Shelley, que Byron avait invité à venir le voit à Ravenne pour y
parler de choses importantes, trouva le Pèlerin en brillante condition.
Le visage, jadis fatigué par les débauches de Venise, avait un bel air
de santé. Le règne de la Guiccioli avait écarté les aventures
dégradantes. Le valet Fletcher lui-même avait replis de l'embonpoint,
ainsi qu'une ombre s'engraisse avec le corps qui la produit.
La maison était splendide, le train royal. Dans l'escalier de marbre,
Shelley rencontra des animaux de toute espèce qui vivaient là comme
chez eux. Huit énormes chiens, trois singes, cinq chats, un aigle, un
perroquet, et un faucon y réglaient leurs querelles en famille. Les
écuries contenaient dix chevaux.
Byron le reçut avec de grandes démonstrations d'amitié et les deux
amis passèrent la nuit entière à se lire des poèmes et à les discuter.
Les nouveaux chants de Don Juan parurent à Shelley admirables. Le
contact du génie de Lord Byron le désespérait toujours. À côté de ces
constructions si vigoureuses, ses propres vers lui paraissaient
bien frêles. Il dit à Byron qu'il le jugeait digne d'écrire une épopée
qui fût pour notre époque ce que l'Iliade était pour les Grecs. Mais
Byron affectait de mépriser la postérité et de ne s'intéresser
à là poésie qu'à partir de mille guinées le chant.
Une fois de plus l'Ascète dut s'adapter au mode de vie du Magnifique.
Lever à midi, breakfast à deux heures et travail jusqu'à six heures du
soir. Promenade à cheval de six heures à huit heures, dîner, puis
conversation jusqu'à six heures du matin.
Byron ne parla pas que de ses poèmes. Dès le premier jour, d'un air
amical, il mit Shelley au courant des fâcheuses histoires qui
circulaient parmi la colonie anglaise d'Italie, et, bien qu'il
eût promis aux Hoppner de ne pas les découvrir, il montra la lettre
qui contenait les accusations d'Élise. Il affirma d'ailleurs qu'il
n'avait jamais cru à cette absurde histoire, mais le crédit si
légèrement accordé aux calomniateurs par les Hoppner attrista
profondément Shelley. Il écrivit aussitôt à sa femme.
* * *
_Shelley à Mary Shelley._
... Lord Byron m'a parlé d'une histoire qui m'agite au plus haut
point parce qu'elle montre une méchanceté si désespérée que je ne puis
me l'expliquer. Quand j'entends de telles choses, ma patience et ma
philosophie sont mises à sévère épreuve et je dois me retenir pour ne
pas chercher quelque obscure retraite où je puisse ne plus jamais
apercevoir le visage d'un homme. Il paraît qu'Élise (là il racontait
à Mary toutes les accusations contenues dans la lettre de Hoppner)...
Imaginez combien il est pénible pour une nature aussi faible et aussi
sensitive que la mienne de continuer à lutter dans ces conditions au
milieu de cette diabolique société des hommes. Vous devriez écrire à
Hoppner une lettre réfutant l'accusation et citant les preuves de vos
assertions, si, bien entendu, vous croyez, savez, et pouvez prouver que
cette accusation est fausse. Je n'ai pas besoin de vous dicter ce que
vous devriez dire, ni, je pense, de vous inspirer la chaleur nécessaire
pour réfuter une calomnie que vous seule pouvez réfuter complètement.
Envoyez-moi la lettre ici et je la ferai suivre aux Hoppner.
_Mary Shelley à Shelley._
My dear Shelley. Bien qu'affectée au-delà de toute mesure, j'ai
immédiatement écrit la lettre ci-jointe. Si la tâche n'est pas trop
horrible, copiez-la pour moi; je ne puis pas. Copiez aussi le fragment
de votre lettre qui contient l'accusation; j'ai essayé de l'écrire
mais n'ai pas pu. Je crois que j'aurais pu plutôt mourir. J'envoie
aussi la dernière lettre d'Élise. Joignez-la, ou non, comme vous le
jugerez meilleur. Je vous avais écrit hier soir dans des sentiments
bien différents, oh! mon ami bien-aimé. Notre barque est vraiment
secouée par la tempête, mais aimez-moi comme vous l'avez toujours
fait, que Dieu me garde mes enfants et nous aurons assez de force
pour résister à nos ennemis...
Adieu, très chéri, prenez bien soin de vous-même. Tout va bien
malgré tout. Pour moi le choc est passé et je méprise la calomnie, mais
elle ne doit pas rester sans contradiction. Je remercie sincèrement
Lord Byron pour la bienveillance avec laquelle il a refusé d'y croire.
P.--S.--Ne me croyez pas imprudente pour avoir parlé de
la maladie de Claire à Naples. Il est bon de regarder les faits en face.
Ils sont aussi rusés que méchants. J'ai relu ma lettre que j'ai écrite
en hâte, mais il valait mieux exprimer les sentiments dans leur première
vigueur.
_Mary Shelley à Mrs Hoppner._
Après un silence de deux ans, je m'adresse à vous de nouveau et je
regrette amèrement de devoir vous écrire dans de telles circonstances...
J'écris pour défendre des calomnies les plus odieuses celui auquel
j'ai le bonheur d'être unie, que j'aime et estime au-dessus de toute
créature vivante; et c'est à vous que je dois écrire ceci, à vous qui
avez été si bonne, et à Mr Hoppner, alors qu'il m'était si agréable de
penser que je ne vous devais à tous deux que de la gratitude. C'est
vraiment une tâche bien pénible.
Shelley est en ce moment en visite chez Lord Byron à Ravenne et j'ai
reçu aujourd'hui une lettre qui fait trembler ma main au point que je
peux à peine tenir ma plume... On dit que Claire a été la maîtresse
de Shelley, que... Sur mon honneur je vous jure que je ne puis écrire
ces mots. Je vous envoie une partie de la lettre de Shelley pour que
vous voyiez ce que je vais réfuter, mais je mourrais plutôt que de
copier quelque chose de si vil, de si méchant, de si faux, de si
monstrueux au-delà de toute imagination.
Mais que vous ayez pu le croire, que mon bien-aimé Shelley ait pu
être ainsi calomnié dans votre esprit, lui le plus fin et le plus
délicat des hommes, cela m'est plus pénible oh! beaucoup plus pénible
que les mots ne peuvent l'exprimer. Ai-je besoin de vous dire que
l'union entre mon mari et moi-même n'a jamais été troublée? L'amour a
causé notre première imprudence, un amour qui, augmenté par l'estime,
par une parfaite confiance de l'un dans l'autre, n'a fait que grandir
et ne connaît plus de bornes...
Ceux qui me connaissent bien ne croient toujours sur parole. Il n'y
a pas longtemps que mon père me disait dans une de ses lettres qu'il
ne m'a jamais entendu dire un mensonge. Mais à vous qui, bien que vous
ayez si facilement accueilli le mensonge, serez peut-être plus sourds
à la vérité, à vous je jure par tout ce qui m'est sacré au ciel et
sur la terre, par un serment que je mourrais d'écrire s'il s'agissait
d'un mensonge; je jure par la vie de mon enfant, par mon bien-aimé
enfant, que je sais que tout cela est faux.
N'en ai-je pas assez dit pour vous convaincre et n'êtes-vous pas
convaincus? Réparez, je vous en supplie, le mal que vous avez fait, en
retirant votre bienveillance à un être aussi vil que cette Élise, et en
m'écrivant que vous ne croyez plus à rien de son infâme récit. Vous
avez été bons pour nous et je ne l'oublierai jamais, mais je demande
justice. Vous devez me croire et, je vous en prie solennellement, soyez
assez justes pour confesser que vous me croyez.
Shelley montra cette lettre à Byron et lui demanda l'adresse des
Hoppner, mais Byron le pria de lui laisser le soin de la faire parvenir.
«Les Hoppner» dit-il «m'avaient arraché la promesse de ne pas vous
parler de cette histoire; en leur confessant ouvertement que je n'ai
pas tenu mon serment, je dois observer quelques formes. C'est pourquoi
je désire envoyer la lettre moi-même. Mes commentaires, d'ailleurs,
ne lui donneront que plus de poids».
Shelley y consentit volontiers et remit la lettre à son hôte. Mary ne
reçut jamais de réponse[1].
* * *
La question importante dont Byron avait voulu entretenir Shelley
était le sort d'Allegra au cas où lui, Byron, quitterait Ravenne. La
comtesse Guiccioli désirait partir pour la Suisse; Byron, qui préférait
la Toscane, pria Shelley d'écrire à la comtesse pour lui peindre la vie
de Florence et de Pise de façon assez plaisante pour qu'elle acceptât
de s'y rendre.
Shelley n'avait jamais vu la maîtresse de son ami, mais il était si
habitué à ce qu'on le priât d'intervenir dans les affaires de tous
ceux qu'il connaissait, qu'il n'hésita pas à écrire la lettre demandée.
Elle fut si vigoureuse qu'elle emporta la place. Brusquement il fut
décidé que Byron et son amie rejoindraient les Shelley à Pise. Quant
à Allegra, Byron acceptait de l'y emmener aussi. Claire n'y étant
plus, il ne voyait aucun obstacle.
Avant de quitter Ravenne, Shelley alla voir l'enfant au couvent de
Bagna-Cavallo. Il la trouva plus grande, mais aussi plus délicate et
plus pâle. Ses beaux cheveux noirs tombaient en boucles sur ses
épaules. Elle paraissait au milieu de ses compagnes un être d'une
race plus fine et plus noble. Une sorte de sérieux contemplatif
s'était superposé à son ancienne vivacité.
Elle fut d'abord timide, mais Shelley lui ayant donné une chaîne
d'or, qu'il avait rapportée pour elle de Ravenne, elle devint plus
familière. Elle le guida dans le jardin du couvent, en courant et en
sautant à la corde, si vite qu'il pouvait à peine la suivre. Elle lui
montra son petit lit, sa chaise. Il lui demanda ce qu'il fallait dire
à sa maman.
--Che mi manda un baccio e un bel vestituro.
--E come voi il vestituro sia fatto?
--Tutte di seta e d'oro.
Et à son papa.
--Che venga farmi un visitino e che porta seco la mammina[2].
Message difficile à transmettre à son noble père.
Le trait dominant de l'enfant parut à Shelley être la vanité. Elle
était peu cultivée, mais elle savait beaucoup de prières par cœur,
parlait du Paradis, en rêvait, et connaissait de prodigieuses listes
de Saints. Cette éducation plaisait à Byron.
[Footnote 1: Après la mort de lord Byron, la lettre de Mary fut
retrouvée parmi les papiers de celui-ci; il avait suivi la méthode la
plus sûre pour sauvegarder sa tranquillité.]
[Footnote 2: Qu'il vienne me faire une petite visite et qu'il amène
avec lui ma maman.]