertaient pour
sauver «une tête si chère».
La légende veut que ces deux princesses[98] aient pu se faire ouvrir,
de nuit, les portes de la Bastille et pénétrer jusqu’à leur amant.
Elles apportaient avec elles des briquets et des bougies, de l’argent
et des bonbons; et tous trois, dans l’horreur de ce noir cachot,
préparaient les réponses que devait faire l’accusé aux interrogatoires
de Le Blanc et de d’Argenson.
[98] _Les Mémoires de Maurepas_--une autre publication de
Soulavie--disent (t. II, p. 154) que Mlle de Valois était
enceinte des œuvres de Richelieu; n’ont-ils pas confondu avec
Mlle de Charolais?
Cependant, au bout de quelques jours, sur l’insistance des princesses,
le garde des sceaux consentait à se relâcher de sa sévérité. Richelieu
fut transféré de sa tour, comme l’écrit Mlle de Launay, dans une
chambre moins incommode.
Mais, «la proximité d’un homme si alerte obligea de prendre les plus
grandes précautions. Le lieutenant du roi (il était amoureux de la
mémorialiste) crut devoir mieux serrer les clefs qu’il avait accoutumé
de laisser à ma porte, devant laquelle les habitants du quartier
passaient pour aller à leur promenade. Quoiqu’ils fussent toujours
bien accompagnés, on ne voulait pas laisser sous les yeux cet objet de
scandale[99].»
[99] _Mémoires de Mlle de Launay_, p. 227.
Dès lors, Richelieu put se faire servir par un de ses valets de chambre
et se procurer des livres, un tric-trac et même une basse de viole (un
violoncelle)[100]; il était, nous l’avons vu, grand amateur de musique.
[100] Journal de DANGEAU (t. XVIII, pp. 23-24), 3 avril.
Il obtint, en outre, par l’intermédiaire de Le Blanc, la faveur d’aller
dîner avec certains de ses compagnons de captivité chez le gouverneur.
Mlle de Launay nous dit quelles étaient les autres distractions de cet
amoureux en cage:
«En sortant de table, comme il faisait extrêmement chaud, nous nous
mîmes à la fenêtre. Le lieutenant me proposa de chanter: je commençai
une scène de l’opéra d’_Iphigénie_[101]; et le duc de Richelieu,
aussi à sa fenêtre, chanta ce qu’Oreste répond dans cette scène
convenable à notre situation. Maisonrouge (le lieutenant du roi) qui
pensa que cela m’amusait et qui peut-être voulait faire diversion,
me laissa achever toute la scène.»
[101] _Iphigénie en Tauride_, opéra-tragédie, par Dupré et
Danchet, musique de Deschamps et Campra (1704).
La surveillance, qui avait jusqu’alors étreint Richelieu, se relâchait
sensiblement.
Le Régent lui-même fermait les yeux; et l’intéressant prisonnier se
promenait fréquemment sur le bastion «la perruque frisée, en habit
brodé ou en robe de chambre de soie rose floquetée de rubans blancs».
Et ce fut bientôt, par la rue Saint-Antoine jusqu’à la Bastille, la
promenade de la Cour, pour admirer ce joli petit seigneur, envoyant
sourires et baisers aux charmantes dames, qui se pressaient aux
fenêtres des maisons voisines ou à la portière de leurs carrosses,
«pour voir cette belle image», grogne la Palatine.
Car si son fils commençait à désarmer, elle ne dérageait pas, tout en
écrivant l’histoire à sa façon. Elle ne voulait pas que le «gnome»
fût primitivement de la conspiration de Cellamare: «Il avait ourdi
une intrigue de son côté; il s’était mis dans la tête de se rendre un
personnage tellement considérable, qu’on ne pourrait lui refuser un
mariage très au-dessus de tout ce qu’il pouvait prétendre; lorsqu’il
a vu que cet espoir s’évanouissait, il s’est, par dépit, jeté dans un
complot[102].»
[102] _Correspondance de Madame_ (édit. Brunet), t. II, p. 103,
30 avril.
Madame s’était faite ainsi l’écho d’un bruit de Cour, auquel Mlle de
Charolais s’efforçait de donner consistance, mais en innocentant à fond
Richelieu: «L’affaire de Bayonne ne saurait être vraie, disait-elle,
car le duc, qui n’a rien de caché pour moi, m’en eût parlé.»
Cette Amazone qui eût, de grand cœur, dégaîné pour son chevalier, se
refusait à voir le Régent; et celui-ci, d’autre part, était querellé,
chaque jour, par sa fille, Mlle de Valois, impatiente de savoir
Richelieu en liberté.
Jusqu’alors, Madame n’avait parlé de cette princesse qui lui tenait par
les liens du sang. Mais le scandale devenait maintenant trop public
pour qu’elle en dissimulât l’énormité à ses correspondants. C’est, le
12 mai, à Saint-Cloud qu’elle leur signale «l’horrible coquetterie»
de sa petite-fille avec cet «endiablé» duc de Richelieu, assez fat
pour laisser traîner les lettres que lui écrivit Mlle de Valois. Les
jeunes gens de la Cour les ont vues: on y lisait que la princesse «lui
donnait rendez-vous ici». La grand-mère n’a pas voulu se charger de sa
petite-fille, malgré le désir qu’en témoignait sa bru, «parce qu’on
ne la trompe qu’une fois». (Elle avait donc été déjà la dupe de Mlle
de Valois). Elle a «horreur de cette évaporée». Puis elle se retourne
contre son fils: «Ce duc impertinent et hardi se moque de tout. Il
fait le fier à cause de la bonté du Régent pour lui. Châtié comme il
le mérite, il mourrait sous les verges... Je ne suis pas cruelle de
ma nature; mais ce polisson-là, je le verrais pendre sans verser une
larme[103]!» Voilà bien la sensibilité allemande!
[103] _Correspondance de Madame_ (édition Jœglé), t. II, 12 mai.
Il semblait, en effet, qu’à mesure que les récriminations devenaient
plus vives de part et d’autre, le duc d’Orléans penchât davantage pour
l’indulgence. Dès les premiers jours, il avait laissé pressentir cette
volte-face:
--«On en apprend plus qu’on n’en veut savoir», disait-il à Villars,
qui l’interrogeait sur la culpabilité de son protégé[104].
[104] _Mémoires de_ VILLARS, t. III, p. 133.
Et Dubois, l’âme damnée du Régent, lui reprochait une clémence, qui
n’était, au fond, qu’un adroit marchandage.
Ce père de famille, d’une insouciance notoire, trouvait cependant que
Mlle de Valois était d’un placement difficile. Il avait récemment
choisi pour gendre le prince de Piémont. Mais Madame «avait eu la
bêtise» de jouer à l’épistolière avec l’histoire de cette porte de
communication ouverte entre l’appartement de sa petite-fille et
la maison de Richelieu. Comme de juste, on en avait jasé et... le
mariage s’était rompu[105]. Mais voici qu’au lendemain de cet échec,
la découverte de la conspiration de Cellamare offrait au Régent une
occasion inespérée de se débarrasser enfin de sa fille. C’était cette
fois, au duc de Modène, peu ou prou renseigné, qu’il destinait ce
trésor. Et, sans plus tarder, il signifiait à Mlle de Valois qu’elle
eût à prendre cet époux, en échange de la grâce pleine et entière de
Richelieu[106]. Ce ne fut pas sans avoir protesté, pleuré, sangloté,
que cette «malheureuse amante», comme on disait alors, «sacrifia
l’Amour sur l’autel de l’Hyménée». Et Rulhière termine l’anecdote par
de menus faits d’observation, qui fixent, comme en un décor d’opéra,
les attitudes respectives des trois protagonistes de cette comédie
dramatique.
[105] _Mémoires de_ BESENVAL, t. I, p. 111.
[106] _Anecdotes sur le duc de Richelieu_, par RULHIÈRE
(édition Asse), p. 12.
Le jour de la cérémonie officielle, affirme-t-il avec une désinvolture
qui n’a cure de la chronologie, Richelieu était libre[107]: ce fut
une double joie pour Mlle de Charolais, qui était là, triomphant du
désespoir de sa rivale; quant au duc, il avait voulu assister, lui
aussi, dans la chapelle des Tuileries, à cette solennité matrimoniale;
et il «lorgnait» impudemment Mlle de Charolais, comme s’il eût
voulu se consoler par avance «de la perte d’une conquête aussi
brillante[108]».
[107] Nous avons retrouvé, à la Bibliothèque de l’Arsenal, dans
les _Archives de la Bastille_, l’ordre d’élargissement qui
rendait à Richelieu sa liberté (Dossier 10672):
Monsieur de Launay, ayant bien voulu, de l’avis de mon oncle,
le duc d’Orléans, régent, permettre que mon cousin le duc
de Richelieu, lequel, en conséquence de mes ordres, est
actuellement détenu en mon château de la Bastille, en soit
élargy. Je vous envoie cette lettre pour vous dire que vous
ayiez à le laisser pour cet effet sortir de mondit château sans
délay ni difficulté. Et la présente n’étant pour autre fin,
je prie Dieu qu’il vous ayt, Monsieur de Launay, en sa sainte
garde. Écrit à Paris, le 30e d’août 1719.
Louis,
Le duc de Richelieu,
Le Blanc.
La vérité, telle qu’elle apparaît dans le récit de
l’historiographe Dangeau, est autant impressionnante, en sa
simplicité, que la scène théâtrale composée par Rulhière.
Les pourparlers officiels pour le mariage de Mlle de Valois
datent de la fin d’octobre 1719 et la bénédiction nuptiale ne
fut donnée aux Tuileries que le 12 février 1720; mais, dans
l’intervalle, le 6 novembre 1719, au cours d’une promenade à
cheval au Bois de Boulogne, Mlle de Valois, en sortant par la
porte Maillot, fut victime d’un accident mystérieux qui resta
inexpliqué. En ne se baissant pas assez sur l’encolure de son
cheval, elle se heurta si violemment à la tête qu’elle en fut
blessée; elle fut saignée le soir et on lui «rasa» une partie
des cheveux pour constater et panser la plaie qui n’offrait
d’ailleurs aucune gravité. Au lendemain du mariage, elle tomba
malade et ne se décida que tardivement à partir pour Modène:
encore le voyage fut-il très long, en raison de cet état de
santé: elle n’arrivait à destination que le 20 juin 1720
(DANGEAU: _Journal_, t. XVIII, _passim_).
En tout cas, si l’anecdote de Rulhière est exacte, elle ne doit
prendre date que du 12 février 1720.
[108] _Anecdotes_ de RULHIÈRE (édit. Asse).--_Les Mémoires_
de BESENVAL (t. I, p. 113) soulignent plus énergiquement le
cynisme de Richelieu, qui «révolta tout le monde, en joignant à
l’inconséquence d’assister à la cérémonie du mariage l’audace
de parler à l’oreille de Mlle de Charolais, en regardant Mlle
de Valois. Et toutes deux en conçurent contre lui une haine
qu’elles gardèrent jusqu’à leur mort.» Dans cette dernière
phrase, l’opinion de Besenval est complètement erronée, du
moins en ce qui concerne Mlle de Valois.
Il reçut cependant de la nouvelle duchesse de Modène une autre
consolation, d’un prix inestimable, s’il faut en croire les
informations recueillies par Rulhière. Avant de partir pour l’Italie,
la jeune épousée disposa, en faveur de Richelieu, d’un bien qui aurait
dû appartenir uniquement à son mari. Et comme il faut qu’en notre pays
tout finisse par des chansons, deux couplets de _Momus fabuliste_, une
pièce du Théâtre Français, firent une allusion, à peine voilée, à cette
disgrâce conjugale[109].
[109] _Anecdotes_ de RULHIÈRE (édit. Asse).--MAUREPAS
(_Mémoires_, I, 152) affirme qu’elle «apporta à son mari
une étrange maladie qu’elle tenait de son amant».--_Momus
fabuliste_ ou les _Noces de Vulcain_, par _Fuzelier_, jouée en
1719.
De leur côté, les satiriques de Cour n’avaient pas attendu pour
railler, dans un facile jeu de mots, le médiocre mariage de Mlle de
Valois. Ils faisaient dire à la victime:
J’épouse un des plus petits princes,
Maître de très petits États,
Quatre desquels ne vaudraient pas
Une de nos moindres provinces.
. . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . .
Nul jeu; finance très petite.
Quelle différence, grand Dieu,
Entre ce pauvre et triste lieu,
Et le _riche lieu_ que je quitte[110]!
[110] _Mélanges historiques, politiques et satiriques_ (De
Boisjourdain), 1807. 3 vol. in-8º, t. I, p. 379.--_Mémoires_
de MAUREPAS (1792, 4 vol.), t. IV, p. 77. Et cet ennemi
irréconciliable de Richelieu ajoutait que, par la suite, la
duchesse de Modène avait été «l’instrument de l’ambition du
Maréchal en faisant déclarer son mari pour la France contre
l’Autriche» qui d’ailleurs lui avait confisqué ses États.
Une autre anecdote voulait que Madame, l’implacable ennemie de
Richelieu, «qui avait retiré chez elle Mlle de Valois», se fût
offusquée de l’impertinence avec laquelle il affichait sa bonne
fortune, depuis sa mise en liberté due aux instances amoureuses de la
fille du Régent. Aussi lui avait-elle «fait dire que s’il tenait à la
vie, il eût à s’éloigner des lieux où elle était[111]».
[111] _Mélanges de Boisjourdain_ et autres pièces satiriques
sur la duchesse de Modène, t. I, pp. 379-391.
Rien n’est plus faux que ce racontar. La Palatine, bien qu’elle eût
souhaité voir Richelieu accroché à la potence, n’eût pas été femme à
l’y envoyer. Et d’abord elle se défendait de prendre sa petite-fille
sous sa garde; puis, si elle avait adressé au «gnome», d’aussi
terribles menaces, on en trouverait trace dans sa correspondance. Or, à
consulter celle-ci, depuis que Richelieu est sorti de la Bastille, il
semble que sa liaison avec Mlle de Valois n’ait jamais existé. C’est
Mlle de Charolais seule qui porte toutes les responsabilités.
«Le Régent est trop bon[112], écrit la Palatine, pour ce petit duc de
Richelieu, qu’il a remis en liberté, parce qu’il le persuada qu’il a
tout voulu lui révéler.
[112] Le Régent avait fini par répondre aux ministres qui
blâmaient la mise en liberté de Richelieu: «J’ai fait grâce à
ce jeune homme, parce que j’ai vu dans sa conduite la folie
de son âge plutôt qu’un crime réfléchi.»--«Richelieu a tout
avoué sans se faire prier, écrit, le 2 avril 1719, Caumartin de
Boissy à la marquise de Balleroy. La seule excuse est que le
Régent qui est naturellement bon, le regarde comme un fol et
aime mieux donner un exemple de clémence que de justice.»
«Sa maîtresse, Mlle de Charolais, n’a eu de cesse que le Régent lui
accordât sa liberté: quelle horreur qu’une princesse du sang aille se
déclarer devant l’univers entier amoureuse comme une chatte et d’un
individu inférieur comme rang, infidèle, car il a une demi-douzaine de
maîtresses! Quand on le lui dit: Bah! répond-elle, c’est pour me les
sacrifier; et il me raconte tout ce qui se passe entre eux.»
Madame ne peut comprendre une telle inconscience. Si elle était
superstitieuse, elle croirait que Richelieu «a des secrets». Toutes
les femmes courent après lui; et cependant il est indiscret et bavard:
n’a-t-il pas eu l’effronterie de déclarer que, si une impératrice,
belle comme un ange, lui accordait ses faveurs, à condition qu’il
n’en dise rien, il préférerait les refuser? Il est poltron, vain,
impertinent: «C’est là l’oriflamme de la plupart des femmes. Elles lui
sacrifient tout leur honneur, tout leur bonheur[113].»
[113] _Correspondance de Madame_ (édition Jœglé), 1er octobre
1719.
Cette dernière phrase, après tant d’injures ou de puérilités, est
encore le jugement le plus sûr, le plus vrai, le plus profondément
douloureux qu’ait jamais porté la Palatine sur le sort néfaste réservé
par le duc de Richelieu aux femmes assez malheureuses pour l’aimer en
toute sincérité.