XV. LES DISCIPLES

Le marin qui était venu à Pise pour admirer deux grands hommes, s'y

trouva au contraire assez vite admiré par eux. Il est vrai que quand

il n'était pas là, Byron disait: «Si nous pouvions lui apprendre à se

laver les mains et à ne pas mentir, nous ferions de lui un gentleman.»

Mais, le plus souvent il le traitait avec un grand respect. Comme tous

les artistes, Byron et Shelley ne créaient que pour se consoler de ne

pouvoir vivre. Et l'homme d'action apparaissait à ces deux hommes de

fiction comme un phénomène étrange et enviable.

Shelley le consultait sur l'emploi des termes nautiques et dessinait

avec lui, sur le sable des rives de l'Arno, des quilles, des voiles et

des cartes marines. «J'ai manqué ma vie, disait-il, j'aurais dû être

marin.--On ne peut faire un marin d'un homme qui ne fume, ni ne

jure,» répondait Trelawny.

Byron, corsaire imaginaire, aurait voulu apprendre du corsaire réel

les vraies habitudes de la profession et faisait effort devant lui pour

paraître audacieux et cynique en paroles. Trelawny, qui s'était vite

aperçu de l'influence qu'il exerçait, se promit de la mettre au

service de Shelley.

--Savez-vous, dit-il un jour, que vous pourriez faire beaucoup

de bien à Shelley en parlant de lui dans un de vos prochains ouvrages,

comme vous l'avez fait pour des gens qui avaient moins de talent que

lui?

Byron prit un air mécontent:

--Tous les métiers ont leur secret, Trelawny. Si nous faisons

l'éloge d'un auteur populaire, il nous paie de même monnaie, capital et

intérêts. Mais Shelley? Mauvais placement... Qui lit Shelley?

D'ailleurs s'il renonçait à ses dissertations métaphysiques, il

n'aurait pas besoin de moi.

--Mais pourquoi vos amis le traitent-ils si cavalièrement?

Quand ils le rencontrent chez vous, ils ne daignent même pas le

remarquer. Il est aussi bien né et aussi bien élevé qu'eux... De quoi

ont-ils peur?

Byron sourit, hocha la tête et dit avec mystère à l'oreille de

Trelawny:

--Shelley n'est pas un chrétien.

--Et vos amis?

--Demandez-leur.

--Pour moi, dit Trelawny, si je rencontrais le Diable à votre

table, je le traiterais comme un de vos amis.

Le Pèlerin le regarda sévèrement pour voir si le rapprochement était

voulu, puis, poussant son cheval près de lui, se pencha et dit tout

bas avec un air de crainte et de respect parfaitement joué:

--Le Diable est Personne Royale.

* * *

Avec les Williams, Trelawny mettait au point ses observations. Ils

représentaient à eux trois le chœur de la tragédie, bonnes gens qui,

ne se sentant pas faits pour des rôles de premier plan, trouvent

grand plaisir à juger les protagonistes.

--On croirait, disait Trelawny, que Byron est jaloux de Shelley.

Pourtant l'éditeur de Byron doit faire appeler la police pour protéger

sa maison les jours où il publie un nouveau chant de Childe Harold, et

le pauvre Shelley ne se connaît pas dix lecteurs; Byron a la fortune,

la noblesse, la beauté, la gloire, l'amour...

--Oui, dit Williams, mais Byron est l'esclave de son humeur,

et de toute femme un peu décidée. Shelley, dans sa coquille de noix,

se met en travers du torrent de l'Arno et refuse d'être emporté. Il ne

l'est pas. Ses idées sont fermes; il a une doctrine. Byron est incapable

d'en conserver une deux heures de suite. Il le sait bien et n'est pas

près de se le pardonner. Ce qui s'entend au ton triomphal sur lequel

il parle des malheurs de Shelley.

--Byron, dit Jane, est un enfant gâté... Aucun des deux ne

connaît les hommes; Shelley les aime trop, Byron pas assez.

--Ce qui est terrible en Shelley, dit Trelawny, c'est qu'il n'a

à aucun degré l'instinct de la conservation... L'autre jour, comme je

plongeais devant lui dans l'Arno, il me dit qu'il regrettait de ne pas

savoir nager... «Essayez, lui dis-je... Mettez-vous sur le dos; vous

flotterez.» Il s'est déshabillé et a sauté sans aucune hésitation.

Mais il est allé tout droit au fond et il est resté là sans faire un

mouvement, comme une anguille dans la vase... Si je ne l'avais repêché,

il y serait mort...»

Jane soupira; elle n'ignorait pas que l'idée du suicide hantait

Shelley. Il racontait souvent que presque tous ceux qu'il avait aimés

étaient morts de cette façon.

--Pourtant, il ne paraît pas malheureux.

--Non, parce qu'il vit dans ses rêves, mais dans la vie réelle

croyez-vous qu'il ne souffre pas de son impuissance à faire régner

ses idées, de ses œuvres sans public, de son ménage imparfait? La mort

doit lui apparaître comme un réveil après un cauchemar.

--Il croit à une existence future, dit Trelawny. Ceux qui le

décrivent comme un athée le connaissent mal. Il m'a dit souvent que la

philosophie française du siècle dernier lui apparaît maintenant comme

tout à fait fausse et pernicieuse. En lui Platon et Dante ont vaincu

Diderot. Et pourtant il ne regrette pas son attitude envers les

doctrines établies... Je lui ai demandé: «Pourquoi vous dites-vous

athée? Cela vous empêche de faire figure dans le monde.» Il m'a

répondu: «C'est un Diable peint pour effrayer les imbéciles.»

Ainsi discourait le chœur, unanime, et peut-être ne voyait-il pas

que son adoration pour Shelley était faîte pour une bonne part de

l'échec temporel de celui-ci. L'homme aime plus volontiers ce qu'il

peut plaindre que ce qu'il doit envier. Il trouve dans le spectacle

d'un échec immérité d'agréables arguments pour expliquer sa propre

malchance. Et le mélange de l'admiration et de la piété est une des

plus sûres recettes de l'affection. Il eût fallu sans doute bien de la

modestie à Williams et à Trelawny pour aimer le brillant Byron comme

ils aimaient le pauvre Shelley.

Tandis que les disciples parlaient du maître absent, il travaillait

dans la forêt de pins qui borde les faubourgs de Pise. Là, le vent

de la mer ayant renversé un grand arbre au-dessus d'un étang ce tronc

suspendu au-dessus de la rive formait un abri naturel sous lequel

Shelley, comme un oiseau sauvage, se nichait. L'approche de son antre

était montrée de loin par les feuilles éparses sur le sol et couvertes

de strophes inachevées.

Quand il oubliait dans sa rêverie l'heure du dîner et sa propre

existence. Mary allait à sa recherche; Trelawny l'accompagnait: il

s'était constitué le chevalier servant de cette femme abandonnée et

lui faisait une cour de pirate qui divertissait l'honnête femme.

Fatiguée, elle s'asseyait à l'entrée du bois et Trelawny partait à

la chasse au poète. Un jour, il le trouva si absorbé par une vision

lointaine qu'il n'osa pas l'en éveiller avant d'avoir attiré son

attention en faisant craquer les aiguilles sèches des pins. Il

ramassa un Eschyle, un Shakespeare, puis un papier griffonné: _À

Jane, avec me guitare_, mais il ne put déchiffrer que les deux

premières lignes:

_Ariel to Miranda_

_Take this slave_

_Of music..._

Il appela Shelley, qui tourna la tête et dit faiblement: «Hello!

entrez.»

--Voici donc votre salle de travail?

--Oui, et ces arbres sont mes livres. Quand on compose il ne

faut pas que l'attention soit divisée. Dans une maison il n'y a pas de

solitude: une porte qui se ferme, un bruit de pas, une sonnette font

écho dans l'esprit, dissolvent les visions.

--Ici vous avez les bruits de la rivière, les oiseaux.

--La rivière coule comme le temps et les sons de la nature sont

apaisants. Seul l'animal humain est discordant et me gêne... Oh!

qu'il est difficile de concevoir pourquoi nous sommes ici, perpétuels

tourments pour nous-mêmes et pour les autres!

Trelawny l'interrompit pour lui rappeler que sa femme inquiète

attendait à l'orée du bois. Il se leva d'un bond, ramassa des livres,

des papiers, en bourra ses poches et son chapeau et soupira: «Pauvre

Mary, elle n'a pas de chance, elle ne peut supporter la solitude ni

moi la société... Une vivante attelée avec un mort.» Et il partit de

son allure glissante d'Esprit des Bois et des Forêts.

En retrouvant Mary il voulut s'excuser, mais bien qu'elle eût été

vraiment inquiète, elle avait la godwinesque pudeur qui dissimule

toute émotion, et plaisanta: «Quelle oie sauvage vous faites, Percy!

Si j'ai pensé à autre chose qu'à mon livre, c'est à l'Opéra, à la

nouvelle robe que j'attends de Florence, surtout à la couronne de

lierre pour mes cheveux, et pas à vous, grand serin! Quand j'ai quitté

la maison, mes souliers de satin n'étaient pas arrivés... Voilà qui

est important.»

Mais il y avait toujours quelque chose de dissonant dans la gaieté

de Mary.

Ariel: ou, La vie de Shelley · 第 47 / 61 题