_Visées amoureuses de Richelieu.--Mlle de Valois, fille du Régent.--A
la table de jeu.--Travestissements de Richelieu pour pénétrer chez
Mlle de Valois.--La porte secrète et l’armoire aux confitures.--Ce
que pense la grand-mère, duchesse douairière d’Orléans, de la
«coqueluche» de la Cour.--Une aventure galante de Richelieu.--Le
«petit crapaud»._
Les ambitions amoureuses de Richelieu visaient plus haut encore que
la maison de Condé: elles aspiraient à la conquête d’une petite-nièce
du feu roi. Mais l’entreprise devait coûter autrement cher à ce génie
aventureux que la possession de Mlle de Charolais.
Richelieu avait, de longue date, jeté ses vues sur le cœur de Mlle de
Valois, une des filles du Régent. Il en avait commencé le siège, alors
qu’il était dans les meilleurs termes avec la sœur du duc de Bourbon.
Et il semble que, depuis, il ait pris à tâche de mettre en concurrence
les deux rivales et trouvé un malin plaisir à surexciter leur haine
réciproque.
Mlle de Charolais, un peu plus âgée que son amant, était une des
merveilles de la Cour. Ses yeux étaient si beaux, dit un contemporain,
qu’ils perçaient sous le masque[67]. Elle était d’humeur galante et
d’esprit caustique. Richelieu n’était pas son premier vainqueur.
[67] _Mémoires de Besenval_ (1805, t. I, p. 105), d’après Mme
de Ségur, amie et contemporaine des deux princesses.
Mlle de Valois, au moment où celui-ci l’entoura d’attentions
discrètes, quoique continues, avait six ans de moins que Mlle de
Charolais, mais elle n’en avait ni l’éclat, ni la verve. A cette
époque, la duchesse douairière d’Orléans, veuve de Monsieur, frère de
Louis XIV, traçait de Mlle de Valois, sa petite-fille, un portrait
assez piquant, dans une de ces lettres, dont la lourdeur et la
grossièreté, le parti-pris et le dénigrement systématiques gâtent trop
souvent les tableaux pittoresques et la curieuse documentation:
«Lorsqu’elle était encore toute jeune, écrit de sa petite-fille
la Palatine (on donne encore ce nom à cette princesse d’origine
bavaroise), j’avais l’espoir qu’elle serait fort belle; mais j’ai été
bien déçue: il lui est venu un grand nez aquilin qui a tout gâté:
elle avait auparavant le plus joli petit nez du monde[68].»
[68] _Correspondance de la duchesse d’Orléans_ (édition
Brunet), t. I, p. 173. Mardi 18 juillet 1715.--Trois ans après
(lettre du 6 octobre 1718), ce même portrait tourne à la
caricature:
«Mlle de Valois est brune, elle a de fort beaux yeux, mais son
nez est vilain et trop gros... Selon moi, elle n’est pas belle;
il y a pourtant des jours où elle n’est pas laide, car elle
a de belles couleurs et une belle peau; lorsqu’elle rit, une
grande dent qu’elle a à la mâchoire d’en haut fait un vilain
effet. Sa taille est courte et laide; sa tête enfoncée dans les
épaules; et ce qu’elle a de pire, à mon avis, c’est la mauvaise
grâce qu’elle met en tout ce qu’elle fait; elle va comme une
femme de 80 ans.»
Peu indulgente, cette grand’mère qui, elle, était un miracle
de laideur!--Il est vrai que, le 17 mars 1717, elle écrivait:
«Mlle de Valois ne se soucie pas de moi et ne peut me
souffrir», et le 31 mars 1718: «Elle est fausse, menteuse et
horriblement coquette.»
Des physiologistes, que nous croyons surtout des fantaisistes, ont
prétendu que les gens affligés d’un développement nasal excessif
étaient de complexion amoureuse non moins prononcée.
L’exemple de Mlle de Valois semblerait cependant justifier cette
assertion. La liaison de la fille du Régent avec Richelieu, liaison qui
devait être encore plus mouvementée que celle de Mlle de Charolais,
débuta par un de ces jeux entre voisins, dont le dessous d’une table
dissimule d’ordinaire les pratiques innocentes. Pendant des parties
de _bassette_ ou de _hocca_, les pieds de Richelieu cherchaient et
interrogeaient ceux de Mlle de Valois qui leur répondaient par une
pression des plus douces. Mais, un beau soir, les pieds de Mlle de
Charolais intervinrent à leur tour dans cette muette conversation. Et
ce fut le commencement des hostilités qui éclatèrent bientôt entre les
deux princesses, jalouses l’une de l’autre et convaincues, chacune, de
la trahison de leur adorateur.
Si Mlle de Charolais, malgré son humeur indépendante, était tenue de
près par une mère que sa coquetterie rendait dure et méfiante, Mlle
de Valois était plutôt abandonnée à elle-même par la sienne, fille
légitimée, elle aussi, du Grand Roi. La duchesse d’Orléans (et sa
belle-mère le lui reproche assez dans sa Correspondance) était une
nature essentiellement indolente; elle ne s’occupa jamais de ses six
filles; la pleine satisfaction de son incommensurable orgueil était son
unique souci. Mlle de Valois avait pour gouvernante, une demoiselle
Desroches, que Besenval appelle un «Argus suranné», et qui, en effet,
n’y voyait plus clair. Richelieu profita d’une surveillance aussi
défectueuse pour entretenir des intelligences dans la place et pour y
pénétrer sous les travestissements les plus divers. Faublas n’a jamais
été qu’un très pâle copiste de ce Protée de l’amour. En attendant
l’heure du berger, Richelieu faisait sa cour, déguisé tantôt en
«esclave», tantôt en «courtaud de boutique», tantôt encore en «galérien
demandant son pain». Guettant la princesse sur l’escalier du Palais
Royal, il s’approchait d’elle, quand elle sortait pour la promenade, et
lui remettait un placet qui n’était qu’une déclaration d’amour. Elle
avoua, depuis, qu’elle ressentit alors une «agitation extraordinaire»,
malgré «l’insolence» du procédé[69].
[69] RULHIÈRE: _Anecdotes sur le Maréchal de Richelieu_
(édition Asse), 1890.--BESENVAL: _Mémoires_ (édition Baudouin,
1821, 2 vol.), t. I, pp. 106 et suiv.
Ce fut ainsi que Richelieu, travesti, paraît-il, en soubrette, finit
par arriver jusqu’à la chambre de Mlle de Valois, qui le reconnut sous
son costume d’emprunt. La Desroches fut complètement dupe de manœuvres
que Richelieu devait pousser à la dernière perfection. Il usa, en
effet, d’un stratagème qu’il renouvellera, trente ans plus tard, dans
des conjonctures semblables, mais moins discutables que celles-ci. Il
loua une maison, dont le mur était contigu à l’appartement de Mlle
de Valois, et fut secrètement percé, pour établir une communication
entre les deux immeubles, par une porte que masquait une «armoire à
confitures». Mlle de Charolais pressentait l’infidélité de son amant;
mais celui-ci alla au-devant de ses reproches; il lui conta franchement
l’histoire de la cachette, espérant, disait-il, se concilier les
bonnes grâces du père par l’intermédiaire de la fille; et c’était en
tout bien tout honneur; car il ne pouvait profiter des faveurs de la
princesse, étant, hélas! «un blessé de l’amour». Mlle de Charolais
crut ou feignit de croire à l’infortune de Richelieu; mais elle voulut
s’assurer, par ses propres yeux, de la complicité de sa rivale: elle
alla se poster dans une maison dont les fenêtres faisaient face à celle
qu’avait louée Richelieu; et, de là, elle put voir jouer la porte et
l’armoire aux confitures[70].
[70] Besenval affirme dans ses _Mémoires_ (édition Baudouin,
t. I, p. 107), que Mme de Ségur, mère du ministre, lui a
communiqué tous ces détails, comme les tenant des princesses
elles-mêmes.
Mais, ou le duc était bien naïf--ce qui n’est guère vraisemblable--ou
il en donnait à garder à sa maîtresse, quand il prétendait ne faire la
cour à Mlle de Valois que pour conquérir les faveurs du Régent; car
il ne devait pas ignorer de quelle animosité le poursuivait le duc
d’Orléans. Celui-ci avisant, à un bal de l’Opéra, en conversation très
animée avec sa fille, un masque, sous un domino qui ressemblait, à s’y
méprendre, à celui de Richelieu:
--«Masque, lui dit-il, d’une voix irritée, veillez sur vous, si vous ne
voulez aller une troisième fois à la Bastille.»
Le domino enlève son loup; et le Régent reconnaît... Monconseil, un ami
de Richelieu et de Mlle de Valois.
--«N’importe, fait le duc d’Orléans, répétez à M. de Richelieu ce que
je viens de vous dire.»
La liaison, d’abord _platonique_[71], puis très réelle, de sa
fille avec cet infatigable coureur de ruelles, était devenue la
fable publique, bien que la Palatine n’en soufflât mot dans cette
Correspondance où elle n’a garde, cependant, d’oublier les cancans de
Cour. L’ignorait-elle? Ou bien ne voulut-elle la connaître, ou plutôt
la reconnaître, qu’au lendemain de la conspiration de Cellamare? En
tout cas, jusqu’à la découverte du complot, si elle parle de Richelieu,
elle n’en dit aucun mal. Et même elle semble plutôt s’amuser des
prouesses amoureuses de celui qu’elle traînera un jour dans la boue.
Lisez plutôt ce récit, lestement troussé, d’une aventure galante,
qu’elle date du 11 juin 1717:
«Deux jeunes duchesses ne pouvaient voir d’assez près leurs amants;
et elles se sont avisées d’un tour original. Ce sont deux sœurs; et
elles ont été élevées dans un couvent à quelques lieues de Paris.
Une religieuse vint à mourir dans ce couvent; les dames prétendirent
qu’elles étaient très affligées et qu’elles avaient eu beaucoup
d’attachement pour la défunte; elles demandèrent la permission de lui
rendre les derniers honneurs et d’assister à ses funérailles, ce qui
leur fut accordé avec de grands éloges pour leur bon naturel.
«Lorsqu’elles vinrent au couvent, il se trouva pour la cérémonie
funèbre deux prêtres étrangers que personne ne connaissait. On
leur demanda qui ils étaient; ils répondirent qu’ils étaient de
pauvres ecclésiastiques qui avaient besoin de protection; et
comme ils savaient que deux duchesses devaient venir à l’occasion
de l’enterrement, ils s’étaient rendus afin de solliciter leur
patronage. Les duchesses dirent qu’elles voulaient les interroger et
qu’ils pouvaient, après la cérémonie, venir les trouver dans leur
chambre. Les jeunes prêtres s’y rendirent et ils restèrent avec les
dames jusqu’au soir. L’Abbesse trouva l’audience trop longue, et
fit dire aux jeunes prêtres de s’en aller; l’un résista et se mit
en colère, l’autre ne fit qu’en rire. Ce dernier était le duc de
Richelieu, l’autre le chevalier de Guéménée, fils cadet du duc de ce
nom. Ce sont les cavaliers qui ont eux-mêmes raconté l’aventure[72].»
[71] La mosaïque, publiée par M. de Lescure, sous le titre
de _Nouveaux Mémoires de Richelieu_, donne ce caractère à la
liaison de Mlle de Valois; mais M. E. de Barthélemy déclare
dans les _Filles du Régent_ (1874, t. II, p. 396) qu’il lui
est passé sous les yeux une lettre témoignant de la passion,
satisfaite, de Mlle de Valois pour Richelieu. Ici, c’est la
duchesse de Modène qui trahit la fille du Régent. Dans une
correspondance, dont Richelieu était destinataire et qui porte,
de sa main, cette désignation: _Lettres de Mme la duchesse de
Modène pendant son séjour à Paris_, l’une d’elles est déjà très
significative. La princesse écrivait à Richelieu, en sortant
d’un bal, où il s’était entretenu avec elle, pendant que sa
femme ne le quittait pas des yeux: «Qu’elle est heureuse de
pouvoir vous aimer sans crime!» L’autre lettre, dont la lecture
ne laissait aucun doute à M. de Barthélemy sur la nature des
relations de Mlle de Valois avec Richelieu, appartenait, comme
la précédente, à une collection d’autographes mis en vente
par la maison Charavay; et l’auteur des _Filles du Régent_
«regrettait de n’avoir pas le droit de reproduire» cette preuve
de l’amour, très peu innocent, de la princesse pour Richelieu.
[72] _Correspondance complète de Madame, duchesse d’Orléans_
(édition Brunet), t. I, page 300.
Ce dernier trait caractérise à souhait l’_adolescent_ vaniteux et fat
qui ne se faisait aucun scrupule de révéler ses bonnes fortunes, ni
d’en nommer les dispensatrices. L’_homme_, d’ailleurs, ne sera pas plus
discret.
C’est seulement deux ans après cette équipée--la genèse peut-être des
_Mousquetaires au Couvent_--que la Palatine commence à s’inquiéter et
même à s’irriter des allures de Richelieu. Il est vrai que le Régent
vient de découvrir, parmi les complices de Cellamare, ce jeune seigneur
qu’on avait cru jusqu’alors uniquement occupé de conquêtes de boudoir.
Il est arrêté et, pour la troisième fois, enfermé à la Bastille. Il
semble que la Palatine ait vent du scandale qui va éclater; mais, pour
le moment, dans ses virulentes récriminations contre Richelieu, elle ne
fait allusion qu’à la folle passion de Mlle de Charolais:
«Ce duc fera verser beaucoup de larmes à Paris, car toutes les dames
sont amoureuses de lui; je ne comprends pas pourquoi, car c’est un
petit crapaud en qui je ne trouve rien d’agréable; il a encore moins
de courage; il est impertinent, infidèle, indiscret; il dit du mal
de toutes ses maîtresses; et cependant une princesse du sang royal
est tellement éprise de lui, que, lorsqu’il devint veuf, elle voulait
absolument l’épouser; sa grand-mère et son frère s’y sont formellement
opposés, et avec beaucoup de raison; car, indépendamment de la
mésalliance, elle aurait été toute sa vie très malheureuse[73].»
[73] _Correspondance de la duchesse d’Orléans_ (éd. Brunet), t.
II, p. 83. Lettre du 30 mars 1719.
La colère de la «grand’mère» (et cette fois, c’était la duchesse
douairière d’Orléans) allait prendre de tout autres proportions, le
jour où il devint impossible de dissimuler que Mlle de Valois menaçait
de suivre l’exemple de Mlle de Charolais.