_Richelieu sous la Régence.--Mort de sa femme qui le laisse tout
consolé.--Premier conflit de Richelieu avec le duc d’Orléans: duel
manqué.--Duel autrement sérieux avec Gacé.--Les deux adversaires à la
Bastille: cinq mois de détention.--Amours princières de Richelieu:
les escapades d’une arrière-petite-fille du Grand Condé.--Colère du
duc de Bourbon.--Richelieu chansonné._
La mort de Louis XIV affranchit en quelque sorte Richelieu de la
contrainte qu’il s’était imposée depuis plus de trois ans. La régence
de ce duc d’Orléans, qui était un si bon prince, lui ouvrait la riante
perspective d’une liberté sans limites. Puis, un an après, le 11
novembre 1716--un bonheur n’arrive jamais seul--la nouvelle duchesse
de Richelieu partait pour un monde meilleur. Le duc avait continué
d’ailleurs à l’ignorer; mais, elle avait si bien pris son parti de
cette indifférence, qu’elle s’en était consolée avec l’écuyer de son
mari. Des lettres anonymes prévinrent charitablement Richelieu de
l’incident. Il en fut tout d’abord mortifié. Être sganarellisé par qui?
Par l’homme qui surveillait son écurie et ses chevaux! Pouah! Puis il
trouva plus sage d’en rire: «Je m’étonnais aussi, murmura-t-il, que la
femme d’un Richelieu pût lui rester fidèle!» Au reste, il n’en douta
plus, le jour, où, sans prévenir qui que ce fût, il pénétrait à pas
de loup dans la chambre à coucher de la duchesse. La jeune femme et
l’écuyer étaient assis sur une chaise longue dans une attitude qui
autorisait les pires suppositions. Or, Richelieu n’avait été, ni vu,
ni entendu. Il se rejeta vivement en arrière; et, pour laisser au
couple le temps de se remettre, il cria très fort de l’antichambre:
--«Il n’y a donc pas un valet ici pour m’annoncer.»
Puis il entra posément, et plus posément encore:
--«Je vous conseille, ma chère, de chasser tous vos gens; car, en
vérité, ils font bien mal leur service.»
Enfin, avant de quitter la place, se tournant vers l’écuyer:
--«Madame la duchesse aime la solitude. Vous m’obligerez, tant que cela
ne la gênera pas, en la partageant avec elle.»
L’anecdote est-elle vraie[56]? Et n’a-t-elle pas été attribuée déjà à
d’autres grands seigneurs? En tout cas, elle est bien XVIIIe siècle.
Et si nous l’avons rapportée, c’est qu’elle nous semble avoir inspiré
nombre de nouvelles, de contes et même de comédies qui ont fait fortune.
[56] Cependant, Richelieu se plaisait à la conter, sur ses
vieux jours, avec des variantes, comme nous l’apprend le duc
de Lévis dans ses _Souvenirs et Portraits_ (1815, pp. 21
et suiv.). «Songez, Madame, lui dit-il plus tard, à votre
embarras, si tout autre que moi fût entré chez vous.»
Peut-être admettra-t-on difficilement cette mansuétude toute
philosophique chez un homme, qui, pour se piquer de n’avoir point de
préjugés, n’en était pas moins susceptible à l’excès, très fier et
intraitable sur le chapitre de ses prérogatives. Aussi, sans être
friand de la lame, dégaînait-il volontiers, s’il se jugeait tant soit
peu offensé.
En décembre 1715, à Chantilly, chez le duc de Bourbon qui l’invite à
ses tirés, il se prend de querelle avec le chevalier de Bavière et tous
deux décident d’aller vider leur différend au bois de Boulogne. Or le
Régent y donnait précisément une chasse en l’honneur des dames de la
Cour. Aussitôt, il fait arrêter les deux duellistes par des officiers
de garde qui les mettent en lieu sûr, puis, les conduisent, sur son
ordre, au Palais Royal. Là, le duc d’Orléans les réprimande et leur
déclare que si, d’ici dix ans, ils ont ensemble le moindre démêlé, il
regardera cette nouvelle affaire comme une suite de celle-ci. Il leur
demande leur parole et les congédie sur cette menace mi-sérieuse et
mi-plaisante:
--«Ne m’y _manquez_ pas; car si vous me _manquiez_, je ne vous
_manquerais_ pas[57].»
[57] DANGEAU: _Journal_, t. XVI, pp. 252-253.--DUCLOS:
_Mémoires_, 1864, t. I, p. 216.
A deux mois de là, le duc d’Orléans ne _manquait_ pas le duc de
Richelieu pour un autre duel, qui ne fut pas _manqué_ celui-là et qui
faillit entraîner les conséquences les plus graves.
Des propos ignominieux avaient couru sur le compte de Mme de Gacé,
qui aurait joué, disait-on, un rôle des plus actifs dans des fêtes
nocturnes rappelant les orgies d’Héliogabale. Ces infamies, faussement
attribuées à Richelieu[58], étaient parvenues jusqu’aux oreilles du
mari, qui, pour se venger, était allé, à moitié ivre, fredonner sous
le nez du prétendu calomniateur, au bal de l’Opéra[59], un couplet
satirique lancé contre lui par le poète Roy. Le duc, furieux, provoque
Gacé en duel et tous deux vont se battre rue Saint-Thomas-du-Louvre.
Richelieu reçoit un coup d’épée qui lui traverse le corps. Gacé,
légèrement blessé, rentre tranquillement au bal.
[58] D’après les _Mémoires historiques et authentiques sur la
Bastille_ (de Carra), Richelieu aurait révélé les détails d’une
orgie nocturne, où Mme de Gacé (plus tard Mme de Matignon)
serait devenue le jouet de tous les convives et même des
laquais.
[59] Si Richelieu ne fut pas le fondateur des bals de l’Opéra,
il contribua, de tout son pouvoir, à leur organisation et à
leur prospérité.
Le lendemain, 18 février 1716, le procureur général prescrit une
information; et le Parlement ordonne aux deux duellistes d’aller se
constituer prisonniers, «pour quinze jours», à la Conciergerie[60].
Par esprit de solidarité, et surtout par un sentiment d’orgueil qu’on
retrouve de tout temps dans les paroles et dans les actes de ce corps
privilégié, les ducs et pairs protestent contre une procédure qui
vise un des leurs, bien qu’il ne soit pas encore reçu au Parlement.
Richelieu et Gacé n’en sont pas moins incarcérés, le 5 mars, à la
Bastille, sur une lettre de cachet signée par le duc d’Orléans.
[60] DANGEAU: _Journal_, t. XVI, pp. 328 et suiv.
Rien de tel qu’une prison commune pour réconcilier des adversaires.
Richelieu et Gacé s’y «font de grandes amitiés» et reçoivent ensemble
les nombreux visiteurs qui viennent leur apporter leurs compliments
de condoléances. Entre temps, le Parlement délègue auprès du Régent,
des conseillers chargés de connaître son opinion; et le duc d’Orléans
leur déclare très nettement qu’il entend se montrer plus rigide sur
le chapitre des duels que n’était le feu roi. Nous verrons plus tard
pourquoi ce prince, d’habitude si débonnaire, témoignait d’une telle
sévérité contre les détenus.
Richelieu se défendait vigoureusement. Il avait récriminé, dès son
entrée à la Bastille, parce qu’on avait voulu lui enlever son épée,
arme qui restait toujours «en possession des pairs», même prisonniers
d’État. Bernaville le certifiait. Puis Richelieu avait présenté requête
au Régent pour ne pas être jugé au Parlement, d’autant que celui-ci
était en procès avec les pairs.
Le conseiller Ferrand, qu’on donna pour commissaire aux inculpés, les
interrogea le 17 mars. Comme les témoins faisaient défaut, Richelieu
et Gacé affirmèrent énergiquement qu’ils n’étaient pas allés sur le
terrain. Aussitôt on commit des chirurgiens pour les visiter. Le jeune
duc, de qui la grave blessure s’était rapidement cicatrisée, l’avait
cependant recouverte d’un taffetas auquel l’ingéniosité d’un peintre
(c’est du moins la version de Soulavie) avait donné la couleur de la
chair. Le subterfuge n’en fut pas moins découvert.
Mais le Régent avait à cœur que l’affaire suivît son cours. Aussi, le
13 juin, le roi enjoignait-il par écrit aux pairs et aux princes du
sang d’assister au jugement. Ceux-ci s’abstinrent d’y paraître, sous
prétexte que la suscription de leur lettre de convocation constituait
un manquement des plus graves aux lois sacrées de l’étiquette. Le 19,
le jugement concluait à «un plus ample informé» et les intéressés
durent rester encore deux mois à la Bastille. Le 21 août, nouveau
jugement et même sentence: seulement les prisonniers furent mis en
liberté. Enfin le 1er décembre, «ils furent renvoyés absous de leur
prétendu combat. M. le comte de Toulouse (bâtard légitimé de Louis XIV)
était à ce jugement: il était le seul de prince[61]».
[61] DANGEAU: _Journal_, t. XVI, _passim_.--_La Gazette de la
Régence_ (édition de Barthélemy, 1887) vitupère le Parlement
«qui s’introduit à la Bastille pour des affaires où il ne
mettait pas autrefois le nez».
Richelieu et Gacé n’en avaient pas moins passé cinq mois à la Bastille.
A vrai dire, l’imprudence et l’impudence du petit duc avaient soulevé
contre lui bien des colères. Recherché par les plus grandes dames de la
Cour, cet adolescent, qui n’avait pas vingt ans, était encore parvenu
à faire tourner la tête à des princesses du sang, dont les attaches
familiales auraient dû cependant lui donner à réfléchir.
La première qui s’éprit follement de Richelieu, Mlle de Charolais,
était sœur d’un arrière-petit-fils du grand Condé, le duc de Bourbon.
Ce prince, qu’avait éborgné à la chasse le duc de Berry, petit-fils
de Louis XIV, était un assez pauvre homme; et sa laideur morale ne
déparait pas sa laideur physique: il était dur, violent, brutal,
sans honneur et sans scrupules. La liaison de sa sœur avec Richelieu
n’avait pu lui échapper. La duchesse douairière de Bourbon qui l’avait
surprise, ne parvenait pas, bien qu’elle surveillât et même maltraitât
sa fille, à l’empêcher de recevoir chez elle son amant[62]. Richelieu
entrait par les fenêtres. C’étaient alors de secrets entretiens dans
la chambre d’une femme de service, ou dans les jardins de l’hôtel de
Condé, les nuits où la lune n’en trahissait pas les mystères. C’étaient
encore des escapades à travers les rues de Paris: rendez-vous était
pris devant l’église des Cordeliers; et le couple amoureux vagabondait
par la Ville, sous des habits d’artisan, exposé parfois aux pires
rencontres, et venant s’échouer, après quelles péripéties, dans le
bureau d’un commissaire, où Richelieu devait se nommer et se répandre
en menaces pour éviter à sa compagne le plus humiliant des scandales.
[62] «D’autant plus sévère qu’elle était coquette et jalouse de
sa fille.» (_Anecdotes de Rulhière_, édition E. Asse, p. 2.)
Après une nuit si tourmentée, qui rappelle quelque peu celle du _Domino
noir_, Mlle de Charolais avait bien juré de ne plus courir pareille
aventure. Et son amant abondait très volontiers dans son sens; car il
se voyait ainsi débarrassé de l’inquiète surveillance d’une maîtresse
ombrageuse, très hautaine et très fière, même au milieu des plus
tendres épanchements. Il est vrai que l’indifférence de Richelieu avait
fini par avoir raison des fureurs jalouses de la princesse.
Par contre, le galant se montrait moins rassuré quand il se trouvait en
présence du frère. Cependant, peu de jours avant son duel avec Gacé,
au cours d’une «débauche» chez le duc de Bourbon, il avait osé chanter
le couplet lancé par la duchesse douairière[63] contre feu son mari
«Gendre d’une Samaritaine, etc...» Les roués se pâmaient devant ces
cyniques impertinences. Mais celle-ci ne fut pas du goût du petit-fils
de Condé. Aussi, le lendemain, quand Richelieu revint lui faire sa
cour, le duc de Bourbon lui rendit-il «très froidement des honneurs
extraordinaires». Et, comme son hôte s’étonnait d’un tel contraste:
--«On traite ainsi, lui dit le prince du sang, ceux qu’on ne veut plus
jamais voir[64].»
[63] Louise-Françoise de Bourbon, veuve de Louis de Bourbon,
était fille légitimée de Louis XIV et de Mme de Montespan.
[64] _Gazette de la Régence_ (édition de Barthélemy, 1887), p.
72.
Richelieu ne se fit pas répéter deux fois cette invitation à
promptement déguerpir. Le juste ressentiment du prince s’aggravait
encore de la rancune tenace qu’avait amassée en ce cœur orgueilleux
l’indignité de la liaison notoire d’un petit gentilhomme avec Mlle de
Charolais.
C’est vraisemblablement à cet incident... désagréable qu’il faut
attribuer ce couplet contre Richelieu--car lui aussi était chansonné:
Chanson (1716). Sur l’air: _Marotte fait bien la fière_.
Richelieu fait bien le fier
Pour les deux pages qu’il a;
Il s’imagine
Qu’avec sa mine
Tous ses affronts on oubliera.
Richelieu fait bien le fier
Pour les deux pages qu’il a[65].
[65] Chansonnier MAUREPAS (édit. Gay, 6 vol.), t. III, p. 185.
Parmi les jeux d’esprit qui couraient, chaque année, soit
à Paris, soit à Versailles, sur les courtisans, tels que
_Logement des Seigneurs et Dames de la Cour_, nous trouvons,
dans ceux de février 1716, cet article se recommandant de
la même allusion «Le duc de Richelieu au Page du roi, rue
Saint-Bon».
Et dans les _Diversités et les qualités des Vins de la Cour_
(1718): «du duc de Richelieu: _Vin du Commun_ (est-ce une
allusion à Mme Michelin?). _Mélanges historiques, politiques et
satiriques_ (de Boisjourdain), 1807, 3 v. in-8º, t. I, pp. 281
et 297.
Mais l’amour aveugle de Mlle de Charolais, résistant déjà aux
objurgations et aux menaces familiales, dédaignait les sarcasmes
de l’opinion publique qui enveloppait dans la même réprobation la
maîtresse et l’amant.
Une autre chanson, pareillement datée de 1716, était plus explicite
encore:
Que dira-t-on de Charolois
Et de son humeur sombre?
Qu’elle est entêtée d’un minois
Haï de tout le monde,
Aussi fier qu’il est poltron,
La faridondaine, la faridondon.
Aussi chacun le traite ici
A la façon de barbari
Mon ami[66].
[66] Chansonnier MAUREPAS (édit. Gay, 6 vol.), t. III, p. 184.
L’incarcération de Richelieu avait, en effet, exaspéré les ardeurs
passionnées de la princesse et développé chez elle des sentiments
qui, si la légende dit vrai, n’auraient pas manqué d’une certaine
grandeur. Bravant le courroux maternel, dont le moindre effet eût été
de la reléguer au fond d’un couvent, Mlle de Charolais, accompagnée de
sa sœur, la princesse de Conti, n’aurait pas craint de pénétrer dans
l’intérieur de la Bastille, pour aller consoler Richelieu. Mais le
récit de cette visite se corse de détails tellement romanesques que
l’Histoire hésite à le tenir pour vrai.