XIV. MIRANDA

«L'arrivée prochaine du noble Pèlerin avait mis dans le petit cercle

de Pise l'agréable agitation que créent toujours autour d'eux les

souverains en voyage. Mary, sur l'ordre de Shelley, avait loué la plus

belle maison libre de la ville: le Palais Lanfranchi. Avec l'aide de

ses amis Williams, elle s'était occupée de mettre cette vieille bâtisse

en état de recevoir Lord Byron. Bientôt la Guiccioli arriva en

avant-garde avec le comte Gamba son père, et les Shelley l'accueillirent.

Cette jolie petite Italienne, sentimentale et puérile, les surprit

beaucoup et agréablement. «Voici une charmante femme, dit Shelley,

qui, si je connais un peu la nature humaine et mon Byron, regrettera

bientôt sa folle imprudence.»

Enfin Don Juan lui-même parut. Tout Pise était aux fenêtres pour

voir passer le Diable Anglais et sa ménagerie. Le défilé méritait

d'être vu: cinq voitures, sept domestiques, neuf chevaux; chiens,

singes, paons et ibis à la suite. Les Shelley étaient inquiets de

l'impression qu'allait produire leur palais, mais celui-ci plut. Byron

déclara qu'il aimait cette vieille demeure moyenâgeuse. Elle était du

XIVe siècle, mais le noble Lord avait toujours mêlé les

styles. Surtout les caves humides et sombres lui semblèrent romantiques

à souhait. Il les baptisa souterrains et cachots, y fit descendre des

coussins et s'y installa pour dormir.

Dès son arrivée, il devint le centre mondain du petit groupe de Pise;

Shelley en resta le centre moral. On allait chez Byron par curiosité,

par admiration; chez Shelley par sympathie. Shelley, levé très tôt,

lisait jusqu'à midi Goethe, Spinoza ou Calderon; puis il gagnait la

forêt de pins et dans cette solitude parfaite travaillait jusqu'au

soir. Byron se levait à midi, déjeunait sobrement, allait se promener

à cheval et tirait au pistolet. Le soir, il faisait visite à sa

maîtresse, rentrait à onze heures, se mettait à travailler et composait

souvent jusqu'à deux ou trois heures du matin. Puis enfiévré, excité,

il se couchait, dormait mal et restait au lit toute la matinée.

Il avait tout de suite été recherché par la colonie anglaise de Pise.

Les plus puritains ne pouvaient longtemps tenir rigueur à un Lord

authentique qui leur apportait sur un sol étranger un si délicieux

abrégé des Vanités Britanniques. Son désir de scandaliser ne

montrait-il pas d'ailleurs le respect le plus orthodoxe? Si

l'indifférence est une offense, le défi n'est-il pas au contraire

une forme de l'humilité? Ne voyait-on pas qu'il ne pouvait vivre sans

salons à visiter, femmes à courtiser, dîners à rendre? On lui fut très

indulgent. Mais quand il voulut imposer Shelley, la résistance fut

obstinée. Shelley, dans le monde, s'ennuyait et le laissait voir. En

morale on devinait qu'il préférait l'Esprit à la Lettre, qu'il croyait

à la Rédemption plus volontiers qu'au Péché Originel. La foi dans la

perfectibilité de l'homme est la plus impardonnable; elle obligerait

à vouloir. La frivolité qui la flaire de loin en poursuit toujours

la destruction; les femmes vraiment distinguées traitèrent les Shelley

en suspects.

Lui s'en moquait bien, préférant mille fois l'air frais de la nuit à

l'atmosphère enfumée d'une salle de jeu. Mais Mary voulait être

invitée. Une Mrs Beckett donnait des bals, «étant, disait Byron,

affligée d'une litière de sept filles, toutes à l'âge où ces animaux

doivent danser pour leur subsistance». C'était une idée fixe de Mary

que de voir un bal de Mrs Beckett. «Tout le monde y va», disait-elle.

Shelley navré regardait le ciel: «Tout le monde! Quel est ce monstre

mythique? L'avez-vous jamais vu, Mary?» Pour plaire à «Tout le monde»

elle tenta même d'assister au service du pasteur anglican. Mais il

prêcha contre les athées en la regardant avec une telle insistance

que, malgré toute son ardeur conformiste, elle sentit que sa dignité

d'épouse ne lui permettait pas d'y retourner.

Ces soucis mondains, ces dîners, ces bals étaient aux yeux de Shelley

d'une incroyable vulgarité. À vingt ans, la frivolité lui avait paru

criminelle; il en était arrivé à la juger méprisable; c'était plus

grave. Pour fuir des reproches et des regrets qui lui semblaient si

ridicules, il se réfugiait chez les Williams. Là, il lui semblait

retrouver l'harmonieuse et tendre atmosphère qui lui était nécessaire.

Edward Williams était gai, généreux, sans aucune mesquinerie. Quant à

Jane, sa grâce, sa douceur, le calme de ses mouvements, la beauté

apaisante de sa voix en faisaient un être reposant et aimable comme

un beau jardin. Peut-être eût-elle moins plu au Shelley de vingt ans

qui rêvait d'une vierge ardente et forte, mais il demandait maintenant

à la femme moins la force que l'oubli.

Elle chantait et sa belle voix emportait pour un instant Shelley loin

de ses tragiques souvenirs et de son froid ménage. Comme jadis, blessé

par Harriet, il avait regardé avec un plaisir infini le visage de Mary

tout chargé de douces promesses; maintenant, las de trouver Mary à son

tour plaintive et imparfaite, il aimait à contempler en Jane une

mortelle image de l'Antigone que sans doute il avait aimée dans une

vie antérieure.

Seulement il ne croyait plus comme autrefois qu'il fallût tout briser

pour tout reconstruire, abandonner Mary pour fuir avec Jane. Celle-ci

était mariée avec un honnête homme dont il voulait demeurer le loyal

ami. Mary était une bonne et malheureuse femme dont il fallait ménager

la sensibilité. Il aimait Jane, mais d'un amour tout immatériel, sans

espoir, presque sans désir.

Elle se prêtait d'ailleurs adroitement à ce jeu chevaleresque,

passait sa main sur le front de Shelley et s'efforçait de guérir sa

triste passion par de douces et magiques effluves. Ce jeune couple

était une source merveilleuse de bonheur et d'amitié à laquelle il

paraissait juste qu'un poète fatigué d'avoir beaucoup souffert pût

venir calmer sa fièvre. Jane et Edward étaient Ferdinand et Miranda,

le beau couple princier, et Shelley leur fidèle Ariel. Autour des amants

heureux peut voltiger l'esprit captif et pur.

* * *

Les Williams avaient souvent parlé à Shelley d'un de leurs amis,

Trelawny, homme extraordinaire, corsaire, pirate, qui, à vingt-neuf

ans, avait parcouru toutes les mers du globe, et désirait vivement

se joindre à la petite colonie de Pise. Trelawny les accablait de

lettres: «Si je viens, pourrai-je connaître Shelley? Et surtout

pourrai-je connaître Byron? Est-il possible de l'approcher?»

Williams qui, étant devenu leur familier, avait tout à fait dépouillé

les deux poètes du prestige du mystère et de la difficulté, répondait

avec un peu d'impatience: «Vous les verrez certainement. Shelley est

l'homme du monde le plus simple... Quant à Byron, cela dépend

entièrement de vous.»

Trelawny arriva à Pise un soir assez tard et rendit aussitôt visite à

ses amis Williams; comme ils étaient tous trois en conversation animée,

il aperçut par la porte entrebâillée et dans l'obscurité deux yeux

brillants fixés sur les siens; Jane se leva et dit en riant: «Entrez,

Shelley, c'est notre ami Trelawny qui vient d'arriver.»

Timide, rougissant, Shelley entra et serra chaleureusement les deux

mains du marin. Trelawny le regarda avec surprise, ne pouvant croire

que ces traits féminins fussent ceux d'un homme de génie et d'un

révolté, honni comme un monstre en Angleterre et privé de ses droits

paternels par le Lord Chancelier. Shelley, de son côté, admirait cette

tête sauvage et hardie, cette noire moustache de corsaire, ce beau

visage à demi arabe. Tous deux étaient si étonnés qu'ils ne trouvaient

rien à se dire. Pour sortir d'un silence embarrassant, Jane demanda à

Shelley quel livre il avait en mains.

--Le _Magico Prodigioso_ de Calderon; je suis en train

de traduire quelques pages.

--Oh! lisez-les nous.

Aussitôt Shelley, débarrassé de cette présentation, de cette

cérémonie qui l'ennuyait et qui pour lui se passait dans un monde

irréel, s'en échappa avec joie et se mit à traduire à livre ouvert avec

une perfection de forme, une sûreté d'expression telles que Trelawny

cette fois ne douta plus.

La lecture terminée, Trelawny leva la tête et, ne voyant plus le

lecteur, demanda: «Mais, où est-il?»

--Qui? dit Jane. Shelley? Oh! il va et vient comme un esprit,

personne ne sait ni où ni comment.

Le lendemain, Shelley lui-même emmena Trelawny chez Byron. Là le

décor était différent: vestibule de marbre, escalier géant, laquais et

chiens hostiles. Trelawny, comme tout le monde, trouva dans la personne

de Byron toute l'apparence du génie, mais la conversation du grand homme

le frappa par sa banalité. Il paraissait jouer un rôle, et un rôle

suranné, celui du roué de la Régence: il racontait des histoires

d'acteurs, de buveurs, de boxeurs, et comment il avait traversé à la

nage l'Hellespont. Ce dernier exploit surtout lui tenait à cœur.

À trois heures on amena les chevaux; après une assez longue

promenade, on s'arrêta dans une petite auberge; un domestique apporta

des pistolets; et derrière la maison, une canne fut plantée dans le sol,

une pièce de monnaie fixée dans une fente en son sommet. Byron,

Shelley et Trelawny tirèrent alors et tous très bien; Trelawny fut

content de voir que Shelley, malgré son apparence féminine, maniait

le pistolet en homme.

En revenant on parla de littérature, de rimes riches. Trelawny cita

en exemple deux strophes de Don Juan et s'acquit ainsi l'estime de

Byron qui vint trotter à côté de lui.

--Allons, dit-il, confessez que vous vous attendiez à trouver

en moi un Timon d'Athènes ou un Timour le Tartare et que vous êtes

surpris de découvrir un homme du monde, jamais sérieux, raillant toutes

choses.

Il murmura à mi-voix:

_Le monde est une botte de foin,_

_Les hommes des ânes qui se la disputent..._

* * *

Trelawny rentra avec Shelley et Mary.

--Comme Byron est différent de ce qu'on attend de lui, leur

dit-il; il n'est pas, mystérieux: il parle trop librement; il dit des

choses qu'il vaudrait mieux taire. Il paraît jaloux et impulsif comme

une femme, et peut-être plus, dangereux.

--Mary, dit Shelley, Trelawny a déjà démasqué Byron. Comme

nous avons été stupides! Comme cela nous a pris longtemps!

--C'est, dit Mary, que Trelawny vit avec les vivants, nous avec

les morts.

Ariel: ou, La vie de Shelley · 第 46 / 61 题