_La naissance de Richelieu-Fronsac.--Un ressuscité qui devient
nonagénaire.--Première enfance.--Une éducation négligée.--Succès de
Fronsac à la Cour.--L’habit de belle-mère.--Esprit d’à-propos d’un
danseur.--Mariage d’enfants.--Un ancêtre de Chérubin.--Imprudences de
la duchesse de Bourgogne; effronterie de Fronsac.--Premier séjour à
la Bastille._
Louis-François-Armand de Vignerot du Plessis naquit à Paris, le 13 mars
1696. Il était fils d’Armand Jean II de Vignerot du Plessis, duc de
Richelieu, lequel était petit-neveu du Grand Cardinal et «substitué aux
noms et armes de Richelieu».
Louis-François trouva dans son berceau le duché de Fronsac et le
titre de pair de France; car, le 12 février 1711, du vivant même
d’Armand-Jean, il se dénommait et signait ainsi sur l’acte de son
premier mariage[19].
[19] _Registres de Saint-Sulpice._--Toutefois il ne devait
siéger au Parlement, comme duc de Richelieu, que le 2 mars 1721
et, comme pair de France, en qualité de duc de Fronsac, que le
15 avril 1723 (_Dictionnaire de La Chesnaye des Bois._)
La date de sa naissance, donnée par le P. Anselme, est restée en blanc,
comme celle de son ondoiement, sur son acte de baptême, qu’Eudore
Soulié a découvert dans le registre de Notre-Dame de Versailles[20].
Cette pièce, authentique, porte la double signature de _Louis_ et de
_Marie-Adélaïde_. Louis-François, baptisé le 15 février 1699, «par
permission de Mgr l’Archevêque de Paris», avait été, en effet, tenu
sur les fonts par Louis XIV et par la duchesse de Bourgogne[21].
[20] _Dictionnaire de Jal_, 1872, p. 1062.
[21] _La Gazette_ du 20 février 1699 annonce le baptême donné
le 15 par l’abbé de Pomponne, aumônier de Sa Majesté, à l’issue
de la messe. Elle dit, en outre et à tort, que l’enfant est âgé
de 2 ans et 10 mois.
Pendant sa première enfance, son état de santé fut des plus précaires.
Venu avant terme (à sept mois), il fut élevé dans du coton. Peu de
temps après, il fut assailli par de violentes convulsions. Les médecins
en désespéraient. A la suite d’une de ces crises, on le croyait perdu,
quand une servante, qui était fort jolie--détail relevé par ses
biographes--s’aperçut qu’il avait encore un souffle de vie et parvint à
le ranimer.
A quatre-vingt-dix ans de là, un des commis qui dressaient l’état
des prisonniers de la Bastille, écrivait, au bas d’une des fiches
consacrées au Maréchal duc de Richelieu:
«Le 25 août 1786, il est venu voir le Château de la Bastille. Il est
monté sur les tours, âgé de 90 ans, 5 mois, 12 jours[22].»
[22] Chiffres qui concordent exactement avec la date indiquée
par le P. Anselme. Cette note se trouve reproduite dans les
_Mémoires historiques et authentiques sur la Bastille_ (1789,
3 vol.), t. II, p. 102.
Cette sorte d’escalade, inouïe chez un nonagénaire, dépeint à souhait
la crânerie, la belle humeur, la coquetterie, la volonté de rester
jeune, qui furent toujours le fond du caractère de Richelieu[23].
[23] BIBLIOTHÈQUE DE L’ARSENAL: _Archives de la Bastille_.
Carton 10598, p. 58.
Quelles pensées, quels spectacles durent surgir et revivre en son
cerveau, quand il pénétra dans la fameuse prison d’État, symbole,
indestructible en apparence, d’un pouvoir absolu qui lui était si cher,
cette Bastille, dont il avait été, par trois fois, le pensionnaire
malgré lui et d’où il aurait bien pu ne plus sortir, la dernière, que
pour expier sur un échafaud, comme un autre chevalier de Rohan, le
crime de haute trahison!
Mais, grâce à cette mobilité d’esprit qui ne l’abandonna pas, même
aux dernières heures de son existence, qu’il dut vite se rasséréner,
lorsqu’il fut parvenu au terme de son ascension! De cette plateforme
massive semblant menacer Paris, il contemplait le panorama mouvant de
la Grande Ville, de la cité toujours grondante et tumultueuse, mais
aussi toujours charmante et toujours adorée, témoin plus ou moins
discret des fêtes somptueuses, des duels retentissants, des aventures
galantes de Fronsac et de Richelieu. Et peut-être croyait-il revoir,
de l’autre côté des fossés, ces théories de belles dames, qui, jadis,
au cours d’une de ses captivités, et pendant une de ses promenades
sur cette même terrasse, agitaient leurs mouchoirs de dentelles pour
se faire reconnaître du prisonnier et lui envoyaient «sur l’aile des
zéphyrs»--le langage du temps--leurs plus tendres baisers.
Fronsac (il faut bien désigner Richelieu par le nom qu’il porta
jusqu’en 1715), Fronsac fut fort mal élevé en sa prime jeunesse,
ou plutôt ne fut pas élevé du tout. Sa mère, née Anne-Marguerite
d’Acigné, était morte le 19 août 1698, alors qu’il n’avait pas encore
atteint sa troisième année; et son père, une manière de vert-galant,
bizarre et désordonné, épousait, en troisièmes noces, le 20 mars
1702, Marguerite-Thérèse de Rouillé, veuve du marquis de Noailles. La
nouvelle duchesse de Richelieu ne s’occupa guère de son beau-fils, que
pour en prévoir et même arrêter l’union éventuelle avec l’aînée des
filles qu’elle avait eues de son premier mariage.
L’instruction de Fronsac fut des plus négligées, soit que, volontaire,
étourdi et turbulent, il préférât--ce qui était tout naturel--le jeu
à l’étude, soit que le soin de son éducation eût été remis, au dire
de ses biographes, entre les mains d’un gouverneur plus inepte encore
qu’insouciant.
Ce fut l’atmosphère des salons de Versailles et de Marly, «l’air de la
Cour», comme on disait alors, qui fit de ce médiocre écolier un parfait
gentilhomme. L’étoffe, il est vrai, se prêtait singulièrement à cette
transformation. Petit, mais de taille bien proportionnée, d’agréable
figure, souriant, gracieux, spirituel, adroit cavalier et merveilleux
danseur, Fronsac fut remarqué dès le premier jour de sa présentation.
Il n’avait pas encore quinze ans: «Il a été trouvé fort joli à la
Cour», écrit, le 28 janvier 1711, la marquise d’Uxelles; et, dans
le même mois, Dangeau, en consciencieux annaliste, note les succès,
chaque jour plus marqués, du nouveau venu. Fronsac avait dansé à la
Cour; et bientôt Louis XIV daignait abaisser son majestueux regard sur
l’adolescent: «Le Roi parla, à sa promenade, au petit duc de Fronsac,
qui est fort à la mode, ce voyage-ci et qui a beaucoup d’esprit[24].»
[24] Marquis DE DANGEAU: _Mémoires_ ou _Journal_ (Paris, 1854
et suiv.), t. XIII, pp. 316-317.
Bien qu’assez mal renseigné sur l’âge exact de ce courtisan précoce,
Saint-Simon décrit plus longuement, mais avec sa précision coutumière,
une entrée qui serait qualifiée aujourd’hui de sensationnelle.
«Ce petit duc de Fronsac, qui n’avait guère alors que seize ans,
était la plus jolie créature de corps et d’esprit qu’on pût voir. Son
père l’avait présenté à la Cour, où Mme de Maintenon, ancienne amie
de M. de Richelieu, en fit comme son fils[25]; et, par conséquent,
Mme la duchesse de Bourgogne, et tout le monde lui fit merveille,
jusqu’au Roi. Il y sut répondre avec tant de grâce et se démêler avec
tant d’esprit, de finesse, de liberté, de politesse, qu’il devint
bientôt la coqueluche de la Cour. Sa figure enchante les dames[26].»
[25] Duc DE SAINT-SIMON: _Mémoires_ (édit. Chéruel, 1873), t.
VIII, p. 301.--_Mémoires_ (édit. de Boislisle continuée par MM.
J. Lecestre et J. de Boislisle), Hachette 1879 et suiv. t. XX,
p. 303-305.
[26] Mme de Maintenon écrivait, en 1710, au duc de Richelieu:
«M. le duc de Fronsac réussit très bien à Marly.»
Ce n’était pas que, sur un terrain si glissant, partant si périlleux
pour un novice, il n’eût à vaincre de sérieux obstacles. La parcimonie
de sa belle-mère le réduisait à un train des plus modestes; et si, par
aventure, il protestait:
--«Allons, allons, lui disait en riant la bonne dame, les grâces de
votre personne suppléent à l’insuffisance dont vous vous plaignez.»
Mais Fronsac avait sa vengeance toute prête; et certain jour que les
courtisans s’étonnaient de le voir mesquinement vêtu, il leur répondit
fort sérieusement qu’il portait «un habit de belle-mère».
Ce pauvre équipage semblait n’en rehausser que mieux le charme
séducteur et surtout l’esprit d’à-propos de Fronsac, au milieu des
plaisirs frivoles qui passaient pour les plus graves occupations de
la Cour. Ce fut ainsi que Brissac, un ami du jeune duc, ayant commis
l’impardonnable faute, au «retour d’un menuet», de ne pas «prendre» la
duchesse de Bourgogne, sa danseuse, Fronsac lâcha aussitôt la sienne,
pour réparer l’erreur du coupable. De ce jour, l’aimable et parfois
trop impulsive princesse voulut que son cavalier... occasionnel fût de
toutes les fêtes de la Cour. Elle lui fit même l’insigne honneur de
l’appeler sa «jolie poupée».
Cependant d’austères devoirs attendaient ce gentil fantoche. Lorsque,
ruiné par le jeu, son père avait épousé la veuve du marquis de
Noailles, les deux conjoints avaient signé au contrat de mariage de
leur belle-fille et fille, âgée de onze ans, avec le duc de Fronsac,
qui en avait à peine six. Louis XIV «y signait» également, «pour lui
donner plus de force»; et une clause formelle de ce même contrat
stipulait expressément que, si «l’aînée venait à manquer», Fronsac
épouserait la seconde[27]. Il fallait absolument sanctionner l’alliance
des deux familles, d’autant que la protection de Mme de Maintenon était
toute acquise aux Noailles.
[27] DANGEAU: _Journal_, t. VIII, p. 349.
La prévoyance de ces parents, si préoccupés des avantages d’une telle
faveur, devait se trouver bientôt justifiée. La fiancée de Fronsac
mourut en juillet 1703[28]; et le fiancé dut épouser, aux termes du
contrat, la seconde fille de la duchesse, Mlle de Sansac, qui était,
comme sa sœur, plus âgée que lui[29]. Le mariage fut célébré, en
février 1711, à Paris, dans la chapelle du Cardinal de Noailles, oncle
de la jeune fille[30].
[28] _Ibid._, t. IX, p. 243.
[29] Une note des _Mémoires de Sourches_ (édition de Cosnac,
t. XIII, p. 22) porte qu’un courtisan, à la vue de ce couple
enfantin qui entrait dans le cabinet du roi pour y signer le
contrat, «dit qu’il ne savait si c’était un mariage ou un
baptême».--Et Mme de Maintenon écrivait (_Recueil Geffroy_,
t. II, p. 270) «qu’elle avait été sur le point de prendre le
menton à Fronsac». _Mém. de Saint-Simon_, éd. Boislisle, t. XX,
p. 203.
[30] DANGEAU: _Journal_, t. XIII, p. 317.
Ce fut la plus déplorable des unions. Fronsac ne pouvait souffrir
sa femme, qu’il prétendait d’un caractère aussi _acariâtre_[31] que
celui de la duchesse de Richelieu, doublement sa belle-mère. Puis
une passion folle avait envahi ce jeune et bouillant cerveau. Déjà
choyé et caressé par des grandes dames qui n’avaient plus rien à lui
refuser, Fronsac avait osé lever les yeux sur cette princesse[32] qui
le trouvait «un enfant fort aimable» et l’admettait assez étourdiment
dans son intimité. S’il pouvait chanter, comme plus tard le Chérubin de
Beaumarchais, «J’avais une marraine», il n’avait plus l’ingénuité du
page. Il ne se blottissait pas au fond d’un fauteuil, dans la chambre
«bleue» de la duchesse de Bourgogne, mais derrière un rideau, d’où son
ami Brissac dut le tirer par la jambe[33], pour le déloger.
[31] Dans une des notes autographes du Maréchal qui
accompagnent la fin de ses _Mémoires authentiques_, Richelieu
se sert de ce terme pour qualifier le caractère de Mlle de
Sansac. Il ajoute qu’elle n’était «pas jolie». «Elle est
parfaitement laide», écrivait Mme de Maintenon.
[32] Cependant, malgré son insolente fatuité, Richelieu se
défendit toujours d’avoir été l’amant heureux de la duchesse
de Bourgogne, en dépit même de Louis XV, assez pervers pour
provoquer cet aveu.
[33] «Derrière un écran», dit Rulhière, dans ses jolies et
croustillantes _Anecdotes sur le Maréchal de Richelieu_. Cet
effronté Fronsac lève la tête. Cri général. On recommanda le
silence aux femmes de chambre qui étaient autour de la toilette
de la petite Dauphine. Mais on parla.
--«On excuse tout, hors la peur que vous nous avez faite, dit la
petite-fille du roi à Fronsac qui vint se mettre à genoux devant elle
et lui baiser la main.»
Il poussa plus loin la témérité. On le vit embrasser un jour la
duchesse. On prétendit même qu’il avait été surpris en tête-à-tête
avec elle, dans une attitude qui ne témoignait que trop de son peu de
respect pour le sang royal; il s’était aussitôt caché sous le lit[34]
de la princesse, et, dans sa fuite, avait laissé tomber une miniature
de la duchesse de Bourgogne.
[34] Le grave Ravaisson dit «dans le lit,» (_Archives de
la Bastille_, t. XII, p. 77). _Les Mémoires historiques et
authentiques sur la Bastille_ (de Carra) prétendent que
Fronsac, surpris dans le lit de la duchesse par Cavoie, qui
devait en aviser Mme de Maintenon, se cacha «tout nu» sous
le lit: ce fut, disent ces _Mémoires_, la vraie cause de sa
détention.
Ces racontars eussent été de pures calomnies, que Fronsac aurait eu à
se défendre contre d’autres imputations, assurément moins graves, mais
qui ne laissaient pas que de provoquer le mécontentement du roi et
les inquiétudes de son Égérie. Ce jeune seigneur, disait-on, n’était
pas seulement léger, inconséquent et coureur de ruelles; il jouait et
perdait des sommes considérables. Mme de Maintenon le fit surveiller
par Cavoie; et ce gentilhomme lui apprit, un jour, que Fronsac venait
d’être délesté de mille louis. Sans doute sa femme était fort riche;
mais c’était payer un peu cher l’honneur d’avoir épousé un homme qui la
dédaignait. Le duc de Richelieu, bien qu’il ne prêchât pas d’exemple,
était exaspéré; et, pour l’apaiser, Mme de Maintenon lui écrivit,
après avoir sermonné Fronsac qui avait vraisemblablement fait amende
honorable: «Je lui ai dit que je dirais au roi que j’ai sa parole et
que s’il ne la tient pas, il achèverait de se noyer.»
Il «se noya». Continua-t-il à jouer à _la bassette_--ce jeu qui avait
déjà dévoré tant de fortunes à la Cour? Lui fallut-il contracter
des emprunts usuraires pour éteindre ses dettes? Ou bien, avait-il
fait, comme le dit assez mystérieusement Dangeau, «quelque nouvelle
imprudence»[35]? Toujours est-il que son père et sa famille, de concert
avec Mme de Maintenon, demandèrent une lettre de cachet au roi pour
envoyer Fronsac à la Bastille et l’y garder le plus longtemps possible.
Nous avons sous les yeux la fiche qui se rapporte à sa détention[36].
Elle est ainsi libellée:
_Tabul. Nº 3
20 mai 1711
M. le duc de Fronsac
pour correction.
Il a été mis trois fois à la Bastille,
le 4 mars 1716 et le 28 mars 1719.
Sorti le 19 juin 1712._
[35] DANGEAU: Journal, t. XIII, p. 394. C’est le 5 avril, dit
l’Annaliste, que fut demandée la lettre de cachet.--«Livré
au monde avec tout ce qu’il fallait pour plaire, écrit
Saint-Simon, il fit force sottises.»
[36] BIBL. ARSENAL: _Papiers de la Bastille_, 10598.