CHAPITRE II

_Quatorze mois de Bastille.--Sollicitude du Gouverneur Bernaville

pour son prisonnier.--Visite de la petite duchesse de Fronsac à son

époux: les suites d’un mariage blanc.--Études et «amusements» du

détenu.--Attaque de petite vérole: traitement du malade.--Isolement

et terreurs de Fronsac.--Sa guérison; sa convalescence.--Bulletins de

Bernaville.--Repentir, en apparence sincère, de Fronsac.--Sa mise en

liberté._

Contrairement à l’indication (c’était peut-être une date d’inscription)

donnée par la fiche précédente, Fronsac était déjà embastillé le 8 mai

1711, car, ce jour-là, Bernaville, le gouverneur de la forteresse,

écrivait au Ministre d’État Pontchartrain[37]:

[37] RAVAISSON: _Archives de la Bastille_, t. XII, p. 77

(d’après les manuscrits de la Bibliothèque Nationale).

«Je suis convenu avec M. le Cardinal de Noailles, M. le duc de

Richelieu et Mme la Duchesse, que M. le duc de Fronsac viendrait

dîner avec moi et y resterait jusqu’à 5 heures que ses maîtres de

langues et de mathématiques se rendent chez lui. Il ne m’a pas

paru possible qu’il passât seul ses journées dans sa chambre sans

intéresser sa santé. Ils sont persuadés que je ne vois personne qui

lui donne de mauvais exemples; et j’ose me flatter que vous avez

assez bonne opinion de moi pour croire qu’il ne se passe rien en ma

présence et celle de M. de Launay, soit dans ma chambre ou à nos

promenades dans la cour et sur le bastion, qui soit contre les bonnes

mœurs.

«Mme la Marquise du Chastelet[38] qui nous a fait l’honneur de dîner

avec nous, vous peut dire comme nous vivons ensemble. Elle y est

assez intéressée par son fils pour y avoir pris garde. Il est vrai

aussi que ces éducations-là me contraignent beaucoup. Je m’en fais

un devoir à l’égard de M. de Fronsac, que j’ai reçu par vos ordres

et à l’égard de M. le Chevalier du Chastelet[39], que j’aime et dont

j’honore infiniment le père et la mère.»

[38] C’était la femme du gouverneur de Vincennes.

[39] Il épousa, en 1714, Catherine de Richelieu, la sœur de

Fronsac.

Louis XIV avait ordonné, en effet, qu’on envoyât, comme précepteur,

au prisonnier, l’abbé de Saint-Rémy. Chargé de l’ingrate besogne de

recommencer sur de nouveaux frais une éducation restée incomplète, cet

ecclésiastique avait consenti (ainsi le voulait la règle) à se laisser

enfermer avec son élève. Il lui fit d’abord traduire Virgile.

Bernaville est très content du maître, «un fort honnête homme, fort

sage et fort capable, qui se gouverne fort bien avec» le duc de

Fronsac. Il n’est pas moins enchanté de l’élève: «Je n’ai à mon égard,

écrit-il, que des louanges à dire de sa conduite avec moi et les

officiers: il n’y a personne plus civil et plus poli que lui; il va au

devant de tout ce qui peut nous faire plaisir; nous ne lui avons rien

entendu dire contre les bonnes mœurs[40].»

[40] RAVAISSON: _Archives de la Bastille_, t. XII. «Tous ces

rapports étaient lus du Roi», écrit en apostille Pontchartrain.

Assurément, l’effréné viveur qu’était déjà Fronsac rongeait son frein:

il fallait bien se soumettre; mais il s’ennuyait mortellement. Aussi,

malgré les distractions de toute nature que s’efforçait de lui offrir

le personnel de la Bastille, le prisonnier en cherchait-il de moins

monotones et surtout de plus originales. Il se souvint alors qu’il

avait une femme. Et malgré que tous les mémorialistes aient affirmé que

la jeune duchesse de Fronsac avait en quelque sorte forcé les portes

du cachot de son époux, ce fut, au contraire, celui-ci qui sollicita à

plusieurs reprises la visite de sa femme.

Bernaville le déclare formellement.

Dans l’agréable roman qu’il a brodé sur le canevas des _Mémoires de

Richelieu_, M. de Lescure a complaisamment décrit les fêtes fastueuses

du premier mariage de Fronsac, sans oublier aucun détail sur la nuit de

noces qui servit de clôture à cette magnifique cérémonie. Les mariés

restèrent couchés un quart d’heure dans leur lit, les lampes à peine

baissées, pendant que les invités circulaient bruyamment autour d’eux,

aux sons joyeux des violons et des flûtes qui faisaient rage.

Et ce fut tout.

Fronsac avait, aussitôt, oublié Mlle de Sansac. La jeune vierge en

fut dépitée et désolée. La belle famille protesta. Et ses plaintes,

assurent certains biographes, ne furent pas étrangères à la détention

de ce mari indifférent[41].

[41] «La famille voulait que la duchesse de Fronsac fût

grosse», dit Richelieu dans les notes autographes qui terminent

les _Mémoires authentiques_, et dont l’une se rapporte à sa

première détention.

Nous croyons peu à cette version. Quoi qu’il en soit, la petite

duchesse, avisée du désir de son époux, ne le fit pas languir. Au

dire de l’anecdotier de la Vie privée, elle accourut, se présenta au

prisonnier, avec tous les artifices de la coquetterie la plus raffinée

et sous le plus galant des costumes, multiplia les sourires mouillés de

larmes, les baisers, les caresses, les témoignages les moins équivoques

d’une passion qui ne demandait qu’à être payée de retour. Mais ce fut

encore en pure perte. Fronsac se montra charmant, gracieux, empressé,

ainsi qu’il l’était avec toutes les femmes; il reçut la sienne comme

«l’envoyée du plus grand roi du monde»; et même, sevré qu’il était de

ses plaisirs coutumiers, il ressentit, à la voir et à l’entendre, un

certain trouble, mais bientôt il se ressaisit; et la petite duchesse

partit comme elle était venue. Au reste, l’honnête Bernaville ne

souffle mot de l’entrevue: il se contente de signaler au ministre les

effusions de gratitude que lui prodigua Fronsac, pour le zèle obligeant

qu’avait apporté le Gouverneur à lui donner satisfaction.

Cependant, le pensionnaire de Bernaville recevait nombre de visites,

entr’autres celles des princes de Conti et d’Espinoy, «la conversation

roulant sur les occupations et amusements (!!!) de Fronsac»[42].

C’étaient encore M. et Mme de Cavoie qui venaient le «préparer, par

de sages instructions, à recevoir la première visite de M. le duc de

Richelieu... Elle s’est passée avec beaucoup de tendresse de part

et d’autre.» En comédien consommé, Fronsac dit à son père «qu’il

reconnaissait toutes ses fautes, qu’il n’oublierait jamais la grâce

que le roi lui avait faite de l’envoyer ici pour en faire pénitence et

les réparer, qu’il était trop heureux d’y être, qu’il ne négligerait

rien de tout ce qui pouvait dépendre de lui pour les réparer, et pour

se rendre digne des bontés de Sa Majesté. Il lui a encore dit ce qu’il

nous dit tous les jours, qu’il n’a nulle impatience d’en sortir et

_qu’il regarderait comme un grand malheur une prompte liberté_[43].»

[42] RAVAISSON: _Archives de la Bastille_, t. XII, (lettre du

1er juillet.)--Voltaire venait aussi, disait-il, «lui rendre

ses devoirs».

[43] RAVAISSON: _Archives de la Bastille_, t. XII, (lettre du 8

juillet).

Soudain, un coup de théâtre.

Le 27 septembre, Fronsac tombe malade: il a une fièvre intense. La

Carlière, le médecin en titre de la prison d’État, vient le saigner le

lendemain. La petite duchesse, qui n’avait pas abjuré toute tendresse

pour l’ingrat, amène avec elle Barère, chirurgien des mousquetaires,

que le duc, accouru au chevet de son fils, voudrait également

substituer à La Carlière. Toutefois il s’entend avec le médecin

officiel; et Fronsac est saigné au pied.

Le prisonnier, qui se sent plus malade, s’inquiète et demande un

confesseur. On lui envoie un prêtre de Saint-Paul, M. Dolé, en qui le

Cardinal de Noailles a pleine confiance. Cependant, Barère, qui est

revenu, croit que cette fièvre persistante n’aura pas de suite. Or, le

30 septembre, la petite vérole se déclare. Et cette famille, jadis si

empressée autour du malade, tous, jusqu’à l’amoureuse Mme de Fronsac,

se défilent avec rapidité. Seuls restent dans la chambre du délaissé

l’abbé de Saint-Rémy[44] et un valet de chambre.

[44] Richelieu en fut toujours reconnaissant à Saint-Rémy; et

bien que Voltaire appelât cet abbé «un bœuf», Richelieu fit de

son ancien précepteur son premier secrétaire à l’ambassade de

Vienne.

Au surplus, Bernaville, qui a le sentiment de sa responsabilité, a

mis Fronsac en quarantaine. Il doit préserver son personnel d’un mal

contagieux. Il ne s’en inquiète guère pour lui-même: sa figure est

toute couturée de petite vérole.

Cependant La Carlière, qui, en raison des visites de son confrère,

s’était d’abord défendu de continuer les siennes, a consenti à suivre

la marche de la maladie. Le 3 octobre, il se déclare satisfait de

l’état général. Mais Fronsac est loin d’être rassuré. Il communie le

matin et demande même l’Extrême-Onction. Toutefois, le 6, (le huitième

jour de la maladie) le mieux s’accentue: La Carlière et Barère, enfin

d’accord, sont satisfaits de l’évolution normale de la petite vérole.

Et pourtant le vaillant Bernaville a suivi l’exemple de la famille, il

ne voit plus son pensionnaire: c’est aussi qu’il «reçoit ici beaucoup

de monde». Fronsac, pour qui jadis la dévotion était le dernier des

soucis, en réclame toutes les pratiques: il demande la permission

d’envoyer un valet de chambre à la châsse de Sainte-Geneviève, pour y

faire «toucher un mouchoir et lui apporter des pains».

Enfin, le 17 octobre, Bernaville, rentré dans la chambre de Fronsac,

envoie à Pontchartrain ce triomphant billet:

«Je m’assure que M. le duc de Fronsac est parfaitement guéri et qu’il

n’est _point marqué_. Il se leva hier; et on ouvrit les fenêtres

après avoir brûlé dans sa chambre de la poudre à canon et toutes

sortes de choses. Il mange tous les jours des bouillons et plusieurs

potages avec deux ailes d’un gros poulet et le corps, ce qui ne

lui suffit pas à ce qu’il dit, et, je le crois bien, car il a bon

appétit.»

Le Maréchal de Richelieu devait être un jour un gastronome aussi

émérite qu’il était un amoureux hors pair.

Fronsac fit sa convalescence à la Bastille. Le Roi ne désarmait pas

encore. Le 24 octobre, le père se décidait à rendre visite au fils:

«Il m’a dit, écrit le Gouverneur, qu’il était content de l’état de sa

santé et de la situation de son esprit.» La Carlière avait donné au

malade son _exeat_ (si l’on peut ainsi s’exprimer) et dicté à Barère le

traitement qu’exigeait la convalescence. Quant au confesseur, M. Dolé,

il continuait ses visites sur la demande expresse de son pénitent.

Celui-ci voulait aller, le plus tôt possible, à la messe; mais

Bernaville, qui connaissait le paroissien, tardait à le satisfaire,

«car, disait-il, il n’aura pas sorti de sa chambre qu’on ne pourra

plus l’y faire rentrer». Néanmoins, le 1er novembre, il lui permit

d’entendre la messe. Le prompt rétablissement de Fronsac incitait

ce bienveillant geôlier aux plus consolants pronostics: «La petite

vérole, disait-il, ne lui a fait que du bien: elle l’a fait croître

considérablement et il ne sera pas marqué: il y a lieu d’espérer qu’il

y aura du changement en tout.»

«Il se promena hier pour la première fois dans le jardin que nous

avons sur le bastion de la Bastille, où il est encore aujourd’hui.

Il a prié M. le duc de Richelieu de me demander la permission de se

promener dans le jardin de l’Arsenal. J’ai répondu que cette liberté

était contre nos usages et que je ne croyais pas que le Roi voulût

l’ôter au public et nous la donner pour promener nos prisonniers, et

même qu’il conviendrait moins à M. le duc de Fronsac qu’à plusieurs

autres, puisque la principale raison qu’on a eue en l’envoyant a été

de le séparer de ses amis particuliers, ce qu’on ne pourrait pas

faire dans un jardin public qui est le rendez-vous de tout Paris[45].»

[45] RAVAISSON: _Archives de la Bastille_, (lettre du 5

novembre).

Pontchartrain, naturellement grincheux, tance vertement Bernaville

d’avoir laissé la conversation dévier sur ce terrain; et Fronsac qui

prend connaissance de la semonce ministérielle, exprime tous ses

regrets au pauvre gouverneur de lui avoir attiré cette mercuriale.

D’ailleurs, il retourne maintenant chez Bernaville, où la jeune

duchesse, ainsi que M. et Mme de Richelieu, viennent de nouveau lui

rendre visite. Et le digne fonctionnaire constate, une fois de plus,

que «les marques de la petite vérole, quoique nombreuses, ne le

défigurent point[46].»

[46] _Ibid._, (lettre du 17 novembre).

A quoi tiennent pourtant les destinées d’un empire... dans le monde

galant! Supposez Fronsac «picoté»--c’était le terme--de petite vérole,

comme l’était Bernaville. Richelieu, séducteur professionnel du XVIIIe

siècle, n’existait pas.

Il resta sept mois encore à la Bastille. Enfin, quand Louis XIV

eût jugé l’expiation suffisante, le prisonnier adressa, le 16 juin

1712, ce placet à Pontchartrain: «Mon père, qui est ici, a la bonté

de vouloir bien consentir à mon élargissement, et m’ordonne de vous

supplier de vouloir bien le demander au roi. Je tâcherai de mériter

toutes les grâces qu’il m’a bien voulu faire et de montrer qu’une telle

retraite m’a bien changé par les solides réflexions que j’ai faites.

Permettez-moi de vous remercier de toutes les obligations, etc.»

Le père avait écrit, en apostille, qu’il était «convaincu des bonnes

dispositions de son fils».--Ah! le bon billet!...

Trois jours après, Fronsac sortait de la Bastille. Dangeau, qui assigne

la même date à la mise en liberté du coupable repentant, ajoute:

«Richelieu, son père, a fait payer toutes ses petites dettes et pris du

temps pour les plus considérables[47].»

[47] DANGEAU: _Journal_, t. XIV, p. 177.

Était-ce donc la véritable cause d’une détention qui dura quatorze

mois? Nous en doutons; et nous constaterons simplement, pour mémoire,

que la duchesse de Bourgogne était morte le 12 février précédent.

Le Maréchal de Richelieu (1696-1788) d'après les mémoires contemporains et des documents inédits · 第 13 / 112 题