XI. LE CAVALIER SERVANT

Pendant les premiers temps qui avaient suivi son départ de Venise,

Claire avait eu des nouvelles d'Allegra assez régulièrement, par les

Hoppner. La petite souffrait du froid. Elle était devenue tranquille

et sérieuse comme une petite vieille, et Mrs Hoppner était d'avis

qu'il eût mieux valu ne pas la laisser à Venise. Mais il était

impossible d'avoir une conversation utile avec son père qui

se plongeait de plus en plus dans la débauche.

Puis quelques mois se passèrent sans aucune nouvelle. Très anxieuse,

Claire écrivit des lettres de plus en plus pressantes, sans pouvoir

arracher une réponse à la femme du consul devenue étrangement

silencieuse. Enfin elle sut que de grands changements s'étaient

produits dans la vie de Byron. Cela avait commencé par une maladie

assez grave qui l'avait forcé à rester au lit. Hoppner, qui lui tenait

compagnie, lui avait alors raconté que ses amours, loin de scandaliser

encore le monde vénitien, comme il le croyait et l'espérait,

divertissaient maintenant les «conversazioni» à ses dépens. On le

disait joué et volé par les filles rusées qui se moquaient de lui dans

leur patois. Don Juan était entré dans une grande fureur, et

sur-le-champ toutes les prêtresses du Palais Mocenigo avaient été

renvoyées à leurs antres respectifs.

Dès sa convalescence on avait revu Byron dans les salons de Venise,

longtemps abandonnés par lui. Là il avait rencontré la plus jolie

femme de la saison, la petite comtesse Guiccioli, charmante blonde de

dix-sept ans qui venait d'épouser un noble barbon. Le Pèlerin l'avait

trouvée bien faite, la poitrine surtout admirable. Dès le premier

jour, en sortant du salon, il lui avait glissé un papier qu'elle avait

fort adroitement pris. C'était un rendez-vous. Elle y était venue.

Celui qui disait l'aimer était un grand poète, jeune, beau, noble

et riche. Entourée de mille enchantements, elle avait tout cédé,

aussitôt, sans combat.

Quelques jours plus tard, le comte Guiccioli avait emmené sa femme à

Ravenne et Teresa avait prié Byron de la suivre: «La charmante

oubliait qu'on peut siffler un homme n'importe où avant... mais après!»

L'idée de l'amour romanesque et constant lui était odieuse. Il

n'avait pas bougé et s'était senti assez fier de son refus.

De Ravenne, elle lui avait écrit qu'elle était très malade, et où

l'amour avait échoué, la pitié avait soudain réussi. Don Juan s'était

mis en route, non sans s'arrêter à Ferrare et autres villes pour

admirer les beautés locales. Bien qu'il feignît l'indifférence et même

l'ennui, il accourait d'assez bon gré. Les femmes intelligentes, comme

Lady Byron ou Claire, le fatiguaient vite; il méprisait trop ce sexe

pour demander à une maîtresse d'être une compagne intellectuelle. Les

belles boulangères et marchandes de Venise étaient pourtant d'une

espèce trop différente de la sienne. Mais la comtesse Guiccioli

unissait une reposante et affectueuse sottise aux grâces d'une femme

bien née: elle fixa sans trop de peine l'éternel fugitif. Don Juan

devint pour elle un garde-malade fidèle et même sentimental. «Si

je la perdais, écrivait-il alors, je perdrais un être qui a couru de

grands risques pour moi et que j'ai toutes raisons d'aimer. Je ne sais

ce que je ferais _réellement_ si elle mourait, mais je

_devrais_ me faire sauter la cervelle, et j'espère que je le

ferais.»

Quand sa conquérante conquête dut quitter Ravenne pour Bologne,

il la suivit. Il était devenu le classique sigisbée: «Mais je ne puis

dire que je ne sente pas la dégradation. Mieux vaut être un planteur

maladroit, mieux vaut être un trappeur ou n'importe quoi, plutôt

qu'un flatteur d'oisives ou un porteur d'éventails... Et pourtant me

voici cavalier servant! _By the Holy!_ C'est une étrange

sensation.»

* * *

Claire apprit toute cette histoire et que Byron avait fait venir

Allegra à Bologne. L'idée que sa fille vivait dans la maison de la

nouvelle maîtresse de Byron, d'une femme qui n'avait aucune raison de

l'aimer et quelques-unes peut-être de la haïr, l'épouvanta. Elle

écrivit une lettre passionnée pour demander à la reprendre, Byron

répondit: «_Je désapprouve si complètement le mode d'éducation des

enfants adopté dans la famille Shelley que je croirais, en vous envoyer

ma fille à l'hôpital... Ou elle ira en Angleterre, ou je la mettrai

dans un couvent. Mais elle ne me quittera pas pour mourir de faim ou

d'une indigestion de fruits verts, et pour être élevée à croire que

Dieu n'existe pas._»

En recevant cette lettre, Claire nota amèrement dans son journal:

«Lettre de Lord Byron sur les fruits verts et Dieu», mais elle pleura

beaucoup. Allegra dans un couvent de nonnes italiennes, si dépourvues

de toute notion de propreté et de tout amour des enfants, ce projet

lui paraissait affreux. Elle adressa à Byron des lettres désespérées,

violentes, presque insolentes et il écrivit à Shelley pour se plaindre

de cette attitude et pour l'avertir qu'à l'avenir il refuserait de

correspondre avec elle.

«_Je ne sais, répondit Shelley, ce que contiennent les lettres de

Claire. J'en ai vu une ou deux, mais comme je les trouvais extrêmement

absurdes et enfantines, je l'ai priée de ne pas les envoyer et elle

m'a dit qu'elle en avait écrit et envoyé d'autres. Je m'étonne que

vous vous laissiez irriter par ce qu'écrit Claire... il est naturel

qu'elle ait désiré voir sa fille. Que son désappointement l'irrite et

que son irritation lui fasse écrire des absurdités, tout cela est dans

l'ordre naturel des choses. Pauvre petite, elle est malheureuse et mal

portante, et devrait être traitée avec autant d'indulgence que

possible. Les esprits faibles et légers ont ceci de commun avec les

Rois qu'ils ne sont jamais responsables._»

Il avait besoin lui-même de cette hauteur de vues pour dominer les

querelles de femmes qui troublaient sa propre maison. Mary était de

plus en plus nerveuse. Godwin l'accablait de demandes d'argent

auxquelles Shelley était décidé à ne plus répondre. Il avait donné à

son beau-père près de cinq mille livres sans aucun résultat et avait

acquis à ce prix élevé une amère sagesse, une pénible connaissance de

ce caractère sans beauté. Comme les lettres de reproches de Godwin

faisaient tourner le lait de Mary, il informa le philosophe qu'il les

intercepterait désormais et les supprimerait si elles traitaient de la

question financière: «_Mary n'a pas et ne doit pas avoir d'argent à

sa disposition. Si elle en avait, la malheureuse, elle vous donnerait

tout. Un tel père, je veux dire un génie tel que le vôtre, ne doit pas

manquer de sujets à traiter avec une telle fille. Je n'ai pas besoin

de vous dire que le fait de cesser de lui écrire, maintenant que vos

lettres ne peuvent plus rien vous rapporter, ne pourrait être

interprété que d'une seule manière._» Ariel devenait dur.

Mary inquiète pour son père, Claire inquiète pour son enfant étaient

exaspérées l'une et l'autre. Leur commune admiration pour le seul

homme de la maison était beaucoup plus un obstacle qu'un secours pour

leur affection. Mary faisait tout pour que Claire se sentît gênante et

celle-ci finit une fois encore par se résigner. Une vieille dame

anglaise lui trouva un poste de gouvernante à Florence; elle partit.

Shelley lui écrivit de longues et tendres lettres. Encore qu'elles

fussent innocentes, il ne les montrait pas à Mary et pria Claire de ne

pas y faire allusion quand elle écrivait à sa sœur. Ce manque de

franchise lui était pénible. Il avait conçu l'amour comme une

communauté d'idées et d'action si continue que les explications même

eussent été inutiles entre amants. Mais ce que la vie lui avait apporté

était moins parfait et devait être accepté. La vérité à l'état pur est

un poison mortel pour certains esprits; et Mary ne la supportait

que très diluée.

Ariel: ou, La vie de Shelley · 第 43 / 61 题