Le marin qui était venu à Pise pour admirer deux grands hommes, s'y
trouva au contraire assez vite admiré par eux. Il est vrai que quand
il n'était pas là, Byron disait: «Si nous pouvions lui apprendre à se
laver les mains et à ne pas mentir, nous ferions de lui un gentleman.»
Mais, le plus souvent il le traitait avec un grand respect. Comme tous
les artistes, Byron et Shelley ne créaient que pour se consoler de ne
pouvoir vivre. Et l'homme d'action apparaissait à ces deux hommes de
fiction comme un phénomène étrange et enviable.
Shelley le consultait sur l'emploi des termes nautiques et dessinait
avec lui, sur le sable des rives de l'Arno, des quilles, des voiles et
des cartes marines. «J'ai manqué ma vie, disait-il, j'aurais dû être
marin.--On ne peut faire un marin d'un homme qui ne fume, ni ne
jure,» répondait Trelawny.
Byron, corsaire imaginaire, aurait voulu apprendre du corsaire réel
les vraies habitudes de la profession et faisait effort devant lui pour
paraître audacieux et cynique en paroles. Trelawny, qui s'était vite
aperçu de l'influence qu'il exerçait, se promit de la mettre au
service de Shelley.
--Savez-vous, dit-il un jour, que vous pourriez faire beaucoup
de bien à Shelley en parlant de lui dans un de vos prochains ouvrages,
comme vous l'avez fait pour des gens qui avaient moins de talent que
lui?
Byron prit un air mécontent:
--Tous les métiers ont leur secret, Trelawny. Si nous faisons
l'éloge d'un auteur populaire, il nous paie de même monnaie, capital et
intérêts. Mais Shelley? Mauvais placement... Qui lit Shelley?
D'ailleurs s'il renonçait à ses dissertations métaphysiques, il
n'aurait pas besoin de moi.
--Mais pourquoi vos amis le traitent-ils si cavalièrement?
Quand ils le rencontrent chez vous, ils ne daignent même pas le
remarquer. Il est aussi bien né et aussi bien élevé qu'eux... De quoi
ont-ils peur?
Byron sourit, hocha la tête et dit avec mystère à l'oreille de
Trelawny:
--Shelley n'est pas un chrétien.
--Et vos amis?
--Demandez-leur.
--Pour moi, dit Trelawny, si je rencontrais le Diable à votre
table, je le traiterais comme un de vos amis.
Le Pèlerin le regarda sévèrement pour voir si le rapprochement était
voulu, puis, poussant son cheval près de lui, se pencha et dit tout
bas avec un air de crainte et de respect parfaitement joué:
--Le Diable est Personne Royale.
* * *
Avec les Williams, Trelawny mettait au point ses observations. Ils
représentaient à eux trois le chœur de la tragédie, bonnes gens qui,
ne se sentant pas faits pour des rôles de premier plan, trouvent
grand plaisir à juger les protagonistes.
--On croirait, disait Trelawny, que Byron est jaloux de Shelley.
Pourtant l'éditeur de Byron doit faire appeler la police pour protéger
sa maison les jours où il publie un nouveau chant de Childe Harold, et
le pauvre Shelley ne se connaît pas dix lecteurs; Byron a la fortune,
la noblesse, la beauté, la gloire, l'amour...
--Oui, dit Williams, mais Byron est l'esclave de son humeur,
et de toute femme un peu décidée. Shelley, dans sa coquille de noix,
se met en travers du torrent de l'Arno et refuse d'être emporté. Il ne
l'est pas. Ses idées sont fermes; il a une doctrine. Byron est incapable
d'en conserver une deux heures de suite. Il le sait bien et n'est pas
près de se le pardonner. Ce qui s'entend au ton triomphal sur lequel
il parle des malheurs de Shelley.
--Byron, dit Jane, est un enfant gâté... Aucun des deux ne
connaît les hommes; Shelley les aime trop, Byron pas assez.
--Ce qui est terrible en Shelley, dit Trelawny, c'est qu'il n'a
à aucun degré l'instinct de la conservation... L'autre jour, comme je
plongeais devant lui dans l'Arno, il me dit qu'il regrettait de ne pas
savoir nager... «Essayez, lui dis-je... Mettez-vous sur le dos; vous
flotterez.» Il s'est déshabillé et a sauté sans aucune hésitation.
Mais il est allé tout droit au fond et il est resté là sans faire un
mouvement, comme une anguille dans la vase... Si je ne l'avais repêché,
il y serait mort...»
Jane soupira; elle n'ignorait pas que l'idée du suicide hantait
Shelley. Il racontait souvent que presque tous ceux qu'il avait aimés
étaient morts de cette façon.
--Pourtant, il ne paraît pas malheureux.
--Non, parce qu'il vit dans ses rêves, mais dans la vie réelle
croyez-vous qu'il ne souffre pas de son impuissance à faire régner
ses idées, de ses œuvres sans public, de son ménage imparfait? La mort
doit lui apparaître comme un réveil après un cauchemar.
--Il croit à une existence future, dit Trelawny. Ceux qui le
décrivent comme un athée le connaissent mal. Il m'a dit souvent que la
philosophie française du siècle dernier lui apparaît maintenant comme
tout à fait fausse et pernicieuse. En lui Platon et Dante ont vaincu
Diderot. Et pourtant il ne regrette pas son attitude envers les
doctrines établies... Je lui ai demandé: «Pourquoi vous dites-vous
athée? Cela vous empêche de faire figure dans le monde.» Il m'a
répondu: «C'est un Diable peint pour effrayer les imbéciles.»
Ainsi discourait le chœur, unanime, et peut-être ne voyait-il pas
que son adoration pour Shelley était faîte pour une bonne part de
l'échec temporel de celui-ci. L'homme aime plus volontiers ce qu'il
peut plaindre que ce qu'il doit envier. Il trouve dans le spectacle
d'un échec immérité d'agréables arguments pour expliquer sa propre
malchance. Et le mélange de l'admiration et de la piété est une des
plus sûres recettes de l'affection. Il eût fallu sans doute bien de la
modestie à Williams et à Trelawny pour aimer le brillant Byron comme
ils aimaient le pauvre Shelley.
Tandis que les disciples parlaient du maître absent, il travaillait
dans la forêt de pins qui borde les faubourgs de Pise. Là, le vent
de la mer ayant renversé un grand arbre au-dessus d'un étang ce tronc
suspendu au-dessus de la rive formait un abri naturel sous lequel
Shelley, comme un oiseau sauvage, se nichait. L'approche de son antre
était montrée de loin par les feuilles éparses sur le sol et couvertes
de strophes inachevées.
Quand il oubliait dans sa rêverie l'heure du dîner et sa propre
existence. Mary allait à sa recherche; Trelawny l'accompagnait: il
s'était constitué le chevalier servant de cette femme abandonnée et
lui faisait une cour de pirate qui divertissait l'honnête femme.
Fatiguée, elle s'asseyait à l'entrée du bois et Trelawny partait à
la chasse au poète. Un jour, il le trouva si absorbé par une vision
lointaine qu'il n'osa pas l'en éveiller avant d'avoir attiré son
attention en faisant craquer les aiguilles sèches des pins. Il
ramassa un Eschyle, un Shakespeare, puis un papier griffonné: _À
Jane, avec me guitare_, mais il ne put déchiffrer que les deux
premières lignes:
_Ariel to Miranda_
_Take this slave_
_Of music..._
Il appela Shelley, qui tourna la tête et dit faiblement: «Hello!
entrez.»
--Voici donc votre salle de travail?
--Oui, et ces arbres sont mes livres. Quand on compose il ne
faut pas que l'attention soit divisée. Dans une maison il n'y a pas de
solitude: une porte qui se ferme, un bruit de pas, une sonnette font
écho dans l'esprit, dissolvent les visions.
--Ici vous avez les bruits de la rivière, les oiseaux.
--La rivière coule comme le temps et les sons de la nature sont
apaisants. Seul l'animal humain est discordant et me gêne... Oh!
qu'il est difficile de concevoir pourquoi nous sommes ici, perpétuels
tourments pour nous-mêmes et pour les autres!
Trelawny l'interrompit pour lui rappeler que sa femme inquiète
attendait à l'orée du bois. Il se leva d'un bond, ramassa des livres,
des papiers, en bourra ses poches et son chapeau et soupira: «Pauvre
Mary, elle n'a pas de chance, elle ne peut supporter la solitude ni
moi la société... Une vivante attelée avec un mort.» Et il partit de
son allure glissante d'Esprit des Bois et des Forêts.
En retrouvant Mary il voulut s'excuser, mais bien qu'elle eût été
vraiment inquiète, elle avait la godwinesque pudeur qui dissimule
toute émotion, et plaisanta: «Quelle oie sauvage vous faites, Percy!
Si j'ai pensé à autre chose qu'à mon livre, c'est à l'Opéra, à la
nouvelle robe que j'attends de Florence, surtout à la couronne de
lierre pour mes cheveux, et pas à vous, grand serin! Quand j'ai quitté
la maison, mes souliers de satin n'étaient pas arrivés... Voilà qui
est important.»
Mais il y avait toujours quelque chose de dissonant dans la gaieté
de Mary.