XVII. LE REFUGE

Casa Magni enchantait Shelley. Il en aimait la sauvage solitude, la

forêt derrière la maison, la baie rocheuse et boisée, les pauvres

villages de pêcheurs.

Mary s'y sentait perdue et malheureuse. Enceinte une fois de plus,

écœurée, inquiète, elle aurait voulu vivre dans une ville, près d'un

médecin. Les rudes habitants de la côte, leur patois incompréhensible

lui déplaisaient autant que l'avait charmée la grâce toscane. La

présence de Jane Williams, qu'elle avait trouvée si délicieuse à

Pise, commençait à lui devenir pénible. Le ménage commun met les

femmes à dure épreuve. Il y avait des plates querelles à propos de

domestiques, de casseroles. Shelley parlait trop de la perfection

de Jane et écrivait pour elle trop de divines sérénades.

À toutes les plaintes de sa femme, il répondait avec une constante

bonne humeur. Doucement, tendrement, il la caressait et la consolait:

«Pauvre Marie, disait-il, c'est le supplice de Tantale qu'une femme

douée de telles qualités, d'une âme si pure, soit incapable d'inspirer

une parfaite sympathie.»

Il savait qu'il ne la changerait pas, que son état physique

expliquait beaucoup de ses faiblesses et il la supportait avec une

patiente affection. Ce qu'elle lui reprochait surtout c'était sa

complète indifférence à ce que tous les autres hommes, jugent

désirable et digne d'effort. Elle l'admirait autant que le premier

jour; en lui seul, elle sentait une force sur laquelle elle pouvait

s'appuyer. Mais quelque chose d'indéfinissable faisait que cette

force ne s'exerçait jamais au profit de Shelley lui-même. Il semblait

que l'idée de son propre intérêt lui fût tout à fait étrangère. Sa

personne n'était pas à ses yeux comme elle l'est pour tous les hommes,

limitée par un trait précis, mais elle s'étendait par une sorte de

frange lumineuse jusqu'à celle de ses amis, jusqu'à celle des inconnus

même. Quant aux soucis et aux usages des sociétés humaines, il

continuait à les ignorer.

Chaque mois il allait à Livourne chercher ses rentes. Il rapportait

un sac plein d'écus qu'il vidait sur le plancher d'un coup. Puis avec la

pelle à charbon, adroitement, il rassemblait les «scudi», en faisant

une sorte de gâteau qu'il aplatissait de sa semelle. Avec la pelle il

le coupait en deux. Une moitié était pour Mary; loyer et ménage.

L'autre moitié était une fois encore divisée en deux: un quart allait

à Mary pour ses dépenses personnelles, le dernier était pour Shelley.

Mais Mary savait ce que voulait dire «pour Shelley», c'était pour

Godwin (malgré tous les serments), pour Claire, pour les Hunt.

Un jour, Mary avait invité à venir déjeuner à Casa Magni on ne sait

quels notables Anglais curieux de voir le poète. À l'heure du dîner

Shelley n'était pas rentré et on se mit à table sans lui. Soudain une

des dames poussa un cri: «_Oh! my goodness!_» et Mary, en se

retournant, vit Shelley complètement nu qui traversait la salle à

manger en cherchant à se dissimuler derrière la servante.

--Percy, dit-elle, comment osez-vous?

Elle fut imprudente car Shelley, se sentant injustement accusé,

abandonna son refuge et vint près de la table pour se disculper. Les

dames se cachèrent le visage dans leurs mains. Il était pourtant

charmant, les cheveux pleins de varech, son corps fragile et humide

parfumé par le sel marin. Mais Mary avait horreur de tels incidents.

* * *

Shelley et Williams attendaient avec une impatience d'enfants leur

bateau, et toute voile étrangère qui, venant de Livourne, doublait le

petit promontoire de Lerici, les attirait aussitôt sur la plage.

Après la mort d'Allegra, Shelley avait écrit au capitaine Roberts de

débaptiser le _Don Juan_ et de le nommer l'_Ariel._ Tout

ce qui rappelait Byron lui était devenu odieux. Sa surprise et sa colère

furent grandes quand le petit yacht arriva portant sur sa voile, en

lettres énormes: _Don Juan._ C'était l'œuvre de Byron qui, informé

du changement et fort irrité, avait donné l'ordre à Roberts d'imposer,

malgré tout, le sceau diabolique à la barque platonicienne. Avec eau

tiède, savon, brosse, Shelley et Williams se mirent au travail pour

laver l'infamie de leur pauvre bateau. Ils ne réussirent pas. Même la

térébenthine fut essayée sans succès. Les spécialistes consultés dirent

qu'il faudrait couper et recoudre la voile. Shelley ne céda pas et ce

fut fait.

Le capitaine génois qui avait amené le bateau le trouvait bon,

rapide, mais assez difficile à manœuvrer par mauvais temps. Williams

et Shelley, enthousiastes incompétents, avaient imposé le modèle d'un

yacht royal dont la ligne élégante les enchantait: il avait fallu deux

tonnes de plomb pour l'équilibrer, et même ainsi il demeurait

capricieux.

Les deux propriétaires de l'_Ariel_ voulurent le monter

seuls avec un mousse. Williams avait été trois ans dans la marine et

prétendait s'y connaître. Shelley était maladroit comme une femme,

mais plein de bonne volonté. Il s'empêtrait dans les cordages, lisait

Sophocle en tenant la barre et manquait plusieurs fois par voyage de

tomber par-dessus bord. Jamais il n'avait été aussi heureux. Quand

Trelawny l'eût vu à l'œuvre, il prit Williams par le bras et lui

conseilla de chercher un bon marin, connaissant bien cette baie.

Williams fut très froissé. Il était capitaine et il avait Shelley.

--Shelley! Vous n'en ferez rien de bon tant que vous n'aurez

pas coupé ses cheveux, jeté les Tragiques Grecs à la mer et plongé ses

bras jusqu'au coude dans un baquet de goudron.

L'_Ariel_ avait trop de tirant d'eau pour aborder sur la plage

de Casa Magni. Williams, avec l'aide d'un charpentier, construisit un

minuscule canot de toile goudronnée sur armature de bois qui permit

d'aller du bateau au rivage. C'était une barque si fragile qu'elle

chavirait au moindre mouvement. Elle devint le jouet favori de Shelley.

Il adorait se laisser balancer par les vagues dans cette coquille

légère.

Un soir, voyant sur la plage Jane avec ses deux enfants, il l'invita

à monter dans sa nacelle: «Avec un peu de précaution, il y aura de la

place pour tout le monde.» Elle se blottit au fond de la barque dont

le bord descendit jusqu'à n'être plus qu'à une main de la surface; le

moindre souffle du vent, le plus petit mouvement des enfants pouvait

la faire chavirer.

Elle pensait que Shelley voulait seulement flotter sur les basses

eaux du rivage, mais lui, fier de montrer à cette charmante femme ses

talents de rameur, appuya sur ses avirons et fut bientôt dans les eaux

bleues et profondes de la baie; là il s'arrêta et tomba dans une

profonde rêverie. Jane fut saisie de la plus affreuse terreur; elle

essaya de poser doucement quelques questions. Il ne répondit pas.

Soudain il leva la tête, parut illuminé par une pensée soudaine et dit

joyeusement: «Allons résoudre ensemble le grand mystère.»

Si Jane avait poussé un cri, ses enfants étaient perdus. Shelley eût

fait un mouvement brusque, la barque aurait penché légèrement et les

eaux les auraient enveloppés. Gaiement, légèrement, elle répondit:

«Non, merci, pas maintenant; je voudrais dîner d'abord et les enfants

aussi... D'ailleurs, voici Edward qui rentre avec Trelawny, ils

seront surpris de nous trouver sortis et Edward dira que ce bateau

n'est pas sûr.

--Pas sûr? dit Shelley vexé. J'irais à Livourne dedans; j'irais

n'importe où.

Jane sentit que l'ange de la mort repliait ses ailes.

--Vous n'avez pas encore écrit les paroles de l'air indien?

dit-elle négligemment.

--Si, mais il faut que vous me le jouiez encore...

Tout en parlant il ramenait le bateau vers les eaux basses. Aussitôt

que Jane vit qu'elle avait pied, elle sauta dans l'eau avec ses enfants

si rapidement que Shelley se trouva enfermé sur le sable et sous le

canot comme un crabe dans sa carapace.

--Jane, êtes-vous folle? dit son mari en repêchant Shelley.

Nous vous aurions ramenés à terre si vous aviez attendu un moment.

--Non, merci, je l'ai échappé belle... L'horrible cercueil.

Je n'y mettrai plus les pieds. Résoudre le grand mystère! le plus grand

de tous, c'est lui... Qui peut prévoir ce qu'il va faire?... Je voudrais

être partie d'ici; je vis dans la terreur.

Mais le visage enfantin paraissait radieux et innocent. Il semblait

que par ce bel été, rien ne pût gâter sa joie. Il aimait, le soir,

naviguer avec ses amis dans l'_Ariel_ au clair de lune. Mary,

assise à ses pieds, la tête sur ses genoux, se souvenait que c'était

ainsi, dix ans auparavant, qu'elle avait traversé avec lui la Manche

démontée. Que d'événements pendant ces dix années! Combien la vie

s'était révélée plus subtile, plus traîtresse qu'ils ne l'avaient tous

deux imaginée!

Assise à l'arrière, Jane chantait une sérénade indienne en

s'accompagnant sur sa guitare. Shelley regardait dans le ciel paisible

de juin la frange brillante des nuages sous la douce clarté lunaire. Il

ne pensait pas. Il sentait son esprit se dissoudre dans les rayons de

lumière pure et froide, dans les parfums tièdes de la nuit. Sa personne

charnelle s'abolissait dans une extase délicieuse. Il n'était plus

qu'une ardente vapeur flottant dans l'espace avec allégresse. Les

parfums du soir, les rayons de lune, la voix de Jane s'unissaient en

une mystérieuse harmonie pour soutenir de leurs accords une divine

musique intérieure. Quittant la terre pour un monde de formes plus

fluides et plus pures, il avait rejoint ces beaux fantômes, ces

cristallins palais, ces transparentes vapeurs qui avaient longtemps

été pour lui la seule réalité. Il savait désormais qu'il existe un

autre univers, rude et inflexible, mais dans ces hautes régions

qu'animaient seuls la douceur ondoyante et liquide du chant et

l'invisible mouvement des sphères lumineuses, jalousies de femmes,

soucis d'argent, querelles politiques lui paraissaient choses si

petites qu'elles ne pouvaient diminuer son incroyable bonheur. Il

aurait voulu s'évanouir de plaisir et dire comme Faust au moment

présent: «Oh! reste, tu es si beau!»

Ariel: ou, La vie de Shelley · 第 49 / 61 题