XIII. SILENCE DE LORD BYRON

Shelley, que Byron avait invité à venir le voit à Ravenne pour y

parler de choses importantes, trouva le Pèlerin en brillante condition.

Le visage, jadis fatigué par les débauches de Venise, avait un bel air

de santé. Le règne de la Guiccioli avait écarté les aventures

dégradantes. Le valet Fletcher lui-même avait replis de l'embonpoint,

ainsi qu'une ombre s'engraisse avec le corps qui la produit.

La maison était splendide, le train royal. Dans l'escalier de marbre,

Shelley rencontra des animaux de toute espèce qui vivaient là comme

chez eux. Huit énormes chiens, trois singes, cinq chats, un aigle, un

perroquet, et un faucon y réglaient leurs querelles en famille. Les

écuries contenaient dix chevaux.

Byron le reçut avec de grandes démonstrations d'amitié et les deux

amis passèrent la nuit entière à se lire des poèmes et à les discuter.

Les nouveaux chants de Don Juan parurent à Shelley admirables. Le

contact du génie de Lord Byron le désespérait toujours. À côté de ces

constructions si vigoureuses, ses propres vers lui paraissaient

bien frêles. Il dit à Byron qu'il le jugeait digne d'écrire une épopée

qui fût pour notre époque ce que l'Iliade était pour les Grecs. Mais

Byron affectait de mépriser la postérité et de ne s'intéresser

à là poésie qu'à partir de mille guinées le chant.

Une fois de plus l'Ascète dut s'adapter au mode de vie du Magnifique.

Lever à midi, breakfast à deux heures et travail jusqu'à six heures du

soir. Promenade à cheval de six heures à huit heures, dîner, puis

conversation jusqu'à six heures du matin.

Byron ne parla pas que de ses poèmes. Dès le premier jour, d'un air

amical, il mit Shelley au courant des fâcheuses histoires qui

circulaient parmi la colonie anglaise d'Italie, et, bien qu'il

eût promis aux Hoppner de ne pas les découvrir, il montra la lettre

qui contenait les accusations d'Élise. Il affirma d'ailleurs qu'il

n'avait jamais cru à cette absurde histoire, mais le crédit si

légèrement accordé aux calomniateurs par les Hoppner attrista

profondément Shelley. Il écrivit aussitôt à sa femme.

* * *

_Shelley à Mary Shelley._

... Lord Byron m'a parlé d'une histoire qui m'agite au plus haut

point parce qu'elle montre une méchanceté si désespérée que je ne puis

me l'expliquer. Quand j'entends de telles choses, ma patience et ma

philosophie sont mises à sévère épreuve et je dois me retenir pour ne

pas chercher quelque obscure retraite où je puisse ne plus jamais

apercevoir le visage d'un homme. Il paraît qu'Élise (là il racontait

à Mary toutes les accusations contenues dans la lettre de Hoppner)...

Imaginez combien il est pénible pour une nature aussi faible et aussi

sensitive que la mienne de continuer à lutter dans ces conditions au

milieu de cette diabolique société des hommes. Vous devriez écrire à

Hoppner une lettre réfutant l'accusation et citant les preuves de vos

assertions, si, bien entendu, vous croyez, savez, et pouvez prouver que

cette accusation est fausse. Je n'ai pas besoin de vous dicter ce que

vous devriez dire, ni, je pense, de vous inspirer la chaleur nécessaire

pour réfuter une calomnie que vous seule pouvez réfuter complètement.

Envoyez-moi la lettre ici et je la ferai suivre aux Hoppner.

_Mary Shelley à Shelley._

My dear Shelley. Bien qu'affectée au-delà de toute mesure, j'ai

immédiatement écrit la lettre ci-jointe. Si la tâche n'est pas trop

horrible, copiez-la pour moi; je ne puis pas. Copiez aussi le fragment

de votre lettre qui contient l'accusation; j'ai essayé de l'écrire

mais n'ai pas pu. Je crois que j'aurais pu plutôt mourir. J'envoie

aussi la dernière lettre d'Élise. Joignez-la, ou non, comme vous le

jugerez meilleur. Je vous avais écrit hier soir dans des sentiments

bien différents, oh! mon ami bien-aimé. Notre barque est vraiment

secouée par la tempête, mais aimez-moi comme vous l'avez toujours

fait, que Dieu me garde mes enfants et nous aurons assez de force

pour résister à nos ennemis...

Adieu, très chéri, prenez bien soin de vous-même. Tout va bien

malgré tout. Pour moi le choc est passé et je méprise la calomnie, mais

elle ne doit pas rester sans contradiction. Je remercie sincèrement

Lord Byron pour la bienveillance avec laquelle il a refusé d'y croire.

P.--S.--Ne me croyez pas imprudente pour avoir parlé de

la maladie de Claire à Naples. Il est bon de regarder les faits en face.

Ils sont aussi rusés que méchants. J'ai relu ma lettre que j'ai écrite

en hâte, mais il valait mieux exprimer les sentiments dans leur première

vigueur.

_Mary Shelley à Mrs Hoppner._

Après un silence de deux ans, je m'adresse à vous de nouveau et je

regrette amèrement de devoir vous écrire dans de telles circonstances...

J'écris pour défendre des calomnies les plus odieuses celui auquel

j'ai le bonheur d'être unie, que j'aime et estime au-dessus de toute

créature vivante; et c'est à vous que je dois écrire ceci, à vous qui

avez été si bonne, et à Mr Hoppner, alors qu'il m'était si agréable de

penser que je ne vous devais à tous deux que de la gratitude. C'est

vraiment une tâche bien pénible.

Shelley est en ce moment en visite chez Lord Byron à Ravenne et j'ai

reçu aujourd'hui une lettre qui fait trembler ma main au point que je

peux à peine tenir ma plume... On dit que Claire a été la maîtresse

de Shelley, que... Sur mon honneur je vous jure que je ne puis écrire

ces mots. Je vous envoie une partie de la lettre de Shelley pour que

vous voyiez ce que je vais réfuter, mais je mourrais plutôt que de

copier quelque chose de si vil, de si méchant, de si faux, de si

monstrueux au-delà de toute imagination.

Mais que vous ayez pu le croire, que mon bien-aimé Shelley ait pu

être ainsi calomnié dans votre esprit, lui le plus fin et le plus

délicat des hommes, cela m'est plus pénible oh! beaucoup plus pénible

que les mots ne peuvent l'exprimer. Ai-je besoin de vous dire que

l'union entre mon mari et moi-même n'a jamais été troublée? L'amour a

causé notre première imprudence, un amour qui, augmenté par l'estime,

par une parfaite confiance de l'un dans l'autre, n'a fait que grandir

et ne connaît plus de bornes...

Ceux qui me connaissent bien ne croient toujours sur parole. Il n'y

a pas longtemps que mon père me disait dans une de ses lettres qu'il

ne m'a jamais entendu dire un mensonge. Mais à vous qui, bien que vous

ayez si facilement accueilli le mensonge, serez peut-être plus sourds

à la vérité, à vous je jure par tout ce qui m'est sacré au ciel et

sur la terre, par un serment que je mourrais d'écrire s'il s'agissait

d'un mensonge; je jure par la vie de mon enfant, par mon bien-aimé

enfant, que je sais que tout cela est faux.

N'en ai-je pas assez dit pour vous convaincre et n'êtes-vous pas

convaincus? Réparez, je vous en supplie, le mal que vous avez fait, en

retirant votre bienveillance à un être aussi vil que cette Élise, et en

m'écrivant que vous ne croyez plus à rien de son infâme récit. Vous

avez été bons pour nous et je ne l'oublierai jamais, mais je demande

justice. Vous devez me croire et, je vous en prie solennellement, soyez

assez justes pour confesser que vous me croyez.

Shelley montra cette lettre à Byron et lui demanda l'adresse des

Hoppner, mais Byron le pria de lui laisser le soin de la faire parvenir.

«Les Hoppner» dit-il «m'avaient arraché la promesse de ne pas vous

parler de cette histoire; en leur confessant ouvertement que je n'ai

pas tenu mon serment, je dois observer quelques formes. C'est pourquoi

je désire envoyer la lettre moi-même. Mes commentaires, d'ailleurs,

ne lui donneront que plus de poids».

Shelley y consentit volontiers et remit la lettre à son hôte. Mary ne

reçut jamais de réponse[1].

* * *

La question importante dont Byron avait voulu entretenir Shelley

était le sort d'Allegra au cas où lui, Byron, quitterait Ravenne. La

comtesse Guiccioli désirait partir pour la Suisse; Byron, qui préférait

la Toscane, pria Shelley d'écrire à la comtesse pour lui peindre la vie

de Florence et de Pise de façon assez plaisante pour qu'elle acceptât

de s'y rendre.

Shelley n'avait jamais vu la maîtresse de son ami, mais il était si

habitué à ce qu'on le priât d'intervenir dans les affaires de tous

ceux qu'il connaissait, qu'il n'hésita pas à écrire la lettre demandée.

Elle fut si vigoureuse qu'elle emporta la place. Brusquement il fut

décidé que Byron et son amie rejoindraient les Shelley à Pise. Quant

à Allegra, Byron acceptait de l'y emmener aussi. Claire n'y étant

plus, il ne voyait aucun obstacle.

Avant de quitter Ravenne, Shelley alla voir l'enfant au couvent de

Bagna-Cavallo. Il la trouva plus grande, mais aussi plus délicate et

plus pâle. Ses beaux cheveux noirs tombaient en boucles sur ses

épaules. Elle paraissait au milieu de ses compagnes un être d'une

race plus fine et plus noble. Une sorte de sérieux contemplatif

s'était superposé à son ancienne vivacité.

Elle fut d'abord timide, mais Shelley lui ayant donné une chaîne

d'or, qu'il avait rapportée pour elle de Ravenne, elle devint plus

familière. Elle le guida dans le jardin du couvent, en courant et en

sautant à la corde, si vite qu'il pouvait à peine la suivre. Elle lui

montra son petit lit, sa chaise. Il lui demanda ce qu'il fallait dire

à sa maman.

--Che mi manda un baccio e un bel vestituro.

--E come voi il vestituro sia fatto?

--Tutte di seta e d'oro.

Et à son papa.

--Che venga farmi un visitino e che porta seco la mammina[2].

Message difficile à transmettre à son noble père.

Le trait dominant de l'enfant parut à Shelley être la vanité. Elle

était peu cultivée, mais elle savait beaucoup de prières par cœur,

parlait du Paradis, en rêvait, et connaissait de prodigieuses listes

de Saints. Cette éducation plaisait à Byron.

[Footnote 1: Après la mort de lord Byron, la lettre de Mary fut

retrouvée parmi les papiers de celui-ci; il avait suivi la méthode la

plus sûre pour sauvegarder sa tranquillité.]

[Footnote 2: Qu'il vienne me faire une petite visite et qu'il amène

avec lui ma maman.]

Ariel: ou, La vie de Shelley · 第 45 / 61 题