XVI. SAMUEL XIII, 23

Byron, après avoir promis à Shelley d'amener Allegra à Pise, était

arrivé sans elle et Claire, qui était venue de Florence rôder autour

de la ville dans l'espoir d'apercevoir sa fille, devint bien inquiète

quand elle sut que celle-ci avait été laissée à ce couvent de

Bagna-Cavallo dont ses amis italiens lui faisaient une peinture

sinistre. La maison était construite au milieu des marais de la

Romagne, dans le climat le plus malsain; l'hygiène y était ignorée,

la nourriture détestable, le chauffage inconnu. Claire ne pouvait

plus voir un feu sans penser que sa pauvre chérie n'en avait pas.

La douleur maternelle amena cette petite femme orgueilleuse à un

renoncement presque sublime. Elle écrivit à Byron qu'elle accepterait

de ne jamais revoir Allegra de sa vie, s'il consentait à la faire

élever dans une bonne école anglaise. «Je ne puis résister plus

longtemps, disait-elle, à un sentiment intérieur, inexplicable,

angoissant, qui me dit que je ne la verrai plus.»

Byron ne répondit pas. Quelques amis conseillèrent à Claire

d'enlever sa fille, mais Shelley lui demanda d'avoir de la patience.

Tout en partageant ses sentiments sur la cruauté de Byron, il

désapprouvait toute folle véhémence: «Lord Byron est inflexible et

vous êtes en son pouvoir. Souvenez-vous, Claire, que vous avez jadis

repoussé mes conseils avec un mépris immérité et qu'aujourd'hui vous

le regrettez inutilement. Ceci est le second de mes livres sibyllins.

Si vous attendez le troisième, il coûtera peut-être plus cher encore.»

Il fit une démarche auprès de Byron, mais celui-ci, dès qu'il

entendit le nom de Claire, eut un mouvement d'impatience: «Oh! dit-il,

les femmes ne peuvent vivre sans faire de scènes.» Shelley lui fit part

de ce que Claire avait appris au sujet de l'hygiène du couvent:

«Qu'en sais-je? dit Byron. Je n'y ai jamais été.» Puis, quand

les angoisses de Claire, ses appréhensions lui furent décrites, un

sourire de diabolique satisfaction passa sur son visage.

--J'ai dû me contenir pour ne pas le frapper, dit Shelley, en

sortant, à un vieil ami anglais. J'étais furieux et j'avais tort. Il ne

peut pas plus s'empêcher d'être ce qu'il est que cette porte d'être

une porte.

--Votre fatalisme est tout à fait absurde, dit le vieux

gentleman. Si je fouettais cette porte, elle resterait porte, mais si

Lord Byron était bien fouetté, il deviendrait aussi humain qu'il est

inhumain. C'est la faiblesse de ses amis qui fait de lui ce tyran

insolent.

En apprenant l'insuccès de cette démarche, Claire parut si désespérée

que Shelley et même Mary jugèrent impossibles de la laisser à Florence

chez des étrangers. Ils avaient l'intention d'aller passer les mois

d'été au bord de la mer avec les Williams; ils l'invitèrent à venir

avec eux.

Shelley se promettait un grand plaisir de cette villégiature;

Williams et lui avaient obtenu de Trelawny qu'il leur fit construire

un bateau à Gênes par un de ses amis, le capitaine Roberts. D'avance

ils l'avaient baptisé le _Don Juan_, en l'honneur de Byron.

Celui-ci avait à son tour commandé un yacht plus grand: le _Bolivar._

Shelley et Williams se voyaient déjà maîtres de la Méditerranée. Leurs

femmes étaient moins enthousiastes. Pendant que leurs maris dessinaient

sur le sable des cartes marines, elles se promenaient ensemble,

philosophaient et cueillaient des violettes le long des chemins.

--Je déteste ce bateau, disait Mary.

--Oh! moi aussi, répondait Jane, mais ce que vous diriez ne

servirait à rien et gâterait leur plaisir.

Pour rendre ce beau projet réel, il ne fallait que deux maisons au

bord de la mer. Shelley et Williams les cherchèrent en vain. Lord Byron

qui voulait un palais, dut tout de suite y renoncer, mais même des

maisons de pêcheurs furent introuvables. Williams et sa femme

décidèrent de faire une dernière expédition et, pour distraire

Claire de ses soucis, ils lui demandèrent de les accompagner.

Ils étaient partis depuis quelques heures à peine quand Lord Byron

écrivit à Shelley qu'il avait reçu de mauvaises nouvelles d'Allegra.

Il y avait eu une épidémie de typhus en Romagne. Les nonnes n'avaient

pris aucune mesure préventive. L'enfant, déjà faible et fatiguée, avait

contracté la fièvre. Elle était morte. «Je ne crois pas, ajoutait-il,

avoir rien à me reprocher; je suis certain en tous cas de mes

intentions et de mes sentiments. Il y a des moments où nous pensons

qu'en faisant ceci ou cela les événements auraient pu être évités,

mais chaque jour, chaque heure nous montré qu'ils sont inévitables.

Je suppose que le Temps fera son œuvre: la Mort a fait la sienne.»

Ils allèrent lui rendre visite. Il était plus pâle encore, mais plus

calme aussi qu'à son habitude.

Deux jours plus tard, les Williams avec Claire revinrent de leur

voyage. Shelley, craignant quelque acte violent de Claire si elle

apprenait son malheur tandis qu'elle se trouvait près de Byron,

résolut de ne rien lui dire avant le départ. Williams n'avait pas

trouvé les deux maisons meublées qu'il cherchait; sur toute la côte

le seul logis libre était une grande bâtisse, la Casa Magni, non

meublée et assez délabrée, avec une sorte de terrasse balayée par

les flots.

Shelley, qui voulait à tout prix éloigner Claire, décida qu'il

fallait louer Casa Magni. Les deux ménages habiteraient ensemble.

C'était incommode? Peu importait. Il n'y avait pas de meubles? On en

transporterait de Pise. Dans ces moments où sa volonté était employée

tout entière, rien ne lui résistait. C'était un torrent. «Je vais,

disait-il, jusqu'à ce que quelque chose m'arrête. Mais rien

ne m'arrête.»

La douane, les bateliers soulevèrent mille difficultés. Il les

surmonta toutes, par la seule force d'une idée ferme qui ne tient

aucun compte du monde extérieur, et en quelques jours, les

deux familles furent transportées au bord de la mer.

* * *

Casa Magni était une maison toute blanche, bâtie presque au milieu

des flots et adossée à une forêt. Une terrasse supportée par des

arches surplombait l'admirable golfe de la Spezzia. Le rez-de-chaussée

était inhabitable, envahi par la mer dès que celle-ci devenait un peu

forte. On ne pouvait y placer que des engins de pêche, des rames. Au

premier, une grande salle à manger s'ouvrait d'un côté sur la chambre

des Williams, de l'autre sur deux petites chambres qui furent l'une

celle de Shelley, l'autre celle de Mary et de Claire.

C'était insuffisant et le premier soir ils échangèrent des

impressions assez tristes. Les vagues gémissaient contre les roches

avec un bruit lugubre. Les Williams et les Shelley pensaient au malheur

de Claire. Elle, qui ne se doutait de rien, attribuait leur mauvaise

humeur à la gêne qu'imposait sa présence dans une maison déjà trop

petite. Elle le dit et offrit de retourner à Florence. Les deux ménages

se récrièrent; Jane murmura quelque chose à Mary; elles se levèrent et

allèrent vers la chambre de Williams; bientôt Shelley les y rejoignit.

Claire s'approcha; elle les vit dans un coin en conversation animée

qui s'arrêta dès qu'on l'aperçut. Alors sans qu'un seul mot eût été

prononcé, elle dit: «Allegra est morte?»

Le lendemain, elle écrivit à Byron une lettre terrible-que celui-ci

renvoya à Shelley en se plaignant de la dureté de Claire et en le

priant de dire à celle-ci qu'il était prêt à lui laisser régler les

funérailles et la sépulture de leur enfant. Elle répondit avec une

sombre ironie qu'elle s'en rapportait désormais à lui: elle ne

demandait plus qu'une boucle et qu'un portrait. Byron, devenu d'une

étonnante soumission, lui fit parvenir assez vite une jolie miniature

et quelques mèches blondes. Elle dit adieu à ses amis de Casa Magni

et retourna à Florence pour vivre au milieu d'étrangers qui, ne

connaissant rien de sa douleur, la réveilleraient moins souvent.

Le noble Lord décida de faire enterrer sa fille en Angleterre, dans

l'église de Harrow, et de placer sur le mur au-dessus de sa tombe

une tablette de marbre avec ces mots:

À la mémoire d'Allegra

Fille de George Gordon Lord Byron

Morte à Bagna-Cavallo, le 20 avril 1822

Âgée de cinq ans et six mois.

_J'irai à elle, mais elle ne

reviendra plus à moi._

2nd. Samuel XIII, 23.

Mais le vicaire de Harrow et plusieurs membres du Conseil de

fabrique trouvèrent immoral de recevoir dans leur église une enfant

naturelle, surtout si une inscription révélait le nom de son père. La

fille de Claire fut donc enterrée hors de l'église, et sans inscription,

comme il convenait.

Lord Byron, qui n'avait jamais été au couvent de Bagna-Cavallo quand

Allegra s'y trouvait, alla visiter, quelque temps après la mort de

l'enfant, ces lieux auxquels des sentiments assez vifs, dont ils

avaient été l'occasion, donnaient désormais pour lui couleur

sentimentale et romantique. Il y trouva le prétexte d'une belle

méditation sur la mort et sur lui-même. «J'irai à elle, mais elle ne

reviendra pas à moi.» Le second Samuel avait raison.

Ariel: ou, La vie de Shelley · 第 48 / 61 题