«L'arrivée prochaine du noble Pèlerin avait mis dans le petit cercle
de Pise l'agréable agitation que créent toujours autour d'eux les
souverains en voyage. Mary, sur l'ordre de Shelley, avait loué la plus
belle maison libre de la ville: le Palais Lanfranchi. Avec l'aide de
ses amis Williams, elle s'était occupée de mettre cette vieille bâtisse
en état de recevoir Lord Byron. Bientôt la Guiccioli arriva en
avant-garde avec le comte Gamba son père, et les Shelley l'accueillirent.
Cette jolie petite Italienne, sentimentale et puérile, les surprit
beaucoup et agréablement. «Voici une charmante femme, dit Shelley,
qui, si je connais un peu la nature humaine et mon Byron, regrettera
bientôt sa folle imprudence.»
Enfin Don Juan lui-même parut. Tout Pise était aux fenêtres pour
voir passer le Diable Anglais et sa ménagerie. Le défilé méritait
d'être vu: cinq voitures, sept domestiques, neuf chevaux; chiens,
singes, paons et ibis à la suite. Les Shelley étaient inquiets de
l'impression qu'allait produire leur palais, mais celui-ci plut. Byron
déclara qu'il aimait cette vieille demeure moyenâgeuse. Elle était du
XIVe siècle, mais le noble Lord avait toujours mêlé les
styles. Surtout les caves humides et sombres lui semblèrent romantiques
à souhait. Il les baptisa souterrains et cachots, y fit descendre des
coussins et s'y installa pour dormir.
Dès son arrivée, il devint le centre mondain du petit groupe de Pise;
Shelley en resta le centre moral. On allait chez Byron par curiosité,
par admiration; chez Shelley par sympathie. Shelley, levé très tôt,
lisait jusqu'à midi Goethe, Spinoza ou Calderon; puis il gagnait la
forêt de pins et dans cette solitude parfaite travaillait jusqu'au
soir. Byron se levait à midi, déjeunait sobrement, allait se promener
à cheval et tirait au pistolet. Le soir, il faisait visite à sa
maîtresse, rentrait à onze heures, se mettait à travailler et composait
souvent jusqu'à deux ou trois heures du matin. Puis enfiévré, excité,
il se couchait, dormait mal et restait au lit toute la matinée.
Il avait tout de suite été recherché par la colonie anglaise de Pise.
Les plus puritains ne pouvaient longtemps tenir rigueur à un Lord
authentique qui leur apportait sur un sol étranger un si délicieux
abrégé des Vanités Britanniques. Son désir de scandaliser ne
montrait-il pas d'ailleurs le respect le plus orthodoxe? Si
l'indifférence est une offense, le défi n'est-il pas au contraire
une forme de l'humilité? Ne voyait-on pas qu'il ne pouvait vivre sans
salons à visiter, femmes à courtiser, dîners à rendre? On lui fut très
indulgent. Mais quand il voulut imposer Shelley, la résistance fut
obstinée. Shelley, dans le monde, s'ennuyait et le laissait voir. En
morale on devinait qu'il préférait l'Esprit à la Lettre, qu'il croyait
à la Rédemption plus volontiers qu'au Péché Originel. La foi dans la
perfectibilité de l'homme est la plus impardonnable; elle obligerait
à vouloir. La frivolité qui la flaire de loin en poursuit toujours
la destruction; les femmes vraiment distinguées traitèrent les Shelley
en suspects.
Lui s'en moquait bien, préférant mille fois l'air frais de la nuit à
l'atmosphère enfumée d'une salle de jeu. Mais Mary voulait être
invitée. Une Mrs Beckett donnait des bals, «étant, disait Byron,
affligée d'une litière de sept filles, toutes à l'âge où ces animaux
doivent danser pour leur subsistance». C'était une idée fixe de Mary
que de voir un bal de Mrs Beckett. «Tout le monde y va», disait-elle.
Shelley navré regardait le ciel: «Tout le monde! Quel est ce monstre
mythique? L'avez-vous jamais vu, Mary?» Pour plaire à «Tout le monde»
elle tenta même d'assister au service du pasteur anglican. Mais il
prêcha contre les athées en la regardant avec une telle insistance
que, malgré toute son ardeur conformiste, elle sentit que sa dignité
d'épouse ne lui permettait pas d'y retourner.
Ces soucis mondains, ces dîners, ces bals étaient aux yeux de Shelley
d'une incroyable vulgarité. À vingt ans, la frivolité lui avait paru
criminelle; il en était arrivé à la juger méprisable; c'était plus
grave. Pour fuir des reproches et des regrets qui lui semblaient si
ridicules, il se réfugiait chez les Williams. Là, il lui semblait
retrouver l'harmonieuse et tendre atmosphère qui lui était nécessaire.
Edward Williams était gai, généreux, sans aucune mesquinerie. Quant à
Jane, sa grâce, sa douceur, le calme de ses mouvements, la beauté
apaisante de sa voix en faisaient un être reposant et aimable comme
un beau jardin. Peut-être eût-elle moins plu au Shelley de vingt ans
qui rêvait d'une vierge ardente et forte, mais il demandait maintenant
à la femme moins la force que l'oubli.
Elle chantait et sa belle voix emportait pour un instant Shelley loin
de ses tragiques souvenirs et de son froid ménage. Comme jadis, blessé
par Harriet, il avait regardé avec un plaisir infini le visage de Mary
tout chargé de douces promesses; maintenant, las de trouver Mary à son
tour plaintive et imparfaite, il aimait à contempler en Jane une
mortelle image de l'Antigone que sans doute il avait aimée dans une
vie antérieure.
Seulement il ne croyait plus comme autrefois qu'il fallût tout briser
pour tout reconstruire, abandonner Mary pour fuir avec Jane. Celle-ci
était mariée avec un honnête homme dont il voulait demeurer le loyal
ami. Mary était une bonne et malheureuse femme dont il fallait ménager
la sensibilité. Il aimait Jane, mais d'un amour tout immatériel, sans
espoir, presque sans désir.
Elle se prêtait d'ailleurs adroitement à ce jeu chevaleresque,
passait sa main sur le front de Shelley et s'efforçait de guérir sa
triste passion par de douces et magiques effluves. Ce jeune couple
était une source merveilleuse de bonheur et d'amitié à laquelle il
paraissait juste qu'un poète fatigué d'avoir beaucoup souffert pût
venir calmer sa fièvre. Jane et Edward étaient Ferdinand et Miranda,
le beau couple princier, et Shelley leur fidèle Ariel. Autour des amants
heureux peut voltiger l'esprit captif et pur.
* * *
Les Williams avaient souvent parlé à Shelley d'un de leurs amis,
Trelawny, homme extraordinaire, corsaire, pirate, qui, à vingt-neuf
ans, avait parcouru toutes les mers du globe, et désirait vivement
se joindre à la petite colonie de Pise. Trelawny les accablait de
lettres: «Si je viens, pourrai-je connaître Shelley? Et surtout
pourrai-je connaître Byron? Est-il possible de l'approcher?»
Williams qui, étant devenu leur familier, avait tout à fait dépouillé
les deux poètes du prestige du mystère et de la difficulté, répondait
avec un peu d'impatience: «Vous les verrez certainement. Shelley est
l'homme du monde le plus simple... Quant à Byron, cela dépend
entièrement de vous.»
Trelawny arriva à Pise un soir assez tard et rendit aussitôt visite à
ses amis Williams; comme ils étaient tous trois en conversation animée,
il aperçut par la porte entrebâillée et dans l'obscurité deux yeux
brillants fixés sur les siens; Jane se leva et dit en riant: «Entrez,
Shelley, c'est notre ami Trelawny qui vient d'arriver.»
Timide, rougissant, Shelley entra et serra chaleureusement les deux
mains du marin. Trelawny le regarda avec surprise, ne pouvant croire
que ces traits féminins fussent ceux d'un homme de génie et d'un
révolté, honni comme un monstre en Angleterre et privé de ses droits
paternels par le Lord Chancelier. Shelley, de son côté, admirait cette
tête sauvage et hardie, cette noire moustache de corsaire, ce beau
visage à demi arabe. Tous deux étaient si étonnés qu'ils ne trouvaient
rien à se dire. Pour sortir d'un silence embarrassant, Jane demanda à
Shelley quel livre il avait en mains.
--Le _Magico Prodigioso_ de Calderon; je suis en train
de traduire quelques pages.
--Oh! lisez-les nous.
Aussitôt Shelley, débarrassé de cette présentation, de cette
cérémonie qui l'ennuyait et qui pour lui se passait dans un monde
irréel, s'en échappa avec joie et se mit à traduire à livre ouvert avec
une perfection de forme, une sûreté d'expression telles que Trelawny
cette fois ne douta plus.
La lecture terminée, Trelawny leva la tête et, ne voyant plus le
lecteur, demanda: «Mais, où est-il?»
--Qui? dit Jane. Shelley? Oh! il va et vient comme un esprit,
personne ne sait ni où ni comment.
Le lendemain, Shelley lui-même emmena Trelawny chez Byron. Là le
décor était différent: vestibule de marbre, escalier géant, laquais et
chiens hostiles. Trelawny, comme tout le monde, trouva dans la personne
de Byron toute l'apparence du génie, mais la conversation du grand homme
le frappa par sa banalité. Il paraissait jouer un rôle, et un rôle
suranné, celui du roué de la Régence: il racontait des histoires
d'acteurs, de buveurs, de boxeurs, et comment il avait traversé à la
nage l'Hellespont. Ce dernier exploit surtout lui tenait à cœur.
À trois heures on amena les chevaux; après une assez longue
promenade, on s'arrêta dans une petite auberge; un domestique apporta
des pistolets; et derrière la maison, une canne fut plantée dans le sol,
une pièce de monnaie fixée dans une fente en son sommet. Byron,
Shelley et Trelawny tirèrent alors et tous très bien; Trelawny fut
content de voir que Shelley, malgré son apparence féminine, maniait
le pistolet en homme.
En revenant on parla de littérature, de rimes riches. Trelawny cita
en exemple deux strophes de Don Juan et s'acquit ainsi l'estime de
Byron qui vint trotter à côté de lui.
--Allons, dit-il, confessez que vous vous attendiez à trouver
en moi un Timon d'Athènes ou un Timour le Tartare et que vous êtes
surpris de découvrir un homme du monde, jamais sérieux, raillant toutes
choses.
Il murmura à mi-voix:
_Le monde est une botte de foin,_
_Les hommes des ânes qui se la disputent..._
* * *
Trelawny rentra avec Shelley et Mary.
--Comme Byron est différent de ce qu'on attend de lui, leur
dit-il; il n'est pas, mystérieux: il parle trop librement; il dit des
choses qu'il vaudrait mieux taire. Il paraît jaloux et impulsif comme
une femme, et peut-être plus, dangereux.
--Mary, dit Shelley, Trelawny a déjà démasqué Byron. Comme
nous avons été stupides! Comme cela nous a pris longtemps!
--C'est, dit Mary, que Trelawny vit avec les vivants, nous avec
les morts.