XII. R. B. HOPPNER À BYRON

Venise, 16 septembre 1920.

«Mon cher Lord, vous êtes surpris, et avec raison, du changement de mon

opinion sur Shiloh[1]:

elle n'est certainement plus ce qu'elle était. Mais, si je vous découvre

cet horrible secret, je compte que vous laisserez les Shelley ignorer

que vous le connaissez, cela autant pour cette malheureuse femme que

pour Mrs Hoppner et moi-même. Je suis certain que vous trouverez cette

demande assez raisonnable pour vous y conformer et je veux maintenant

vous divulguer la vérité. Pour le bien d'Allegra il est nécessaire que

vous sachiez, car cela vous fortifiera dans la noble résolution prise

par vous de ne plus la confier à sa mère.

«Sachez donc qu'au temps où les Shelley séjournaient ici, Claire

était enceinte des œuvres de Shelley. Vous vous souvenez d'avoir entendu

qu'elle était constamment malade et toujours surveillée par un médecin;

je suis assez peu charitable pour croire que la quantité de médicaments

qu'elle absorbait alors n'avait pas pour seul but de restaurer sa santé.

Je comprends aussi pourquoi elle préférait rester seule à Este malgré

sa crainte des fantômes et des voleurs, plutôt que d'être ici avec

les Shelley.

«Quoi qu'il en soit, ils partirent d'ici pour Naples où, une nuit,

Shelley fut appelé auprès de Claire très malade. Sa femme naturellement

trouva étrange que ce fût lui qu'on appelât; bien qu'elle ignorât la

nature de leurs relations, elle avait eu des preuves suffisantes de

l'indifférence de Shelley et de la haine de Claire à son égard. Comme

Shelley désirait qu'elle se tînt tranquille, elle n'osa pas intervenir.

«On envoya chercher une sage-femme et le digne couple, qui n'avait

fait aucun préparatif pour recevoir l'être infortuné qui allait être

mis au monde, paya cette femme pour l'emporter aux Enfants-Trouvés, où

l'enfant fut placé une demi-heure après sa naissance. Ils durent aussi

acheter le silence du médecin au prix d'une somme considérable. Pendant

tout le temps que Claire fut couchée, Mrs Shelley exprima une grande

anxiété à son sujet, mais ne put l'approcher. Ces brutes, au lieu de la

remercier de l'intérêt porté à Claire par au moins quelques expressions

bienveillantes, n'ont fait depuis qu'accentuer leur haine, se conduisant

envers elle de la façon la plus odieuse, et Claire a fait tout ce

qu'elle a pu pour la faire abandonner par son mari.

«La pauvre Mrs Shelley, quelques soupçons qu'elle puisse avoir,

ne sait rien de l'aventure de Naples et comme cela ne ferait qu'ajouter

à son malheur, il vaut mieux qu'elle ne sache pas. Nous tenons tout ce

récit d'Élise; elle a passé ici l'été avec une dame anglaise, qui en

disait le plus grand bien. Elle nous a raconté aussi que Claire n'hésite

pas à dire à Mrs Shelley qu'elle souhaite sa mort, ni à demander à

Shelley en sa présence comment il peut vivre avec une telle créature.

«Je crois qu'après ce récit, vous ne vous étonnerez plus de ma

mauvaise opinion de Shelley. Je reconnais ses talents, mais je ne puis

croire qu'un homme puisse être, comme vous le dites, «antimoral jusqu'à

la folie» et avoir de l'honneur. J'ai entendu parler de l'honneur des

voleurs, mais cela ne signifie que leur propre intérêt, et bien qu'il

puisse être de l'intérêt de Shelley de paraître aussi respectable que

possible avec les opinions qu'il professe publiquement, il est clair

pour moi que l'honneur n'inspire pas une seule de ses actions. Je

crains que cette lettre ne soit écrite dans un style incohérent, mais

je ne puis me persuader de reprendre une seconde fois ce répugnant

sujet. J'espère que vous vous efforcerez de la comprendre comme elle

est... Adieu my dear Lord, croyez-moi votre fidèle serviteur.»

R. B. Hoppner.

_Byron à Hoppner._

«Mon cher Hoppner, vos lettres et papiers sont bien arrivés, quoique

lentement, ayant manqué un courrier. L'histoire Shiloh est vraie

certainement, quoique Élise ne soit ici qu'une sorte de témoignage du

ministère public. Vous vous souvenez du grand désir qu'elle montrait

de retourner chez eux, maintenant elle les quitte et les injurie.

Quant aux faits il ne peut y avoir guère de doutes. Cela leur

ressemble tant. Soyez certain que je suivrai votre conseil. Toujours

fidèlement à vous.»

Byron.

[Footnote 1: Surnom que Byron donnait à Shelley.]

Ariel: ou, La vie de Shelley · 第 44 / 61 题