CHAPITRE III

_Fronsac, en Flandre, sous le commandement de Villars.--Le siège

de Marchiennes.--Fronsac est blessé à Fribourg.--Comment il est

accueilli, à Marly, par le roi.--Il revoit la duchesse aux yeux bleus

qui avait reçu ses adieux avant son départ pour l’armée.--L’amitié

succède à l’amour.--Le roman de Mme Michelin: perfidie et cruautés

de Fronsac.--Mort du duc de Richelieu: un beau geste de son

héritier.--Les dernières heures de Mme Michelin._

De nos jours (quoique le fait soit devenu assez rare) un père

de famille, mécontent de la conduite d’un fils trop étourdi ou

trop indépendant, finit par le décider, de gré ou de force, à

devancer l’appel réglementaire et à contracter un engagement dans

l’armée--excellente école pour les têtes un peu chaudes.

Jadis, ces exemples étaient plus fréquents; et, sous l’ancien régime,

ils se généralisaient. D’abord, pour un gentilhomme, l’armée était la

véritable carrière; en eût-il décliné l’obligation, que son père l’eût

rappelé à l’observation de son devoir, surtout quand le réfractaire

n’avait pas encore atteint sa majorité; et l’on sait qu’à cette époque

un Français n’était majeur qu’à sa vingt-cinquième année.

Mais cette jeune noblesse volait plus qu’elle ne marchait à l’appel de

ses chefs.

Aussi Fronsac, qui était ardent et courageux, répondit-il, comme il

convenait, à l’ordre que lui donna son père, ordre vraisemblablement

suggéré par Louis XIV, d’aller «servir en Flandre, dans les

mousquetaires», et sous les ordres du Maréchal de Villars. Ce fut en

août qu’il partit et Dangeau trace, d’un trait, le piquant croquis

des adieux du jeune volontaire à la Cour: «Il a pris congé du roi qui

lui a fort recommandé d’être plus sage et lui a d’ailleurs parlé avec

beaucoup de bonté et de considération pour le duc, son père[48].»

[48] DANGEAU: _Journal_, t. XIV, p. 197.

Il ne semble pas qu’avant son départ, Fronsac, qui fut, «comme

César, le mari de toutes les femmes, excepté de la sienne», ait

honoré celle-ci de la moindre attention. Par contre, s’il faut en

croire l’auteur de la _Vie privée_, il allait retrouver et consoler

à l’auberge du _Chasseur_, aux portes de Paris, cette belle duchesse

aux yeux bleus qu’il avait connue avant son mariage et qui, prête à

se rendre, lui murmurait si tendrement: «Ah! Fronsac, que vous êtes

dangereux!» Ils se rappelèrent une dernière fois les heures délicieuses

de leur amour, alors que l’époux était envoyé en mission dans le

Languedoc; les amusements de la vie de château, près de Mantes, et

les brimades qu’avait dû subir Fronsac, du fait des jeunes et jolies

femmes reçues par la duchesse et furieuses des indiscrétions ou des

infidélités de ce roué trop séduisant; les fuites éperdues de l’amant

pour ne point compromettre sa maîtresse, et la récompense exquise qu’il

en obtenait.

Mais il fallut partir.

Il fit bravement son devoir. Le Maréchal de Villars, qui l’avait pris

pour aide de camp, rend pleine justice, dans ses _Mémoires_, à la

vaillance de ce soldat de seize ans[49]. Il en allait de même pour ses

compagnons d’armes. Mais, chez cette brillante jeunesse, la galanterie

était inséparable de la bravoure. On assiégeait Marchiennes, où se

trouvaient réunis le dépôt de munitions et... la maîtresse du Prince

Eugène. Notre illustre ennemi commençait à être aussi malheureux à la

guerre qu’il l’était depuis longtemps en amour.

[49] _Mémoires du Maréchal de Villars_ (Édition du Marquis de

Vogüé), 6 vol., t. III, p. 197.

«Ma foi, messieurs, dit le maréchal, je vous abandonne cette dame, si

vous emportez la place.

--D’accord, répondit le chœur des officiers; le premier qui s’emparera

de la belle sera réputé le plus brave.»

On allait donner l’assaut, quand Marchiennes capitula. La maîtresse du

Prince Eugène n’était plus de bonne prise.

La discorde régnait parfois entre ces jeunes seigneurs, dont certains

étaient de sang royal: tel le prince de Conti qui avait le caractère

difficile et la main lourde. Il ne la fit que trop sentir à Fronsac

et au prince d’Espinoy, alors qu’ils jouaient ensemble. Ils étaient

cependant les meilleurs amis du monde, au temps où Fronsac était

enfermé à la Bastille. Ce fut une brouille assez sérieuse; mais

Dangeau, l’historiographe, hausse les épaules: «On regarde cela,

dit-il, comme jeux d’enfant[50].»

[50] DANGEAU: _Journal_, t. XIV, p. 463 (15 août 1713).

Fronsac ne quitta pas Villars de la campagne. Il fut blessé à Fribourg

d’un coup de pierre dont il garda la marque, assurent ses biographes,

jusqu’à la fin de ses jours. Après la reddition de la ville, chargé

par le Maréchal d’en apporter la nouvelle au roi, il fut encore, ce

jour-là, le héros de Marly. Habile metteur en scène, il sut se faire

valoir, exhiba sa blessure, raconta toutes les péripéties de la

campagne avec une verve incomparable. Louis XIV le complimenta, il lui

laissa entendre que le sang de sa blessure avait lavé la honte de sa

lettre de cachet; puis «il le logea et le retint; l’armée devant se

séparer, il lui donna 4000 écus pour son voyage[51]». (1712-1713).

[51] DANGEAU: _Journal_, t. XV, p. 30 (novembre 1713).

Grâce à sa belle conduite devant l’ennemi, Fronsac avait reconquis

le droit de reparaître, le front haut, à Paris et à Versailles. Il

en profita pour revenir à ses errements d’autrefois, mais avec plus

de réserve, voulant ainsi justifier la confiance qu’avait maintenant

le roi dans son avenir. Ainsi, en octobre 1714, il avait parié

contre le duc d’Aumont une forte somme pour une course de chevaux.

On lui conseilla de «rompre»; il ne se fit pas répéter deux fois

l’invitation[52].

[52] _Ibid._, (19 octobre 1714).

Toujours aussi amoureux et aussi entreprenant que par le passé, Fronsac

ne se risqua plus cependant dans les alcôves royales; il est vrai

qu’elles étaient alors si dépeuplées. Il se rabattit, par curiosité,

sur de simples bourgeoises; et ce fut le commencement de son aventure

avec Mme Michelin, dont le dénouement tragique lui arracha des larmes:

il le prétendit du moins. Toutefois ce qui est peut-être encore plus

lamentable, dans cette triste et touchante histoire, c’est le rôle

qu’y joua, dès le début, la duchesse aux yeux bleus qui avait offert

à Fronsac une si tendre hospitalité dans son château, près de Mantes.

Les deux amants s’étaient écrit pendant la campagne de Flandre; mais

la duchesse avait longuement réfléchi au cours de ces deux années;

quelques fils blancs argentaient ses tempes: elle eut le bon esprit

d’offrir à Fronsac, qui accepta, la sûreté d’une amitié à toute

épreuve. Mais la véritable affection, pure et sincère, consiste-t-elle

à méconnaître, au profit d’un des intéressés, le sentiment du devoir et

les lois de la morale? Et la grande dame, qui voulut bien collaborer

à la cruelle comédie (à vrai dire elle le regrettera plus tard)

où Fronsac fit sombrer la vertu de la pauvre petite Mme Michelin,

n’était-elle pas aussi coupable que l’auteur de cette machination si

perfidement ourdie?

Le roman et le théâtre se sont emparés d’une intrigue trop connue pour

que nous en rappelions tous les détails. Quelques lignes suffiront à la

résumer[53].

[53] Le t. III de la _Vie privée_ consacre près de 150 pages

à ce récit, qui prend ainsi les proportions d’un livre. Faur

intitule le volume _Relation écrite par le duc de Richelieu

en Languedoc pour la Marquise de M***_ (Monconseil) _de ses

premières aventures_...

Fronsac avait remarqué la femme d’un miroitier de la rue Saint-Antoine,

nommé Michelin. Il l’avait suivie, abordée, et tenté, sans faire

connaître sa personnalité, le siège d’une vertu devant laquelle avaient

échoué son astuce, son adresse et ses protestations de tendresse

éternelle. Cette blonde délicieuse, âgée de 18 ans, était dévote et

sage, autant qu’elle était jolie. Fronsac, qui se lassait de lui

présenter, chaque jour, de l’eau bénite, à l’église Saint-Paul, n’en

était pas, disait-il, autrement amoureux; mais cette résistance d’une

petite bourgeoise piquait au vif sa vanité.

Avec l’argent que lui avait prêté la duchesse, il avait loué, dans

le quartier, un appartement pour y recevoir la jeune femme, pendant

que la grande dame éloignait le mari, en l’envoyant à son château

de Mantes y commencer toute une série de travaux. Elle prétendit

l’avoir fait innocemment; mais, par la suite, après avoir sermonné,

pour la forme, son ancien amant, elle servit, en pleine connaissance

de cause, le caprice de Fronsac et se prit même d’amitié pour la

victime. En effet, Mme Michelin avait succombé aux assauts répétés

du galant, qui avait fini par se nommer, et que, chaque jour, elle

adorait davantage. Dans l’intervalle était revenu le mari. Le petit

duc lui avait rendu visite et réservé sa clientèle. Le bonhomme ne se

doutait de rien, se confondait en révérences devant le grand seigneur

et s’estimait fort honoré qu’il daignât s’asseoir quelquefois à la

table familiale. Lui, Fronsac, ne se contentait plus de recevoir sa

maîtresse dans l’appartement de la rue Saint-Antoine: c’était chez

elle qu’il continuait ses amoureux ébats; bien mieux, dans la même

maison et le même soir, il allait courtiser une amie de Mme Michelin,

une brune fringante, très fière de cet hommage rendu à sa beauté par

l’irrésistible Fronsac. Mme Michelin apprit cette trahison; elle pleura

en silence, et son infidèle amant eut l’inconscience de lui imposer le

partage de ses nuits avec son indigne rivale.

Puis il disparut.

Le duc de Richelieu venait de mourir (1715); et la succession du

défunt ne laissait pas que d’être embarrassée. Le père et le grand-père

de Fronsac avaient singulièrement amoindri par leurs dépenses exagérées

l’énorme fortune du Cardinal; la substitution--héroïque remède--en

avait sauvegardé le reste. «Ce fut mon unique héritage», dit le nouveau

duc de Richelieu à qui nous donnerons désormais le nom sous lequel il

est connu dans l’Histoire. Et son geste, à ce moment, ne manqua pas de

grandeur. Le feu duc de Richelieu avait payé les dettes de son fils.

Le fils paya les dettes de son père, trois millions, paraît-il. Et

fut-ce l’importance ou la noblesse du sacrifice auquel il n’était pas

obligé, qui émut le roi? Mais Louis XIV, comme s’il eût conscience

de sa mort prochaine et qu’il voulût faire oublier à Richelieu ses

récentes disgrâces, lui multiplia ses faveurs. Le 14 mars, il lui

accordait l’appartement du vieux duc à Versailles[54]; et, dans les

premiers jours de septembre, il lui donnait son agrément pour l’achat

du Régiment du Roi à Nangis[55], qui, lui aussi, avait fait battre le

cœur de la duchesse de Bourgogne.

[54] DANGEAU: _Journal_, t. XV, p. 418.

[55] _Ibid._, t. XVI, p. 196.--Louis XIV étant mort quelques

jours après, ce fut le duc d’Orléans, Régent, qui signa pour le

nouveau roi.

Les tracas de son héritage, le soin de son crédit, la mobilité

naturelle de son esprit, n’avaient guère laissé le temps à Richelieu

de penser à Mme Michelin. Il revint cependant, de loin en loin, lui

apporter la consolation de sa chère présence. Mais comme il la trouvait

changée! Elle n’était plus que l’ombre d’elle-même. La douleur, la

jalousie, le remords la minaient lentement. Richelieu avait cessé

depuis quelque temps ses visites, quand il voit un jour M. Michelin en

grand deuil. Il le fait monter dans sa voiture; et le brave homme tombe

dans ses bras en sanglotant. L’avant-veille, il avait conduit sa femme

au cimetière. Il ne pouvait s’expliquer le mal qui l’avait enlevée.

Elle était devenue mélancolique. Elle s’affaiblissait de jour en jour

et ne se nourrissait plus: il lui fut bientôt impossible de se lever;

elle avait enfin succombé à cet état de langueur.

Le Maréchal de Richelieu (1696-1788) d'après les mémoires contemporains et des documents inédits · 第 14 / 112 题