Depuis longtemps Shelley désirait faire venir en Italie ses amis
Hunt, auxquels leurs créanciers et leurs ennemis politiques rendaient,
en Angleterre, la vie assez dure. Il était prêt à payer leur voyage,
mais ses ressources ne lui permettaient pas d'entretenir un ménage et
sept enfants. À force d'en parler à Byron, il obtint de celui-ci la
promesse de fonder avec Hunt un journal libéral qui serait édité en
Italie et publierait le premier toutes les œuvres de Byron. Ce seul
privilège suffisait à assurer le succès du journal et la fortune de
Hunt. C'était une offre très généreuse de la part de Byron qui n'avait
rien à gagner à cette association, bien au contraire. Mais il alla plus
loin; il consentit à céder aux Hunt le rez-de-chaussée de son palais
de Pise que Shelley, de son côté, s'engagea à meubler pour eux. Tout
était ainsi arrangé et la tribu des Hunt se mit en route.
Non sans peine, vers la fin de juin 1822, ils arrivèrent à Livourne.
Dans le port, Trelawny les attendait sur le _Bolivar._ Shelley et
Williams étaient venus sur l'_Ariel_ qui fit une entrée de grand
style. Après de chaleureuses démonstrations de joie, la tribu,
pilotée par Shelley, fut dirigée sur Pise, tandis que Williams
attendait à Livourne le retour de son ami pour rentrer en bateau
avec lui.
Malheureusement le premier contact des Hunt avec Byron fut
désagréable. Bien qu'il jugeât ses idées politiques exagérées, il avait
une certaine affection protectrice pour Hunt, honnête écrivain, bon
père de famille, bon mari, bon homme. Mais il n'avait jamais pu
souffrir sa femme Marianne qu'il jugeait vulgaire. C'était une de ces
égalitaires qui passent leur vie à penser aux inégalités. Pour bien
montrer qu'elle ne respectait pas en Byron le grand seigneur, elle le
traita avec une insolence que l'homme le plus humble n'eût pas toléré.
Avec l'aimable Guiccioli, elle prit les allures de matrone britannique.
Byron demeura poli, mais glacial.
Au bout de vingt-quatre heures il était excédé. Les sept enfants
couraient dans la maison, abîmaient tout, «Kraal de Hottendots, plus
sales et plus malfaisants que des Yahoos.» Lord Byron regardait avec
dégoût cette vermine humaine, et mettant en faction sur l'escalier son
énorme bouledogue, lui disait: «Ne laissez aucun petit _cockney_
venir de notre côté.» Déjà il était las du journal.
Shelley, qui devait repartir le jour même, ne voulut pas abandonner
Hunt avant d'avoir arrangé ses affaires. Il adoucit Byron, prêcha
Marianne, consola son ami et retarda son départ de jour en jour jusqu'à
ce que tout fût réglé. Sa ténacité triomphait toujours de la hautaine
langueur de Byron. Il obtint que le premier numéro du journal
publierait la «Vision du Jugement»[1],
ce qui le lancerait sûrement. Williams, qui
attendait à Livourne, devenait impatient et nerveux. Il n'avait jamais
été séparé de sa femme pendant un temps aussi long et se plaignait.
Shelley lui envoyait billet sur billet pour expliquer son retard.
Ce début de juillet avait été d'une chaleur suffocante, «le soleil
d'Italie au rire impitoyable». Les paysans avaient dû cesser de
travailler dans les champs au milieu du jour. L'eau manquait et
partout des processions de prêtres, portant les images saintes,
imploraient le ciel d'un peu de pluie.
Le matin du 8, Shelley arriva avec Trelawny, alla à la banque, fit
de nombreux achats dans les magasins pour l'approvisionnement de Casa
Magni, puis les trois amis se dirigèrent ensemble vers le port.
Trelawny, avec son _Bolivar_, voulait accompagner l'_Ariel._
Le ciel se couvrait peu à peu et une brise légère soufflait dans la
direction de Lerici. Le capitaine Roberts dit qu'il y aurait bientôt
un orage. Williams, qui avait hâte de partir, affirma qu'en sept
heures ils seraient arrivés.
À midi, Shelley, Williams et leur mousse étaient à bord de
l'_Ariel_; Trelawny, à bord du _Bolivar_, faisait ses
préparatifs. Le bateau du garde-port les accosta pour vérifier leurs
papiers: «Barchetta Don Juan? Capitaine Percy Shelley? Cela va bien.»
Trelawny, qui n'avait pas son certificat sanitaire, essaya de passer
outre: l'officier le menaça de quinze jours de quarantaine. Il offrit
d'aller se mettre rapidement en règle, mais Williams ne tenait plus
en place. D'ailleurs ils n'avaient pas de temps à perdre il était deux
heures; il y avait peu de vent et ils arriveraient à grand' peine à la
nuit tombante.
L'_Ariel_ sortit presque en même temps que deux felouques
italiennes. Trelawny mécontent se mit à l'ancre, fit amener ses voiles
et avec une longue-vue suivit des yeux le bateau de ses amis. Son
pilote génois lui dit: «Ils auraient dû partir ce matin, à trois ou
quatre heures... ils se tiennent trop à la côte; le courant les y
fixera.»
--Ils auront bientôt le vent de terre, doit Trelawny.
--Ils en auront peut-être beaucoup trop, dit le Génois; cette
voilure sur un bateau sans pont, et sans un marin à bord, c'est une
folie!... Regardez ces lignes noires là-bas, et les chiffons sales qui
passent au-dessus, et cette fumée sur l'eau. Le Diable prépare un
de ses tours.
Du bout de la jetée le capitaine Roberts, lui aussi, observait
l'_Ariel_; quand il le perdit de vue, il monta sur le phare et vit
l'orage s'avancer vers le petit bateau qui bientôt amena une partie de
sa voilure; puis les nuages le cachèrent complètement.
Dans le port l'air était devenu brûlant et irrespirable; une sorte
de calme pesant paraissait solidifier l'atmosphère. Trelawny accablé
descendit dans sa cabine et, malgré lui, s'endormit. Au bout d'un
instant, il fut réveillé par un bruit de chaînes; les matelots
mouillaient une nouvelle ancre. Dans tout le port c'était l'agitation
qui précède la tempête; on amenait des voiles et des mâts, on arrimait
des câbles, des ancres grinçaient. Il faisait très noir. La mer était
unie et sombre comme un bloc de plomb; des bouffées de vent la
parcouraient sans la rider et de larges gouttes de pluie rebondissaient
sur sa surface. Des barques de pêche passèrent à toute vitesse, dans
un grand désordre; on entendait des coups de sifflet, des ordres, des
cris. Soudain un coup de tonnerre formidable couvrit tous les bruits
humains.
Quand quelques heures plus tard le ciel se fût éclairci, Trelawny
et Roberts explorèrent longuement tout le golfe de leurs longues-vues;
il n'y avait plus sur la mer un seul bateau.
* * *
De l'autre côté du golfe, les deux femmes attendaient des nouvelles.
Mary était inquiète et mélancolique; cet été si chaud l'effrayait.
C'était par un tel temps que son petit William était mort et elle
regardait son bébé avec inquiétude. Il allait bien et buvait
joyeusement mais elle, sur cette terrasse, devant le plus beau paysage
du monde, ne pouvait s'empêcher de se sentir accablée de tristesse.
Sans raison, ses yeux se remplissaient de larmes: «Enfin, pensait-elle,
quand lui, quand mon Shelley reviendra, je serai heureuse, il me
consolera; si son boy est malade, il le guérira et m'encouragera.»
Le lundi, Jane eut une lettre de son mari, datée du samedi: il
disait Shelley toujours retenu à Pise: «S'il n'est pas ici lundi, je
viendrai seul dans une felouque; attendez-moi lundi au plus tard.»
Le jour où cette lettre arriva était celui de l'orage. Mary et Jane,
voyant la mer démontée, ne pensèrent pas une minute que l'_Ariel_,
si fragile, eût pris la mer. Le mardi, il plut toute la journée, une
pluie douce, monotone, sur une mer très calme. Le mercredi le vent
souffla de Livourne et plusieurs felouques arrivèrent. Le patron de
l'une d'elles dit que l'_Ariel_ était parti le lundi, mais Mary et
Jane ne le crurent pas. Jeudi, le vent fut de nouveau bon, les deux
femmes ne quittèrent pas la terrasse; à chaque minute, elles croyaient
voir les hautes voiles du petit bateau doubler le cap. À minuit, elles
étaient encore sur la terrasse et, inquiètes, se demandaient si quelque
maladie ne retenait pas leurs maris à Livourne. Comme la nuit avançait,
Jane devint si malheureuse qu'elle décida de fréter un bateau le
lendemain matin; mais l'aube vit une mer démontée, et les bateliers
refusèrent de faire le voyage. À midi des lettres arrivèrent; il y en
avait une de Hunt pour Shelley. Mary l'ouvrit en frissonnant. Elle
disait: «Écrivez-nous comment vous êtes rentré, car il a fait mauvais
temps lundi après votre départ et nous sommes inquiets.»
La lettre tomba des mains de Mary qui se mit à trembler. Jane la
ramassa, lut à son tour et dit: «Alors, tout est fini.»
--Non, ma chère Jane, tout n'est pas fini; mais cette attente
est horrible. Venez avec moi. Allons à Livourne. Allons en poste pour
faire plus vite et sachons notre sort.
La route de Lerici à Livourne passait par Pise; elles s'arrêtèrent
un instant chez Lord Byron pour demander s'il avait des nouvelles.
Elles frappèrent à la porte; une servante italienne cria: «Chi è» car
il était déjà tard, puis leur ouvrit. Byron était couché, mais la
comtesse Guiccioli, souriante, descendit à leur rencontre. En voyant
l'aspect terrifiant du visage de Mary, blanche comme un marbre,
elle s'arrêta étonnée.
--Where is he? Papete alcuna cosa di Shelley? dit Mary. Byron
qui suivait sa maîtresse, ne savait rien, seulement que Shelley avait
quitté Pise le dimanche et s'était embarqué le lundi, par mauvais
temps.
Refusant de se reposer, les deux femmes partirent pour Livourne;
elles y arrivèrent à deux heures du matin. Leur cocher les amena à une
auberge où elles ne trouvèrent ni Trelawny, ni le capitaine Roberts.
Elles se jetèrent habillées sur des lits et attendirent le jour. À six
heures du matin, elles coururent toutes les auberges de Livourne. À
celle du Globe, elles trouvèrent Roberts qui descendit avec un visage
bouleversé, et elles surent par lui tout ce qui s'était passé pendant
cette horrible semaine.
Cependant il restait un espoir. L'_Ariel_ pouvait avoir été
poussé par la tempête vers la Corse ou l'île d'Elbe. Elles envoyèrent
un courrier faire le tour du golfe pour demander de village en village
si l'on avait trouvé quelque épave, et à neuf heures du matin
repartirent pour Casa Magni. Trelawny les accompagna. En passant à
Viareggio, on leur apprit qu'on avait trouvé sur la plage un petit
canot et un tonneau. Trelawny alla voir, c'était bien le canot
minuscule de l'_Ariel._ Mais peut-être le canot, encombrant par
mauvais temps, avait-il été jeté par-dessus bord. Quand Jane et Mary
arrivèrent à Casa Magni, c'était la fête du village. Toute la nuit, le
bruit des danses et des chants les tint éveillées.
* * *
Cinq à six jours plus tard, Trelawny, qui avait promis une
récompense à ceux des garde-côtes qui lui fourniraient quelque
information, fut appelé à Viareggio où un corps avait été trouvé sur
la plage. C'était un cadavre affreux à voir, car toutes les parties non
protégées par les vêtements avaient été déchiquetées par les poissons.
Mais la silhouette haute et fragile était trop familière à Trelawny
pour que le doute fût possible. Dans une des poches du veston, il
trouva un Sophocle; dans l'autre, un volume de Keats, placé dans la
poche, encore ouvert comme si le lecteur, interrompu seulement par la
tempête, avait dû précipitamment le mettre de côté. Presque en même
temps le corps de Williams et celui du marin furent jetés sur la côte,
non loin du même point, plus mutilés encore. Trelawny les fit enterrer
dans le sable pour les préserver des vagues et galopa vers Casa Magni.
Sur le seuil de la maison, il s'arrêta. On ne voyait personne, une
lampe brûlait. Peut-être les deux veuves se disaient-elles encore
quelque raison d'espérer. Trelawny pensa à sa dernière visite. Alors
les deux familles étaient réunies dans la vérandah au-dessus d'une mer
calme qui reflétait les étoiles. Williams avait crié «Buona notte!» et
Trelawny, à travers la baie, avait ramé jusqu'au _Bolivar_ tandis
qu'au loin Jane chantait en s'accompagnant de sa guitare. Puis la voix
perçante de Shelley avait fait trembler l'air tranquille. Longtemps
il avait écouté avec bonheur ce bruit joyeux d'une famille heureuse.
Un cri interrompit sa rêverie. La nourrice Caterina, en traversant
le hall, l'avait aperçu sur le seuil. Alors il monta et, sans se faire
annoncer, entra dans la chambre où se tenaient Mary et Jane. Il ne dit
pas un mot. Les grands yeux noisette de Mary Shelley le fixèrent avec
une incroyable intensité. Elle poussa un cri: «Il n'y a plus d'espoir?»
Trelawny, sans répondre, sortit de la chambre et dit à la nourrice
d'amener les enfants aux deux mères.
[Footnote 1: Poème de lord Byron.]