XIX. LES DERNIERS ANNEAUX

Mary aurait désiré que Shelley fût enterré près de son fils, dans ce

cimetière de Rome qu'il avait trouvé si beau, mais les règlements

sanitaires ne permettaient pas de transporter un cadavre rejeté

par les flots. Trelawny suggéra de brûler les deux corps, sur la

plage, à la manière des anciens Grecs. Quand un jour eut été fixé pour

cette cérémonie, il fit prévenir Byron et Hunt et vint lui-même sur

le _Bolivar._ Les autorités toscanes avaient fourni une escouade de

soldats en tenue de corvée, munis de pelles et de pics.

Le corps de Williams fut exhumé le premier. Debout sur le sable

brûlant, ses amis regardaient travailler les soldats et guettaient avec

un mélange de tristesse, d'horreur et de curiosité, l'apparition, du

premier débris humain. Le coin d'un mouchoir de soie noire apparut

d'abord, puis un col, puis le corps, dans un tel état de décomposition

que les membres se détachèrent du tronc dès que les soldats le

touchèrent. Ils faisaient ce travail avec de grandes tenailles qui

ressemblaient à des instruments de torture.

Byron regarda cette masse informe de chair et d'os et dit: «Voici

donc un corps humain? On dirait plutôt une carcasse de mouton.» Il

était affreusement ému et cherchait à cacher cette émotion, qu'il

jugeait plébéienne, sous des dehors détachés. Au moment où les soldats

enlevèrent le crâne, il leur dit: «Un moment! Laissez-moi voir la

mâchoire», et il ajouta: «Je puis reconnaître à ses dents un homme

avec qui j'ai parlé... Je regarde toujours la bouche; elle dit ce que

les yeux essaient de cacher.»

Un haut bûcher de pin avait été préparé. Trelawny en approcha une

torche et la grande flamme résineuse monta dans l'air immobile. La

chaleur fut si vive que les spectateurs durent s'éloigner. Les os,

en brûlant, donnèrent à la flamme un éclat d'argent d'une délicieuse

pureté; quand elle fut un peu moins violente, Byron et Hunt se

rapprochèrent et jetèrent sur le lit funèbre de l'encens, du sel

et du vin.

--Allons, dit Byron, brusquement, essayons la force de ces

eaux qui ont noyé nos amis... À quelle distance de la rive étaient-ils

quand leur bateau a coulé?

Sans doute à ce moment se mêlait à sa mélancolie la douce conviction

que Lord Byron, qui avait traversé l'Hellespont à la nage, ne se fût

pas laissé engloutir par cette mer aux courtes vagues. Il se déshabilla,

sauta dans l'eau et s'éloigna rapidement. Trelawny et Hunt le suivirent.

Du large, le bûcher ne fut plus sur la plage qu'une petite tache

scintillante.

* * *

Le lendemain, ce fut le tour de Shelley qui avait été enseveli dans

le sable, plus près du bourg de Viareggio, entre la mer et un bois

de pins.

Le temps était admirable. Sous la lumière crue, le sable jaune vif

et la mer violette formaient le plus beau des contrastes. Au-dessus des

arbres, les blancs sommets des Apennins dessinaient un de ces fonds à

la fois nuageux et marmoréens que Shelley avait tant admirés.

Beaucoup d'enfants du village étaient venus voir ce spectacle rare,

mais un silence respectueux fut observé. Byron lui-même était pensif

et abattu, «Ah! volonté de fer, pensait-il, voilà donc ce qui reste de

tant de courage... Tu as défié Jupiter, Prométhée... Et te voici...»

Les soldats creusaient sans retrouver le corps. Soudain, un son dur

et creux les avertit qu'un pic avait frappé le crâne. Byron frissonna.

Brusquement il pensa à Shelley dans cette tempête du Lac de Genève où

ils s'étaient trouvés ensemble; ces bras croisés, héroïques et

impuissants, lui parurent un symbole assez juste de cette belle vie:

«Que le monde s'est trompé en le jugeant... L'homme le meilleur, le

moins égoïste que j'aie connu... Et quel gentleman! Le plus parfait

peut-être qui ait jamais traversé un salon!»

Le corps avait été recouvert de chaux qui l'avait presque entièrement

calciné. De nouveau l'encens, l'huile et le sel furent répandus sur la

flamme et le vin coula à flots. La chaleur faisait trembler l'air. Au

bout de trois heures, le cœur qui était d'une taille extraordinaire,

n'était pas encore consumé: Trelawny plongea sa main dans la fournaise

et en retira cette relique. Le crâne, qui avait été fendu par le pic

d'un soldat, s'ouvrit et la cervelle y bouillonna longtemps, comme

dans un chaudron.

Byron ne put supporter ce spectacle. Comme la veille, il sauta nu

dans l'eau et nagea jusqu'au _Bolivar_, qui était ancré dans la

baie. Trelawny recueillit les cendres et les ossements blanchis dans

une urne de chêne doublée de velours noir qu'il avait apportée. Les

enfants du village, qui le regardaient avec curiosité, se racontaient

les uns aux autres qu'en portant ces débris en Angleterre, les morts

renaissent de leurs cendres.

* * *

Peut-être faut-il dire ce que devinrent les principaux personnages

de cette histoire.

Sir Timothy Shelley vécut jusqu'à l'âge de quatre-vingt-onze ans.

Mary reçut de lui une petite pension, mais dut promettre de ne pas

publier les poésies posthumes et la biographie de son mari tant que

vivrait le vieux baronnet. À la mort de celui-ci, Percy-Florence hérita

du titre et de la fortune, le fils de Harriet étant mort en bas âge.

Le malheur avait uni les deux veuves, Mary et Jane. Elles habitèrent

longtemps ensemble, en Italie, puis à Londres. Les amis de leurs maris

étaient si fidèles que Trelawny demanda la main de Mary, et le

sceptique Hogg, un peu plus tard, celle de Jane. Mary refusa,

alléguant qu'elle trouvait Mary Shelley un nom si beau qu'elle n'en

pourrait jamais changer. Jane accepta, mais au moment du mariage avoua

qu'elle n'avait jamais été mariée avec Williams. Elle avait un mari,

quelque part, aux Indes. Cela n'était pas pour effrayer Hogg et les

dispensa de toute cérémonie. Ils ne se quittèrent jamais et vécurent

sous de décentes apparences. Bien que précis et travailleur, Hogg

passait pour un médiocre avocat; il manquait d'éloquence et de chaleur.

Vers la fin de sa vie, c'était un vieux monsieur timide, très

désenchanté, qui lisait du grec et du latin pour secouer un peu son

immense ennui.

Claire resta sur le Continent, fut institutrice en Russie, puis, à

la mort de sir Timothy, put enfin toucher une somme assez forte que

lui avait léguée Shelley et qui la tira de la misère.

Plus elles avançaient en âge, plus ces trois femmes se querellaient.

Jane prétendit que pendant les derniers mois à Pise et à Casa Magni,

Shelley n'avait aimé qu'elle. Ces propos furent rapportés à Mary qui,

très irritée, cessa de la voir. Jane se transforma lentement en une

vieille femme un peu sourde, mais aimable, dont les yeux brillaient

encore quand elle parlait du poète.

Claire prépara pendant plusieurs années un livre où elle voulait

montrer par l'exemple de Shelley, de Byron et par le sien, combien il

est nécessaire au bonheur de n'avoir sur l'amour que des idées

vulgaires. Mais elle devint un peu folle et dut prendre un long repos.

Elle passa la fin de son existence à Florence; elle s'était convertie

au catholicisme et s'occupait d'œuvres pieuses.

Vers 1879, un jeune homme qui cherchait des documents sur Byron

et sur Shelley vint lui demander des souvenirs. Dès qu'il prononça ces

deux noms, il vit apparaître sous les rides de la vieille dame, un de

ces sourires de jeune fille, timides et cependant chargés de promesses,

qui l'avaient rendue si charmante à vingt ans.

--Allons, dit-elle, je suppose que vous êtes comme les autres,

vous croyez que j'ai aimé Byron?

Et comme il la regardait avec surprise:

--Mon jeune ami, dit-elle, un jour viendra où vous connaîtrez

mieux le cœur des femmes. J étais éblouie par Byron, mais je n'étais

pas amoureuse... J'aurais pu le devenir, mais ce ne fut pas.

Il y eut un assez long silence, puis l'enquêteur, un peu hésitant,

demanda:

--N'avez-vous donc jamais aimé, Madame? Elle rougit et, sans

répondre, regarda fixement le sol.

--Shelley? murmura-t-il d'une voix presque imperceptible.

--De tout mon cœur et de toute mon âme, dit la vieille dame

avec passion, sans relever les yeux.

Puis, avec une charmante coquetterie, elle lui donna une tape sur

la joue.

Ariel: ou, La vie de Shelley · 第 51 / 61 题