Mary aurait désiré que Shelley fût enterré près de son fils, dans ce
cimetière de Rome qu'il avait trouvé si beau, mais les règlements
sanitaires ne permettaient pas de transporter un cadavre rejeté
par les flots. Trelawny suggéra de brûler les deux corps, sur la
plage, à la manière des anciens Grecs. Quand un jour eut été fixé pour
cette cérémonie, il fit prévenir Byron et Hunt et vint lui-même sur
le _Bolivar._ Les autorités toscanes avaient fourni une escouade de
soldats en tenue de corvée, munis de pelles et de pics.
Le corps de Williams fut exhumé le premier. Debout sur le sable
brûlant, ses amis regardaient travailler les soldats et guettaient avec
un mélange de tristesse, d'horreur et de curiosité, l'apparition, du
premier débris humain. Le coin d'un mouchoir de soie noire apparut
d'abord, puis un col, puis le corps, dans un tel état de décomposition
que les membres se détachèrent du tronc dès que les soldats le
touchèrent. Ils faisaient ce travail avec de grandes tenailles qui
ressemblaient à des instruments de torture.
Byron regarda cette masse informe de chair et d'os et dit: «Voici
donc un corps humain? On dirait plutôt une carcasse de mouton.» Il
était affreusement ému et cherchait à cacher cette émotion, qu'il
jugeait plébéienne, sous des dehors détachés. Au moment où les soldats
enlevèrent le crâne, il leur dit: «Un moment! Laissez-moi voir la
mâchoire», et il ajouta: «Je puis reconnaître à ses dents un homme
avec qui j'ai parlé... Je regarde toujours la bouche; elle dit ce que
les yeux essaient de cacher.»
Un haut bûcher de pin avait été préparé. Trelawny en approcha une
torche et la grande flamme résineuse monta dans l'air immobile. La
chaleur fut si vive que les spectateurs durent s'éloigner. Les os,
en brûlant, donnèrent à la flamme un éclat d'argent d'une délicieuse
pureté; quand elle fut un peu moins violente, Byron et Hunt se
rapprochèrent et jetèrent sur le lit funèbre de l'encens, du sel
et du vin.
--Allons, dit Byron, brusquement, essayons la force de ces
eaux qui ont noyé nos amis... À quelle distance de la rive étaient-ils
quand leur bateau a coulé?
Sans doute à ce moment se mêlait à sa mélancolie la douce conviction
que Lord Byron, qui avait traversé l'Hellespont à la nage, ne se fût
pas laissé engloutir par cette mer aux courtes vagues. Il se déshabilla,
sauta dans l'eau et s'éloigna rapidement. Trelawny et Hunt le suivirent.
Du large, le bûcher ne fut plus sur la plage qu'une petite tache
scintillante.
* * *
Le lendemain, ce fut le tour de Shelley qui avait été enseveli dans
le sable, plus près du bourg de Viareggio, entre la mer et un bois
de pins.
Le temps était admirable. Sous la lumière crue, le sable jaune vif
et la mer violette formaient le plus beau des contrastes. Au-dessus des
arbres, les blancs sommets des Apennins dessinaient un de ces fonds à
la fois nuageux et marmoréens que Shelley avait tant admirés.
Beaucoup d'enfants du village étaient venus voir ce spectacle rare,
mais un silence respectueux fut observé. Byron lui-même était pensif
et abattu, «Ah! volonté de fer, pensait-il, voilà donc ce qui reste de
tant de courage... Tu as défié Jupiter, Prométhée... Et te voici...»
Les soldats creusaient sans retrouver le corps. Soudain, un son dur
et creux les avertit qu'un pic avait frappé le crâne. Byron frissonna.
Brusquement il pensa à Shelley dans cette tempête du Lac de Genève où
ils s'étaient trouvés ensemble; ces bras croisés, héroïques et
impuissants, lui parurent un symbole assez juste de cette belle vie:
«Que le monde s'est trompé en le jugeant... L'homme le meilleur, le
moins égoïste que j'aie connu... Et quel gentleman! Le plus parfait
peut-être qui ait jamais traversé un salon!»
Le corps avait été recouvert de chaux qui l'avait presque entièrement
calciné. De nouveau l'encens, l'huile et le sel furent répandus sur la
flamme et le vin coula à flots. La chaleur faisait trembler l'air. Au
bout de trois heures, le cœur qui était d'une taille extraordinaire,
n'était pas encore consumé: Trelawny plongea sa main dans la fournaise
et en retira cette relique. Le crâne, qui avait été fendu par le pic
d'un soldat, s'ouvrit et la cervelle y bouillonna longtemps, comme
dans un chaudron.
Byron ne put supporter ce spectacle. Comme la veille, il sauta nu
dans l'eau et nagea jusqu'au _Bolivar_, qui était ancré dans la
baie. Trelawny recueillit les cendres et les ossements blanchis dans
une urne de chêne doublée de velours noir qu'il avait apportée. Les
enfants du village, qui le regardaient avec curiosité, se racontaient
les uns aux autres qu'en portant ces débris en Angleterre, les morts
renaissent de leurs cendres.
* * *
Peut-être faut-il dire ce que devinrent les principaux personnages
de cette histoire.
Sir Timothy Shelley vécut jusqu'à l'âge de quatre-vingt-onze ans.
Mary reçut de lui une petite pension, mais dut promettre de ne pas
publier les poésies posthumes et la biographie de son mari tant que
vivrait le vieux baronnet. À la mort de celui-ci, Percy-Florence hérita
du titre et de la fortune, le fils de Harriet étant mort en bas âge.
Le malheur avait uni les deux veuves, Mary et Jane. Elles habitèrent
longtemps ensemble, en Italie, puis à Londres. Les amis de leurs maris
étaient si fidèles que Trelawny demanda la main de Mary, et le
sceptique Hogg, un peu plus tard, celle de Jane. Mary refusa,
alléguant qu'elle trouvait Mary Shelley un nom si beau qu'elle n'en
pourrait jamais changer. Jane accepta, mais au moment du mariage avoua
qu'elle n'avait jamais été mariée avec Williams. Elle avait un mari,
quelque part, aux Indes. Cela n'était pas pour effrayer Hogg et les
dispensa de toute cérémonie. Ils ne se quittèrent jamais et vécurent
sous de décentes apparences. Bien que précis et travailleur, Hogg
passait pour un médiocre avocat; il manquait d'éloquence et de chaleur.
Vers la fin de sa vie, c'était un vieux monsieur timide, très
désenchanté, qui lisait du grec et du latin pour secouer un peu son
immense ennui.
Claire resta sur le Continent, fut institutrice en Russie, puis, à
la mort de sir Timothy, put enfin toucher une somme assez forte que
lui avait léguée Shelley et qui la tira de la misère.
Plus elles avançaient en âge, plus ces trois femmes se querellaient.
Jane prétendit que pendant les derniers mois à Pise et à Casa Magni,
Shelley n'avait aimé qu'elle. Ces propos furent rapportés à Mary qui,
très irritée, cessa de la voir. Jane se transforma lentement en une
vieille femme un peu sourde, mais aimable, dont les yeux brillaient
encore quand elle parlait du poète.
Claire prépara pendant plusieurs années un livre où elle voulait
montrer par l'exemple de Shelley, de Byron et par le sien, combien il
est nécessaire au bonheur de n'avoir sur l'amour que des idées
vulgaires. Mais elle devint un peu folle et dut prendre un long repos.
Elle passa la fin de son existence à Florence; elle s'était convertie
au catholicisme et s'occupait d'œuvres pieuses.
Vers 1879, un jeune homme qui cherchait des documents sur Byron
et sur Shelley vint lui demander des souvenirs. Dès qu'il prononça ces
deux noms, il vit apparaître sous les rides de la vieille dame, un de
ces sourires de jeune fille, timides et cependant chargés de promesses,
qui l'avaient rendue si charmante à vingt ans.
--Allons, dit-elle, je suppose que vous êtes comme les autres,
vous croyez que j'ai aimé Byron?
Et comme il la regardait avec surprise:
--Mon jeune ami, dit-elle, un jour viendra où vous connaîtrez
mieux le cœur des femmes. J étais éblouie par Byron, mais je n'étais
pas amoureuse... J'aurais pu le devenir, mais ce ne fut pas.
Il y eut un assez long silence, puis l'enquêteur, un peu hésitant,
demanda:
--N'avez-vous donc jamais aimé, Madame? Elle rougit et, sans
répondre, regarda fixement le sol.
--Shelley? murmura-t-il d'une voix presque imperceptible.
--De tout mon cœur et de toute mon âme, dit la vieille dame
avec passion, sans relever les yeux.
Puis, avec une charmante coquetterie, elle lui donna une tape sur
la joue.